E. Boutroux, de la Contingence des lois de la nature
VIII. — Le principe sur lequel s'appuient de préférence les fatalistes contemporains est la loi de conservation de l'énergie. La mécanique rationnelle a fait au xix« siècle de précieuses découvertes. On a reconnu que tous les phénomènes physiques, phénomènes de mouvement, de lumière, de chaleur, d'électricité, etc., ne sont que des transformations les uns des autres, que les forces restent constantes, quelques modifications qu'elles subissent, sous quelque forme qu'elles affectent nos sens. On a déjà calculé l'équivalent mécanique de la chaleur et l'on ne désespère pas de parvenir à un semblable résultat pour les autres ordres de phénomènes. La quantité d'énergie qui existe dans l'univers est toujours égale à elle-même; il n'y a jamais création ni destruction de force. L'existence d'une volonté libre est donc impossible, car le rôle d'une volonté libre serait précisément d'arrêter l'action des forces naturelles et de créer une force nouvelle d'essence extra-naturelle.
Plusieurs mathématiciens contemporains ont fait de curieuses tentatives pour échapper à cette conclusion et pour sauver la liberté de l'homme. M. de Saint- Venant fait d'abord remarquer la distinction qu'il faut établir entre l'énergie actuelle et l'énergie potentielle : « Celle-ci consiste dans du travail disponible, lorsque par exemple un ressort est tendu ou comprimé, un poids suspendu, une provision de vivres mise en réserve ; l'action de l'homme se borne à la transformer en énergie vive ou cinétique. Dans ce cas, une force très petite peut produire un très
grand effet : quand les deux plateaux de la balance contiennent des poids considérables mais égaux, elle demeure en équilibre ; le poids le plus léger suffit à la faire incliner. Si un enfant presse la détente d'une arme chargée, un faible mouvement du doigt détermine l'explosion de la poudre et la projection de la balle à une grande distance ; quand un ouvrier tire le déclic retenant élevé à plusieurs mètres un mouton destiné à enfoncer des pieux, le résultat obtenu est énorme. On peut donner à ce travail que nous accomplissons le nom de pouvoir décrochant. A mesure que la mécanique fait des progrès et que nous construisons des machines plus parfaites, un effort de plus en plus petit suffit à produire des effets de plus en plus considérables : c'est ainsi qu'en tournant un robinet, le mécanicien arrête ou met en mouvement une locomotive et par suite un train lourdement chargé; qu'en pressant du doigt le bouton d'im appareil électrique, on détermine l'explosion d'une torpille sous -marine. Pourquoi n'admettrions-nous pas que la nature, dont l'art est incomparablement plus parfait que l'art humain, a réussi à réduire à rien chez les êtres vivants la force nécessaire pour causer ce dégagement de l'énergie potentielle, de telle façon que la liberté de l'homme pourrait s'exercer sans porter atteinte au principe de la conservation de l'énergie *. »
Cette hypothèse est, nous n'hésitons pas à le dire, bien loin de nous satisfaire. Tout d'abord cette mé-
1. Voy. Comptes rendus de VAcad. des se. mor, etpoL, 1878, 1. 1, p. 705.
thode de raisonnement par passage à la limite, familière aux mathématiciens, n'est plus du tout de mise lorsqu'il s'agit des choses réelles , et non plus de quantités qui croissent ou décroissent d'une manière continue. Ce n'est pas tout : on enseigne en mathématiques que, quand une quantité décroît jusqu'à devenir plus petite que toute quantité donnée, elle ne devient pourtant pas égale à zéro; en d'autres termes, dans le cas qui nous occupe, si petit que devienne le travail décrochant nécessaire pour produire l'actualisation de l'énergie potentielle, il ne sera jamais nul, la volonté libre de l'homme 4evra créer une quantité réelle de force nouvelle : ce que l'on a reconnu impossible. La question de plus ou de moins n'a aucune importance : du moment qu'un principe est en jeu, aucune infraction ne peut être tolérée.
