CHAPITRE II
I. — Ce qui nous a prouvé la liberté de notre volonté, c'est le fait que la conscience nous impose l'obligation de faire le bien. Qu'est-ce donc que le bien? Il est clair que l'étude de cette question nous fournira d'utiles renseignements sur la nature et les caractères de la liberté.
Varron, d'après ce que nous rapporte saint Augustin, avait déjà relevé 288 théories différentes sur le bien; le nombre en a certainement continué de croître. Mais nous n'avons pas à nous perdre dans <^ette énumération interminable : il ne s'agit pas en effet de passer en revue toutes les choses que les hommes appellent des biens; nous n'en viendrions pas à bout, car les désirs, les inclinations, les besoins des hommes étant innombrables et variables à l'infini, il n'est guère d'objets qui ne puissent apportera l'un ou à l'autre quelque satisfaction. Nous ne nous proposons pas non plus de découvrir les principes en vertu desquels on les peut ranger en une hiérarchie systématique.
ou BIEN 11^
Encore moins nous préoccuperons-nous de savoir si, en dehors de nous, il existe des choses ou des êtres meilleurs que d'autres : c'est là une question toute métaphysique. Si une chose vaut mieux qu'une autre, ce n'est pas pour des raisons morales, car dans les choses il n'y a pas de liberté, c'est-à-dire de moralité.
Nous nous plaçons exclusivement au point de vue moral et nous cherchons en quels termes doit être exprimée la loi que nous dicte la conscience.
Deux méthodes opposées ont été appliquées à la solution de ce problème : les uns ont entrepris de déterminer le bien d'une manière matérielle, les autres d'une manière formelle. Pour les premiers, le bien est quelque chose, un objet distinct, il a sa nature propre et peut être exprimé par une définition : le bien est ce qui est désirable par soi-même et ce en vue de quoi les autres choses sont désirées.
II. — Quelques-uns, acceptant hardiment les conséquences de leurs prémisses, identifient le bien avec le plaisir : c II n'y a pas, disent-ils, d'autre bien que le plaisir ; nous ne connaissons aucune autre chose que nous désirions toujours et en vue d'ellemême. »
D'autres se refusent à admettre que tout plaisir soit un bien; le bien, à les en croire, c'est le bonheur. Leur opinion diffère sensiblement de la précédente. Sans doute le bonheur est constitué par une somme de plaisirs que ne trouble pas le mélange de la douleur, mais ce sont des plaisirs choisis.
Ramener le bien au bonheur, c'est dire que tout plaisir n'est pas un bien par lui-même et, pour parler plus exactement, que le bien n'est pas le plaisir, mais une condition extérieure; il y a des plaisirs bons, des plaisirs mauvais, et l'essentiel est de déterminer cette condition, ce principe de discernement.
Un grand nombre de philosophes définissent le bien par l'utilité; mais qui ne voit que de toutes les doctrines c'est la moins satisfaisante? L'utile en effet n'est jamais recherché pour lui-même; nous appelons utile ce qui peut nous procurer un certain avantage, le moyen qui conduit à telle ou telle fin; ce qui est un bien, ce n'est pas l'objet utile, mais ce que l'on obtient par lui, c'est-à-dire le plaisir ou le bonheur. L'utilitarisme ne constitue pas une doctrine à part : il se ramène nécessairement à l'hédonisme ou à l'eudémonisme *.
Mais si le plaisir est incontestablement un bien, dirons-nous qu'il est le bien, au sens moral du mot? La loi de notre nature est-elle de poursuivre le plaisir? Notre conduite est-elle d'autant meilleure qu'elle peut nous assurer une plus grande quantité de plaisirs? La conscience proteste contre une telle doctrine; il est des plaisirs qu'elle nous défend de rechercher et dont la jouissance est empoisonnée par le remords; souvent elle nous rend ce témoignage que nous avons bien fait de renoncer à la poursuite de tel plaisir et d'accepter telle douleur.
1. « Le bien, c'est ce qui maximise les plaisirs et minimise les peines, c'est ce qui contribue le plus au bonheur. » Benthai.
Le bien que la loi morale nous commande de faire est certainement, comme le dit Aristote, quelque chose qui dépend de nous, Icp' -fifAiv, quelque chose que nous pouvons réaliser, Ttpaxxôv; or tel n'est pas le cas pour le plaisir. Le plaisir est un résultat, un effet; il est toujours postérieur à Tacte. Au moment où nous prenons une décision, savonsnous quelles seront les conséquences de notre conduite? les pouvons-nous prévoir avec certitude? Sans doute il y a des hommes intelligents et expérimentés dont les regards perçants pénètrent les ténèbres de l'avenir ; mais ceux-là même, que de fois leur clairvoyance est en défaut, que de fois leurs espérances les mieux fondées sont trahies par l'événement! Que dire des autres, c'est-à-dire de la plupart des hommes? Les conséquences de nos actions ne résultent pas seulement de ce que nous avons fait nous-mêmes, mais encore de la conduite d'un grand nombre d'autres hommes sur lesquels nous n'avons pas d'ordinaire une influence prépondérante, et aussi d'une foule d'événements extérieurs, de phénomènes physiques dont il ne dépend pas de nous de diriger et de modifier le cours. Nous ne savons donc jamais avec certitude si le parti auquel nous nous arrêtons est propre à nous procurer plus de plaisir que de douleur; souvent nous n'avons pas en notre pouvoir le moyen de nous procurer l'un et d'éviter l'autre; ce n'est donc pas là ce que nous prescrit l'obligation morale.
