‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 19 sur 87 · Éthique, l'e partie, prop. XXIX · texte numérisé non relu

Éthique, l'e partie, prop. XXIX

3. Spinoza, Éthique, 2e partie, prop. XXXV, scolie. — « Les gens faibles ou irrésolus comme Johnson, Coleridge, ou sujets à des distractions comme Maine de Biran, ont une confiance remarquable dans la conscience de leur libre arbitre, tandis que les grands hommes d'action, comme César, Napoléon ou même Wallenstein ou Cromwell, sont souvent fatalistes. Il est

DU FATALISME i9

Nous retrouvons un écho de cette doctrine chez les philosophes du xvm^ siècle. « Ce serait une étrange contradiction, dit Voltaire, une singulière absurdité que tous les astres, tous les éléments, tous les végétaux, tous les animaux obéissent sans relâche, irrésistiblement, aux lois du Grand Être et

que l'homme seul pût se conduire par lui-même

Songeons toujours combien il serait inconséquent, ridicule, absurde qu'une partie des choses fût arrangée et que l'autre ne le fût pas. Tout événement présent est né du passé et père du futur, sans quoi cet univers serait absolument un autre univers L'Être des Êtres serait inconstant, faible,

capricieux, il démentirait sa nature, il ne serait plus *. » ce Un traité philosophique de la liberté morale, dit Helvétius, ne serait qu'un traité des effets sans causes. » « La liberté, dit D. Hume, si on l'oppose à la nécessité, sera la même chose que le hasard, c'est-à-dire le néant. »

VIL — Ces principes ont été développés dans notre siècle d'une manière incomparablement plus précise et plus rigoureuse. On applique maintenant à l'examen des questions de physique tous les pro-

clair que, chez les hommes d'action, les deux facteurs de l'activité humaine dérivant de la nutrition et de l'expérience sont fondus en une parfaite unité; tandis que, chez les contemplatifs, comme dans la majorité du genre humain, la fusion est imparfaite. Par suite les hommes d'action conçoivent leur propre activité par analogie avec les grandes forces de la nature; les contemplatifs personnifient une volonté abstraite, indépendante de ces conditions. Simcox, Mind, octobre 1879. i. Voltaire. Il faut prendre un parti, ou le principe d^actîon, vu, xm.

cédés de l'analyse des géomètres et du calcul le plus exact, on emploie dans l'expérimentation des instruments de mesure d'une merveilleuse délicatesse : à mesure que les sciences de la nature font (les progrès, elles prennent une physionomie de plus en plus mathématique. Un grand nombre de nos contemporains en concluent que, si notre science était complète, elle nous manifesterait en toutes choses une nécessité mathématique. S'il est une vérité, disent-ils, qui soit dès maintenant audessus de toute contestation, c'est l'universalité et la fixité absolues des lois de la nature. Quand nous connaissons toutes les causes qui concourent à la production d'un phénomène, nous pouvons prédire avec certitude, non seulement l'instant de son apparition, mais le degré d'intensité qu'il atteindra et tous les caractères qu'il présentera. Le nombre est encore bien restreint des phénomènes que nous pouvons calculer avec exactitude, mais les résultats auxquels nous parvenons en astronomie et par rapport à la succession des marées nous montrent ce que nous sommes en droit d'attendre d'une science plus complète *.

1. « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome; rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su donner à l'astronomie, une faible image de cette intelligence, o Laplace, Essai philosophique sur les pi'obaôilités, Introd.

