MoNTAiONEi Essais, III, H
doit arriver soit dès maintenant certain, c'est-à-dire que Tordre des événements soit soumis à une nécessité inéluctable. Si Œdipe est libre, il dépendra de lui de prendre telle ou telle décision, le parti auquel il s'arrêtera n'est pas encore certain, il n'est ni vrai ni faux qu'il tuera son père, ce qui est absurde *.
Le raisonnement est d'une subtilité incontestable. Toutefois on s'étonne que les stoïciens fassent tant de fond sur cet argument, car Aristote, combattant les théories des fatalistes de son temps qui en faisaient déjà grand usage, en avait donné une réfutation très nette et très précise dans le livre de V Interprétation : « On ne doit point, dit-il, appliquer les mêmes règles logiques aux propositions relatives au futur et à celles qui concernent le présent ou le passé ; dans ce cas, il n'y a plus le même genre d'opposition ; ni l'affirmation n'est vraie, ni la négation, car les événements futurs sont essentiellement indéterminés, ils dépendent de la délibération et de l'action des hommes *. On ne prend pas garde
1. Voy. CicÉRON, de Falo, VII, VIII, IX et X. C'est précisément le même argument que l'on oppose à tous les raisonnements merveilleusement subtils par lesquels les théologiens chrétiens se sont eCTorcés de concilier la liberté de l'homme avec la prescience divine». Soutenir que nos décisions sont prévues avec une certitude infaillible par une intelligence, — peu importe qu'elle soit divine, — c'est proclamer qu'elles sont dès maintenant irrévocablement fixées, qu'elles ne peuvent être autres et que la volonté qui les produit ne possède aucune liberté.
2. Aristote, de V Interprétation, ch. ix, trad. Barth. Saint- Hilaire. Dans les choses qui sont ou qui ont été, il faut nécessairement que l'affirmation ou la négation soit vraie ou fausse. Dans les choses universelles exprimées universellement, l'une est toujours vraie, l'autre est toujours fausse; il en est de
d'ordinaire à la différence profonde qui distingue l'avenir du présent et du passé; on juge de l'un comme des autres et l'on est conduit à croire que la liberté se heurterait à une impossibilité logique. M. Penjon, développant la pensée d'Aristote, a fort bien montré d'où vient cette erreur et comment nous la pouvons éviter : « C'est une grande illusion de croire à un monde tout fait, où nous avançons dans des chemins déjà tracés et où il n'y a pas de place pour la liberté, puisque le monde est tout fait. En réalité il n'y a rien en avant de nous. Le temps ne naît qu'avec les événements dont il est ensuite
même pour les choses particulières, ainsi qu'on l'a dit
Mais il en est tout autrement pour les choses individuelles et qui sont à venir. Kn effet, si toute affirmation ou négation est vraie ou fausse, il s'ensuit que c'est de toute nécessité que tout est ou n'est pas.... S'il était toujours vrai de dire que telle chose serait, il n'est pas possible que cette chose ne soit pas ou qu'elle ne doive pas être un jour; or ce qui ne peut pas ne pas arriver ne saurait s'empêcher d'être et ce qui ne saurait s'empêcher d'être doit nécessairement arriver. Donc toutes les choses à venir doivent arriver nécessairement.... Il importe peu du reste que la contradiction ait été formellement exprimée ou qu'elle ne l'ait pas été; il est clair que les choses restent ce qu'elles sont, quand même l'un ne l'affirmerait pas ou que l'autre ne le nierait pas. Ce n'est point parce qu'on les affirme ou qu'on les nie qu'elles seront ou ne seront point.... Par ce raisonnement, il n'y aurait plus pour l'homme ni à délibérer ni à agir, comme il fait quand il est persuadé que, s'il fait telle chose, il en résultera telle autre chose et que, s'il ne fait pas telle chose, telle autre ne sera pas.... Mais tout ceci est impossible; car l'expérience nous prouve que souvent la cause des choses à venir tient à notre volonté et à nos actions, et qu'en général, dans les choses dont la réalité n'est pas perpétuelle, il y a possibilité égale qu'elles soient ou ne soient pas.... La négation et l'affirmation ne sont pas plus vraies l'une que l'autre.... Il faut que l'une ou l'autre partie de la contradiction soit vraie ou fausse, non pas précisément ceci ou cela, mais indifféremment. »
la mesure; nous marchons en quelque sorte à reculons et, pour tout ce qui est ainsi devant nous (ou en arrière, pour parer comme tout le monde) dans le passé qui a été et qui est, avec le présent, la seule réalité achevée ou s'achevant, il y a une nécessité pour tout ce qui est dans cet espace et dans ce temps que nous déroulons, parce que Tes-
prit ne peut penser sans lier ses objets L'ima- •
gination tend à construire dans tous les sens ce monde dont nous nous figurons occuper le centre, tandis que nous sommes à chaque instant h son extrême limite, l'étendant et le faisant être à mesure que nous avançons nous-mêmes, comme on déploie une tapisserie en marchant *. »
Ce sont là des considérations d'ordre métaphysique; M. Renouvier, se plaçant sur le terrain même de la logique, a fait ressortir le vice caché de l'argumentation des stoïciens : « Le contraire de ce A sera » n'est pas « A ne sera pas ». La première proposition signifie « A est devant être », dont le contraire est non pas « A est devant ne pas être », mais c( A n'est pas devant être ». Par rapport aux futurs contingents, il n'est pas vrai que A sera et il n'est pas vrai que A ne sera pas; on ne peut dire ni que A est devant être, ni qu'il est ne devant pas être; on doit dire que A est pouvant être *. » Entre les principes nécessaires de la logique et la possibilité de la liberté il n'y a donc aucune contradiction .