Jacobi, Brie f an Fichte, p
2. C'est la théorie que soutient Aristote. On ne doit pas, dit-il, juger de la vertu par les actes extérieurs, mais par les dispositions intérieures de l'àme ; il faut qu'on sache ce qu'on fait, qu'on l'ait voulu, voulu pour l'acte même, qu'on le fasse avec une résolution ferme et inébranlable.
considéré comme un système de morale formelle plutôt que de morale matérielle, puisqu'il apprécie les actions d'après leur aptitude à produire certains résultats et juge les entreprises des hommes non en elles-mêmes, mais d'après leur issue définitive. Les vertus ne doivent pas être recherchées pour
elles-mêmes (àpstàç oùx EÎvat Bi'àuTot; àtpeTaç), OU plutôt
la seule vertu c'est l'art de calculer (fxeTpîxr) Té/vy)), c'est-à-dire de prévoir l'avenir, de considérer les diverses sortes d'avantages, de combiner ses efforts en vue du résultat qu'on veut atteindre. L'expression la plus parfaite de cette doctrine est le système de Bentham, la théorie de l'intérêt bien entendu, au nom de laquelle on nous recommande de nous familiariser avec les opérations de l'arithmétique et de la comptabilité *.
Agir bien est-ce donc être un habile calculateur? Ce système rend-il compte d'une manière plausible, de nos jugements et de nos sentiments moraux? Non certes. Nous n'estimons pas les hommes d'après leur fortune ; la richesse ne nous impose pas le respect, et il s'en faut que nous ne témoignions aux pauvres que pitié et mépris; le succès ne légitime pas/ tout à nos yeux et nous n'apprécions pas les desseins d'après leur réussite; nous ne traitons pas de la même manière un habile homme d'affaires et un homme de bien. Une action au contraire ne
1. « La tâche du moraliste est de démontrer qu'un acte immoral est un faux calcul de l'intérêt personnel, que l'homme vicieux fait une estimation erronée des plaisirs et des peines, que pour la jouissance goûtée il aura à payer un intérêt usuraire. » Benthau, Déontologie, II, 20, 38, 191.
présente un caractère moral que si elle est désintéressée et nous l'estimons d'autant plus qu'elle a coûté plus de sacrifices.
Nous pourrions rappeler à propos de Futilité ce que nous avons déjà dit du plaisir : il nous est impossible de prévoir avec certitude Tissue de& événements et d'assurer le succès de tios entreprises qui dépend du concours d'un si grand nombre de conditions. Les opérations de la comptabilité que recommande Bentham dépassent la portée de la plupart des intelligences ; les calculs des hommes les plus avisés sont à chaque instant démentis par le cours des choses, les efforts des volontés les plus énergiques viennent se briser contre les lois implacables et les forces écrasantesde la nature.
Enfin l'utilitarisme, ainsi que nous l'avons montré, est un système bâtard et qui ne peut se suffire à lui-même. L'action utile est bonne parce qu'elle entraîne telle ou telle série de conséquences; elle est donc bonne indirectement, médiatement ; il n'y a des choses utiles que s'il y a des choses bonnes par elles-mêmes. L'utilitarisme suppose donc que la nature du bien a été déterminée d'une manière matérielle, ce qui est impossible.
VL — Pour un grand nombre de philosophes, la valeur de notre action tient à la fin en vue de laquelle elle a été accomphe. Ce qui distingue la conduite de l'homme et celle de tous les autres êtres, ce qui lui donne un caractère moral, c'est qu'elle a toujours une fin. Quoi que nous fassions.
quelque décision que nous prenions, quelque importante ou frivole qu'elle soit, elle a toujours une raison d'être et cette raison est une fin à atteindre. C'est d'après la fin à laquelle ils tendent que nous jugeons les hommes; la même action est bonne ou mauvaise, selon qu'elle a été faite en vue de telle ou telle fin : lorsque le but que nous nous proposons est plus élevé, notre conduite par là même devient meilleure. Il y a des choses que nous ne voulons jamais que comme moyens d'atteindre certaines fins, d'autres qui peuvent être considérées tantôt comme moyens, tantôt comme fins; le bien est ce qui ne peut jamais être pris que comme fin, ce qui est voulu pour soi-même. Mais nous voilà revenus à la morale matérielle : si vous faites consister le bien dans la finalité, vous êtes tenu de déterminer la nature de ce souverain bien vers lequel nous devons toujours nous diriger, c'est-àdire d'essayer une définition objective du bien. Faire le bien, c'est se proposer un but élevé ; mais d'où vient que tel but est plus élevé que tel autre? Puisque toute fin n'est pas également bonne, où réside le bien et quel en est le principe?