III. — Soutiendrez-vous que le bien c'est la vertu et que notre devoir est de pratiquer la vertu?
Je VOUS arrête dès le premier mot en vous demandant ce que vous entendez par la vertu. Vous ne sauriez mieux répondre que par la formule d'Aristote : « C'est Thabitude de faire le bien. » Vous voilà dès lors enfermé dans un cercle dont il vous est impossible de sortir, car si la vertu se définit très clairement par le bien, le bien ne peut se définir par la vertu. Eh quoi ! répliquerez-vous, n'est-il pas incontestable que la reconnaissance, la justice, la bienfaisance, la piété filiale sont bonnes? Est-il rien de meilleur que le courage ou le patriotisme? J'en demeure d'accord ; mais cela ne nous explique pas pourquoi chacune de ces vertus est bonne ou, en d'autres termes, pourquoi telles ou telles actions sont reconnues bonnes et vertueuses. Il est bon, dites-vous, d'être juste et bienfaisant. Qu'est-ce donc qu'être juste et bienfaisant? qu'est-ce que faire à tous les hommes le plus de bien que l'on peut? Est-ce leur distribuer avec largesse de l'argent, ou des soins médicaux, ou des consolations, ou de bons exemples, ou des enseignements utiles? Cela ne varie-t-il pas à l'infini selon les circonstances?
On croit généralement et on répète qu'il y a des actions bonnes et des actions mauvaises; les unes et les autres le sont naturellement, par elles-mêmes,^ partout et toujours. Cependant si nous considérons les actions que nous jugeons les meilleures, les plus admirables comme les plus touchantes, nous reconnaissons que l'estime que nous en faisons tient aux circonstances où elles ont été accomplies et que dans d'autres conditions notre jugement eût
été tout différent. Pouvons-nous déterminer la matière de nos devoirs a priori et d'une manière absolue? Avons-nous la prétention d'établir ce que tout bon fils doit faire pour ses parents, tout bon citoyen pour son pays? Nous louons Léonidas d'avoir mené 300 Spartiates dans un défilé où ils étaient assurés d'être massacrés jusqu'au dernier, et d'autres fois nous soutenons que c'est le devoir d'un général de ménager le sang de ses soldats. Nous admirons cette jeune femme qui nourrit de son lait sa mère emprisonnée et condamnée à mourir de faim. Un homme, au plus fort de la tempête, pousse au large dans une fragile embarcation par forfanterie ou pour chercher la mort, un autre pour sauver une barque de pêche qui fait naufrage. Celui-ci se précipite dans une maison embrasée au risque de périr dans les flammes pour retrouver sa cassette ou même pour dérober des objets précieux, celui-là pour sauver un enfant qui va être asphyxié, un souvenir » précieux d'une personne qui n'est plus, des papiers intéressant l'État ou le manuscrit d'un chef-d'œuvre : l'acte de part et d'autre. est le même; en dirons-nous autant de sa valeur morale? Il n'est pas d'action plus abominable que le meurtre, et nous disons que les soldats ont fait bravement leur devoir quand sur le champ de bataille ils ont tué un grand nombre d'ennemis; nous flétrissons le mensonge et nous mentons en dissimulant de mauvaises nouvelles à un de nos parents malade qui pourrait en mourir; nous disons avec Jacobi : « Oui, je suis cet impie qui voudrait mentir comme
Desdemona mourante, tromper comme Pylade se donnant pour Oreste afin de mourir pour lui, tuer comme Timoléon, violer son serment et la loi comme Épaminondas et Jean de Witt, parce que la loi est faite pour Thomme et non Thomme pour la loi *. »
IV. — La nature du bien ne saurait donc être déterminée que d'une manière formelle; tout ce qui est bien, comme renseignait Socrate, est bien par rapport à quelque chose, àyaôov Tupoç xt. Faire le bien, ce n'est pas accomplir telle ou telle action, c'est agir de telle façon ; l'action tire sa valeur non pas d'elle-même, mais des conditions dans lesquelles elle a été faite. Plusieurs hommes ont donné aux pauvres une somme égale ; vous trouvez que l'un a très bien fait et vous blâmez tous les autres : celuici n'a pas donné assez, celui-là a donné trop et aurait beaucoup mieux fait d'être moins généreux; tel a donné par vanité, tel par ambition, pour se concilier des voix aux élections prochaines, tel autre par intérêt, afin de se faire rendre par ses obligés et ses créatures des services plus considérables. Pour apprécier la conduite des hommes, nous considérons moins ce qu'ils font que comment ils le font *.