Les lois ne comportent aucune espèce d'exception; il n'est pas de phénomène qui ne manifeste une loi absolue. Considérons: maintenant les lois particulières par lesquelles on • explique chaque série de phénomènes lumineux, par exemple, ou caloriques ; nous y reconnaissons les conséquences et les applications d'un petit nombre de lois plus simples et plus générales. Portons nos regards plus haut encore : comparons les lois qui régissent les effets de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme; nous remarquons entre elles des analogies de jour en jour plus manifestes. De là vient qu'aujourd'hui un grand nombre de savants croient fermement que ces lois spéciales ne sont que les manifestations parallèles dans différents ordres de phénomènes d'une seule et même loi, universelle et primordiale. C'est cette conception que M. Taine a exprimée dans des phrases bien connues : « Au suprême sommet des choses, au plus haut del'éther lumineux et inaccessible , se prononce Taxiome étemel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. Toute forme, tout mouvement, tout changement est un de ses actes... Elle remplit le temps et l'espace et reste au-dessus du temps et de l'espace... Les séries des choses descendent d'elle, selon des nécessités indestructibles, reliées par les divins anneaux de sa chaîne d'or *. » L'intervet|tion d'une volonté libre, c'est-à-dire

1. H. Taine, les Philosophes français au xix* siècle, ch. xiv.

soustraite à l'universelle nécessité, aurait pour effet de créer ce qui ne devrait pas être, d'empêcher ce qui devrait être, d'arrêter l'action des causes, d'entraver le fonctionnement des lois, en un mot d'introduire le désordre dans la nature. Que sera-ce si l'on admet autant de volontés libres qu'il existe d'hommes et qu'il en a existé depuis l'origine du monde? Il n'y aura plus de prévision certaine des faits, le monde sera inintelligible et la science impossible. Dans l'état actuel de la science, la croyance au libre arbitre est contradictoire.

Voilà ce que nous entendons répéter sans cesse, et, en présence d'une telle alternative, bien des gens n'hésitent pas. Le respect de la science est poussé si loin de nos jours, que la plupart des hommes n'osent pas seulement hausser les yeux contre elle, selon le mot de Montaigne, et sont prêts à toutes les capitulations dès qu'ils en entendent seulement prononcer le nom. «: Il est bien certain, dit spirituellement M. Fonsegrive, qu'à écouter beaucoup de gens, il semble que la science soit une sorte de fétiche auquel nul n'a le droit de toucher. Au heu de nous dire, comme autrefois : « Prenez garde; si vous « admettez cette opinion, vous mettez tout en péril, «c la morale, la famille, la religion, la société », on nous dit aujourd'hui : « Prenez garde; vous allez « entraver la science * ! »

La science a-t-elle donc établi d'une manière désormais certaine et incontestable qu'une néces-

1. G. Fonsegrive, Essai sur le Libre Arbitre^ 2« partie, 1. I, ch. I.

site absolue règne dans l'univers entier? Nous ne le croyons pas. Il s en faut de beaucoup que les phénomènes que nous mesurons dans nos expériences manifestent cette simplicité et cette régularité dont on parle tant ; nous n'observons nulle part ces caractères; en réalité nous constatons toujours un écart plus ou moins considérable par rapport à ce qui devrait être; d'autant mieux que, nos instruments étant toujours imparfaits, nous ne pouvons prétendre en les employant à une entière exactitude.

Les faits ne confirment la théorie qu'approximalivement; les erreurs, il est vrai, se compensent lorsqu'on examine non plus des cas isolés, mais des séries de grands nombres; nous aurons plus tard occasion de dire ce qu'il faut penser de l'emploi, dans les recherches scientifiques, de la méthode des moyennes.

La croyance à la fixité et h l'universalité parfaite des lois de la nature n'est donc pas une donnée de l'expérience, c'est une vue théorique de l'esprit, disons le mot, une hypothèse. Quelque séduisante qu'elle soit pour l'imagination, quelque degré de probabilité qu'elle présente, il n'est pas légitime de la prendre pour une vérité absolument certaine. Au contraire, M. E. Boutroux a fait ressortir dans un savant travail le caractère contingent de toutes les lois de l'univers *. Nulle part l'observation de la nature ne nous y fait découvrir rien de nécessaire; c'est donc fort mal raisonner que de nier a priori au nom de la science la liberté humaine.

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