RELATIONS D'ÉGALITÉ
« Pour réformer entièrement le monde, pour rendre les hommes heureux dès celte rie même, il ne faudrait, au défaut de la charité, que leur donner à tous un amourpropre éclairé qui sût discerner >e< vrais intérêts et y tendre par les voies que la droite raisou lui découvrirait. »
NlCOLI.E.
Rien n'a été exagéré davantage, et par conséquent plus faussé, que la notion tlu devoir de l'homme envers son semblable. Les moralistes ont pensé qu'il fallait demander beaucoup pour obtenir peu; c'esl une erreur funeste. Si vous
exigez au delà du possible, on examinera votre tlroit à exiger ; de l'examen on passera à la protestation, de la protestation à la révolte. Ainsi ont procédé dans l'histoire toutes les révolutions religieuses ou civiles. Les premiers législateurs du monde sont tous tombés dans cet excès; tous semblent avoir désespéré de la raison humaine : ne faisant appel qu'au sentiment et à l'imagination, ils ont cru nécessaire d'exalter l'un et l'autre par la promesse de félicités sans terme dans le ciel, prix de sacritices sans mesure sur la terre. Jésus lui-même, dans ses entretiens avec les disciples, enveloppe de paraboles et de mystérieuses formules des vérités auxquelles le simple bon sens devait acquiescer sans peine. Souvent il s'interrompt pour dire à ceux qui le suivent : « Vous ne sauriez encore me comprendre; vous ne sauriez encore porter ma doctrine. » Mais la raison humaine o'a-t-elle l'ait aucun progrès? Le temps a-t-il marché sans
rien produire? La justice vraie aurait-elle encore besoin aujourd'hui de toutce cortège de mystères, de menaces, de promesses et de miracles pour se faire aimer des hommes? Est-ce présomption de supposer l'esprit humain, dix-huit cents ans après la grande initiation chrétienne, assez éclairé, assez averti par de douloureuses expériences, pour préférer à des préceptes revêtus d'un caractère surnaturel et d'ultra-sainteté, si l'on peut parler ainsi, une morale purement humaine, toujours praticable, accessible au sens commun et reposant sur une notion de justice1 dont nul homme, à moins d'un complet idiotisme, n'est totalement dépourvu?
Le principe du renoncement et du sacritice, celte merveilleuse soif de douleur, qui au sein du christianisme immola tant de pieuses viclimrs, eut sans doute sa nécessité historique
1 l);ms les Écritures, l'homme vertueux o>i toujours appelé />■ Juste.
dans la marche du genre humain. On conçoit aisément qu'une vie collective, fondée sur des notions imparfaites, sources de mille préjugés, ait rendu d'immenses sacrifices individuels nécessaires au bien général ; mais il est déjà possible d'entrevoir des temps où la légalité sociale, se mettant d'accord avec l'équité naturelle, la justice, comprise et voulue par tous, rendra les vertus de renoncement à peu près superflues. Et d'ailleurs, je ne crains pas de le dire, dût-on m'aecuser de prêcher une morale facile, molle, intéressée, je crois la justice, cette sagesse qui établit l'équilibre entre ce qu'on se doit à soimême et ce qu'on doit à autrui, supérieure, dans l'ensemble de ses résultats, à la vertu de dévouement, pratiquée d'une manière absolue, sans discernement ni mesure. La vertu est susceptible d'excès; il n'en est point à craindre pour la sagesse. L'éphémère héroïsme d'une imagination Fanatisée est moins dans l'ordre et
produit moins de bien que l'exercice soutenu d'une bonté réfléchie. Une morale forcément exceptionnelle, à l'usage du petit nombre des élus, est par cela seul, et malgré l'apparence d'une sublimité plus haute, inférieure à celle qui assume le caractère d'universalité et que tous peuvent et doivent pratiquer sans porter atteinte à la loi de nature. La résignation, le renoncement, qu'est-ce autre chose d'ailleurs que le sacrifice aveugle et funeste à la société (]o* meilleurs aux pires, l'immolation des grandes âmes aux cupidités égoïstes? Quoi de mieux calculé pour perpétuer à jamais le règne des pervers? L'Eglise chrétienne elle-même, si insistante au sacrifice, ordonne de préférer son propre salut au salut d' autrui. Et pour nous qui entendons par salut la liberté de l'âme humaine, n'est-il [tas évident que jamais l'œuvre de ce salut ne devra être sacrifiée à un intérêt inférieur, à rien de ce qui est hors de nous? Si la
nature a voulu que l'instinct de conservation s'éveillât avant l'instinct d'attrait, c'a été pour nous avertir que nos devoirs envers nous-mêmes avaient la priorité sur nos devoirs envers nos semblables. Mais, de grâce, que l'on m'entende bien ! A qui n'aurait pas lu avec attention ce que j'ai dit précédemment sur l'essence de la liberté, il serait facile de se méprendre; c'est pourquoi je trouve utile de répéter ici que la liberté, dans le sens philosophique attribué au mot, est synonyme de vie morale, vie qui est véritablement le salut de l'homme. Les relations d'égalité ou de fraternité impliquent donc à mes yeux les devoirs de l'homme envers lui-même, transportés à autrui, dans la juste proportion et sous la réserve établie par le christianisme eu égard au salut; l'héroïsme tant admiré, précisément parce qu'il ne saurait ni s'enseigner ni se prescrire, est une vigueur exceptionnelle de l'âme, une magnificence de nature réservée au
bien petit nombre. Ne visons pas si haut, de peur de retomber trop bas, et tenons-nous fermement à la justice. Tel sage qui donne aux hommes le spectacle ennoblissant d'une vie sereine aura plus fait pour eux que tel zélateur inquiet, troublé de mille soucis, empressé au salut des autres au point qu'il ne prend pas le temps de rentrer en lui-même et de pacitior son âme en réglant le désordre de ses penchants. Ordonnons notre existence selon la raison ; éclairons-la des lumières supérieures de l'esprit; faisons régner dans l'orbite de notre vie la loi de gravitation morale, puis tendons la main à nos frères pour les aider dans une tâche pareille. Si chacun observait ce précepte et s'appliquait de toutes ses facultés à l'humble accomplissement d'une œuvre bien simple en apparence, on verrait de proche en proche, sans aucune de ces secousses violentes si redoutées des hommes de pouvoir, la justice
s'établir dans les mœurs ; les mœurs Uniraient par l'imposer aux lois; l'exemple d'un peuple libre, fort et heureux, serait donné au monde.