Toute action, dites-vous, est bonne du moment qu'elle a été faite en vue d'une fin élevée. Mais ne voyez-vous pas qu'en posant un tel principe, vous vous mettez dans la nécessité d'admettre cet axiome îameux : Ja fin justifie les moyens? Du moment que je me propose un but noble et glorieux, il n'est pas d'action que je ne puisse me permettre sans aucun scrupule, qui ne devienne aussitôt noble et glorieuse.
Feuilletons Thistoire, portons nos regards autour de nous : que de fois voyons-nous cet aphorisme non pas invoqué comme une excuse, mais proclamé comme un principe et une règle de conduite ! Notre conscience s'indigne ; elle repousse une doctrine au nom de laquelle on prétend justifier les forfaits les plus épouvantables, elle déclare que le crime ne perd rien de son horreur quel que soit le résultat en vue duquel on le commet, que le but ne peut être légitime qui ne peut être atteint que par le meurtre et le mensonge et qu'aucun bien ne saurait être réalisé par le moyen du mal.
C^est encore sur ce principe que les jésuites avaient fondé leur théorie de la direction d'intention, qui, comme l'a montré Pascal, n'allait à rien moins qu'à renverser toute la morale : elle fournissait à l'homme un moyen ingénieux d'aviser à ses intérêts les plus grossiers et d'assouvir ses passions les plus inavouables, à condition de détourner son attention de ce qu'il y avait de mal dans l'action et dans ses conséquences, de fixer son esprit sur le bien qui en pouvait résulter et de se le proposer pour but : théorie horrible en vertu de laquelle un fils pouvait se croire autorisé à tuer son père pour l'empêcher de faire un testament en faveur d'un étranger, un ami à trahir son serment pour obtenir une place lucrative.
VIL — On a soutenu encore que le bien c'est ridéal K Tout homme, dit-on, conçoit un idéad et
1. a La conception d'un idéal, c'est-à-dire de quelque chose d'infiniment supérieur à tout ce qui est, est nécessaire à la mo-
reconnaît que c'est un devoir pour lui de le poursuivre; agir bien c'est faire son possible pour s'en rapprocher. Mais il est évident que tous les hommes sont très loin de se proposer le même idéal, que l'idéal de l'un n'a pas à beaucoup près la même valeur que l'idéal de l'autre. Vous définirez alors le bien l'idéal que l'homme doit se proposer; mais quel est donc cet idéal? Loin que la nature du bien soit expliquée et déterminée par celle de l'idéal, c'est au contraire l'idéal qui a son principe dans le bien. Quand on dit que l'homme de bien a conçu et réalisé l'idéal, il faut l'entendre exactement dans le même sens que quand il s'agit de l'artiste : les œuvres de l'un et de l'autre satisfont complètement notre raison ; mais ce n'est pas à dire pour cela que l'idéal soit un type de perfection et comme un modèle qu'il s'efforce de reproduire.
Eh quoi ! le bien n'est-il pas la perfection de la nature humaine et faire le bien n'est-ce pas augmenter en nous cette perfection? Sans doute; mais qu'entendons-nous par la perfection? Cette notion est, dit-on, une des idées directrices de notre intelligence; mais est-il vrai que nous ayons l'idée, le
raie. La morale suppose que, dans chaque cas particulier, audessus de l'action à laquelle nous entraîne la nature, il y en a une autre possible et meilleure, plus conforme à l'essence de l'homme et que nous commande la raison... Je compare mon action ou celle des autres hommes à une action idéale qui a été ou qui n'a pas été accomplie, mais qui devait l'être... Si je me blâme ou si je blâme les autres, c'est que je les compare à cet autre homme que j'ai dans l'esprit et qu'il y a désaccord entre l'un et l'autre. >» P. Janet, la Morale, l"^" part., chap. VII, p. 163; 3" part., chap. i, p. 343.