Le système de M. Boussinesq est bien différent. Il commence par montrer qu'un grand nombre d'équations différentielles sur les mouvements qui varient d'une manière continue admettent des solutions singulières : il se présente des points de bifurcation où deux phénomènes différents sont également possibles d'après les données antérieures et répondent aux conditions du problème. Ces cas sont surtout nombreux chez les êtres vivants. Alors pour qu'il y ait phénomène et tel phénomène, il faut l'intervention d'une cause extra-physique, non mesurable au dynamomètre, d'un principe directeur qui sera ici la vie, là la liberté morale. Le déterminisme mécanique n'est donc pas rigoureux et universel, il
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ne rend pas la liberté impossible, il la réclame même K C'était déjà l'opinion de M. Gournot : « Pour faire sauter des blocs de rochers, l'homme, dit-il, se sert de la brusque expansion des gaz produits par la combustion de la poudre ; pour l'allumer, il concentre avec une lentille les rayons lumineux : il agit donc, non à la manière des forces physiques, non en ajoutant son action aux leurs ou en les neutralisant par une action contraire du même genre, mais en leur imprimant une direction appropriée *. » Qui ne reconnaît là le système de Descartes, d'après lequel l'âme, incapable de produire aucune quantité de mouvement, d'en augmenter ou d'en diminuer l'intensité, se borne à lui imprimer une direction en inclinant de tel ou tel côté la glande pinéale? et qui ne sait aussi avec quelle facilité Leibniz a réfuté cette hypothèse en montrant que la direction du mouvement ne peut être altérée que par l'intervention d'un mouvement nouveau qui se combine avec le premier, pour donner une résultante nouvelle ? Le point de bifurcation ne peut être franchi, l'équilibre rompu, l'indécision tranchée que s'il peut y avoir création par l'âme d une certaine quantité d'énergie.
M. Janet, dans le rapport qu'il présenta à l'Académie des sciences morales sur le mémoire de
1. Comptes rendus de VAcad, des sc^ mor, et pol., 1878, t. h p. 721 sq. Le système de M. Boussinesq est très vivement attaqué par M. i. Bebtrand dans le Journal des Savants, sept. 1878.
2. CouRNOT, de l* Enchaînement des idées fondamentales dans les sciences, t. I, p. 364, 370, 374.
M. Boussinesq, paraît attacher une très grande importance à ces conceptions du savant mathématicien ; il exprime l'espoir que par des recherches de ce genre on arrivera peut-être un jour à concilier la liberté de l'homme, fondement de toute morale, avec le déterminisme mécanique, que semblent postuler les sciences de la nature. Dans la discussion qui s'engagea sur les conclusions de ce rapport, M. Ad. Franck se prononça dans le même sens.
M. Delbœuf, à son tour, dans plusieurs articles de la Revue philosophique, a développé avec esprit une curieuse hypothèse. « La seule chose dont l'homme dispose, dit-il, c'est le temps ; il n'ajoute rien, il ne retranche rien à la quantité de force qui existe dans l'univers, mais il dépend de lui de retarder ou d'accélérer l'action des causes naturelles, et par là il échappe à la nécessité. » Nous ferons toujours la même objection à cette théorie : il ne faut pas être dupe des mots ni réaliser des abstractions ; le temps n'est point quelque chose sur quoi nous puissions agir ou qui puisse produire un effet. L'arrêt temporaire ou le dégagement prématuré d'une force ne peut être déterminé que par l'intervention d'une force contraire, et, si l'on commence par déclarer que l'âme ne possède à proprement parler aucune force, on n'a plus le droit de soutenir qu'elle exerce une action quelconque dans le temps.
Pour nous, nous ne croyons pas que la difficulté puisse être surmontée par de pareils artifices, et il y a quelque chose de pénible, à notre avis, à voir de puissants esprits aborder une grande question par
ces petits côtés et s'attarder à de misérables subtilités de raisonnement pour concilier deux termes contradictoires. Il ne faut pas chercher à le nier : si le principe de la conservation de l'énergie est universellement vra,i, la liberté de l'homme est inadmissible *; mais le devons -nous accepter comme universellement vrai? Nous n'en avons pas le droit. C'est une de ces propositions dont nous parlions tout à l'heure, que bien des gens prennent à tort pour des données immédiates de la science, tandis que ce ne sont que des hypothèses fort probables, dont l'invention a rendu d'incontestables services, mais que l'observation impartiale de la réalité est loin de vérifier exactement. On invoque pour le prouver non pas les résultats de l'expérience, mais les calculs de la mécanique rationnelle. Or la mécanique
i. « Le principe de la conservation de l'énergie signifie que la force ne se produit et ne se détruit pas plus que la matière. L'état du monde entier, y compris celui d'un cerveau quelconque, est à chaque instant le résultat mécanique absolu de son état précédent et la cause mécanique absolue de son état dans l'instant suivant. On ne saurait admettre que deux événements ni deux pensées soient également possibles dans un temps donné ; les molécules cérébrales ne peuvent se disposer que d'une seule manière, comme les dés ne peuvent tomber que d'une seule manière dès qu'ils sont sortis du cornet. Une molécule quittant sa place ou sortant de sa route sans raison suffisante serait un aussi grand miracle que si Jupiter, sortant de sa voie elliptique, jetait la perturbation dans le système planétaire. Dès lors, si nos déterminations volontaires sont des phénomènes qui accompagnent nécessairement, quoique d'une manière incompréhensible, les mouvements et les dispositions de notre substance cérébrale, il est évident qu'il n'y a pas de libre arbitre ; le monde est une machine, et dans une machine il n'y a pas de place pour la liberté. Du Bois-Reymond, les Sept Énigmes du monde {Revue philosophique, fév. 1882, p. 182).
rationnelle, comme Texplique M. Boutroux, raisonne dans Tabstrait : elle ne saurait donc nous donner une idée exacte de ce qui se passe dans la réalité concrète. Elle démontre que, dans un système sup^ posé fermé (où ne s'introduit du. dehors aucune action nouvelle), d'éléments supposés inertes (incapables de créer du mouvement), la même quantité de force subsiste, quelles que soient les positions relatives des éléments. La question est précisément de savoir si le monde est un système clos et si tous les éléments qui le composent sont inertes. Adopter a priori l'affirmative, c'est commettre le paralogisme que Ton appelle la pétition de principe * .
Le fatalisme, qui prétend parler au nom des exigences de la science moderne, est donc tout autre chose qu'une théorie scientifique; nous cherchons en vain les fondements inébranlables sur lesquels on le dit établi; mais en revanche nous voyons clairement les considérations décisives qui nous déterminent à le rejeter.
IX. — Le fatalisme méconnaît et supprime la distinction profonde qui sépare l'homme du reste de la nature, le monde moral du monde matériel : « La nature, dit Spinoza, est toujours la même; partout elle est une ; partout elle a même vertu et même puissance; en d'autres termes, les lois et les règles de la nature suivant lesquelles toutes
1. Voy., dans la Revue philosophique, 1884, t. XVII, p. 413> l'article de M. J. Andrade, de VAbus du principe de la conservatîon de la force.
choses naissent et se transforment sont partout et toujours les mêmes et en conséquence on doit expliquer toutes choses, quelles qu'elles soient, par une seule et même méthode, je veux dire par les lois universelles delà nature *. » « La distinction d'un monde physique et d'un monde moral, dit Diderot, semblait à Jacques vide de sens.... Il ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on est heureusement ou malheureusement né. » Que l'homme soit, selon les hasards de sa naissance, riche ou pauvre, sain ou malade, grammairien ou musicien, c'est ce qu'il nous est déjà bien difficile de concevoir; mais qu'il soit bon ou mauvais, vertueux ou vicieux par le fait de circonstances extérieures et sans que sa volonté propre y soit pour rien , c'est ce que notre conscience et notre raison se refusent à admettre *. Un de nos meilleurs poètes contemporains, M. Sully Prudhomme, s'est fait l'interprète éloquent de cette
i. Spinoza, Éthique, 3® partie, préambule. — (Certains philosophes) ont l'air de considérer l'homme dans la nature comme un empire dans un autre empire. A les en croire, l'homme trouble l'ordre de l'univers, bien plus qu'il n'en fait partie. Dans le fait, rien n'arrive qu'on puisse attribuer à quelque irrégularité de ce genre, qui serait un vice de la nature.
2. tt On accorde sans trop de gêne qu'on est l'instrument de causes cachées aussi longtemps que l'action est indifférente. Mais le moniste le plus résolu éprouve quelque peine à se persuader, en face des exigences de la vie pratique et morale, que toute l'existence humaine n'est qu'une fable convenue suivant laquelle une nécessité mécanique attribue à Caïus le rôle de criminel et à Sempronius celui déjuge, moyennant quoi Caïus va se faire pendre tandis que Sempronius va déjeuner. » Bu Bois-Retmond, les Sept Énigmes du monde (Revue philosophique, fév. 1882).
protestation *. Le trait essentiel de la conduite de i'homme, ce qui lui donne sa physionomie propre, c'est qu'elle présente un caractère moral : le fatalisme le nie; cette opposition à Tévidence est sa condamnation.
Aussi bien le fatalisme est-il la plupart du temps beaucoup moins affaire de raisonnement que de sentiment. En présence de revers imprévus et immérités qui nous accablent tandis que nous assistons au succès inexplicable et scandaleux de certaines entreprises, sous le coup de la mort ou de la trahison des personnes qui nous sont chères,