concept de perfection? Sont bons les actes propres à nous acheminer vers cette fin, et nous devons agir toujours de manière à nous approcher de la perfection. Mais au nom de quel principe préférons-nous cette fin à toutes les autres et quelle règle nous permet de discerner à coup sûr les moyens propres à nous rendre plus parfaits? Bien des philosophes croient que ce qui fait la perfection de l'homme, c'est la ressemblance qu'il a avec Dieu, et dès lors que notre devoir est d'augmenter le plus possible cette ressemblance, ôfioiwffiç tS OeS xarà tô Suvardv. C'est une opinion à laquelle il est impossible de s'arrêter. Quand on parle de ressemblance entre un être tel que l'homme et l'être infini et parfait, n'est-il pas évident que le mot ne doit pas être pris au sens propre? D'un autre côté, possédons-nous de la nature de Dieu une idée assez claire pour pouvoir nous la proposer comme modèle? Bien loin qu'il soit légitime de partir de l'idée de Dieu et d'en tirer Tindication de ce que nous devons être, c'est au contraire la connaissance de nous-mêmes qui peut seule, selon l'expression de Bossuet, nous élever comme par degrés à la connaissance de Dieu. VIII. — La personnalité humaine possède, dit Kant, une dignité telle qu'elle doit toujours être prise pour fin de nos efforts et qu'il est mal de prendre la personnalité, en nous ou chez les autres, comme moyen en vue d'atteindre une autre fin; faire le bien, c'est faire en sorte d'augmenter la valeur de la personnalité en nous et chez les autres. Cette théorie de la personnalité fin en soi semble au premier
abord déterminer la nature du bien d'une manièrematérielle, mais il n'en est rien. Les attributs essentiels de la personnalité sont la raison et la liberté;, les actions bonnes sont celles qui augmentent en nous la raison et la liberté : leur bonté tient vrai-^ ment à leur forme. Que manque-t-il donc à cette règle : Agissez toujours de manière à devenir vousmêmes et à rendre les autres plus raisonnables et plus libres? De déterminer d'une manière suffisamment claire ce que c'est que le bien et de nous permettre, au moment de prendre une décision, de prononcer avec certitude sur ce que nous devons faire.
Dirons-nous donc que l'action doit sa valeur au motif qui l'a dictée? Mais ce mot est équivoque et désigne le plus souvent le but que l'on a eu en vue. Or ce qui fait la valeur de l'action ce n'est pas sa fin, mais son principe ; pour la juger, il ne faut pas envisager le résultat auquel on tendait, mais la maxime dont on s'est inspiré, non les effets, mais la cause : « Une action faite par devoir, dit Kant, ne tire pas sa valeur morale du but qu'elle doit atteindre, mais de la maxime qui la détermine, et par conséquent cette valeur ne dépend pas de la réalité de l'objet de l'action, mais du principe d'après lequel la volonté se résout à cette action, abstraction faite de tous les objets de la faculté de désirer *. »
IX. — Les actions que nous appelons bonnes sont infiniment diverses et pourtant elles présentent
^. K\NT, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1'° section, p. 23.
toutes un caractère commun : elles donnent pleine et entière satisfaction à la raison ; c'est par là même qu'elles sont bonnes. C'est la raison qui en nous juge du bien et du mal, comme du vrai et du faux, comme du beau et du laid. Si nous approuvons complètement la conduite d'un homme, c'est qu'elle ne nous présente rien que nous ne comprenions : il a fait précisément ce qu'il convenait de faire, toutes ses actions se tiennent et s'enchaînent. Les méchants, dans la même situation, font des actions différentes; tous les hommes de bien agissent de même *.
Notre estime est moindre lorsque toutes les exigences de notre esprit ne sont pas satisfaites ; le mal c'est ce qui choque et révolte notre raison. Nous nous jugeons au nom des mêmes principes : nous éprouvons de la satisfaction morale quand nous avons fait ce qu'il convenait de faire; c'est la raison qui prononce qu'une action, qu'une chose vaut mieux qu'une autre. Nos remords sont plus ou moins vifs, selon que notre esprit trouve plus ou moins à redire dans notre conduite. La conscience morale n'est autre chose que la raison. Étant donné ce que nous sommes, étant donnée la situation dans laquelle nous sommes placés, en tenant compte des rapports que nous avons avec telles ou telles personnes, il y a pour nous une certaine action à faire,
1. « Le bien est parfaitement simple et se comprend par luimême ; le mal nécessite toujours une explication plus ou moins longue et compliquée; la conduite de l'homme de bien est une, droite, toujours d'accord avec elle-même; celle du méchant est multiple, obscure, souvent contradictoire. >' H. Spencer.
et une seule ; elle découle logiquement, nécessairement des éléments du problème, c'est la solution que la raison réclame; toute autre n'est pas rigoureusement exacte, ne contente pas également l'esprit, n'est pas également bonne. Il y a, comme dit Aristote, une sorte de syllogisme de l'action; la majeure est un principe général, la mineure est la considération de notre condition personnelle, la conclusion est l'acte môme *. Ne nous étonnons donc pas de la diversité des jugements que nous portons sur la valeur des actions. Nous paraissons approuver dans un cas ce que nous avons sévèrement condamné dans un autre, et cependant nous sommes d'accord avec nous-mêmes; c'est toujours la même règle que nous appliquons, mais, les données du problème variant à l'infini, la solution est nécessairement diverse. Il s'en faut de beaucoup que les hommes soient tous les mêmes, qu'ils aient les mêmes facultés, qu'ils disposent des mêmes ressources; la diversité est plus grande encore des situations où ils se trouvent placés et des relations qui les unissent à leurs semblables. Un bon fils est celui qui ne néglige rien de ce qu'il peut faire pour le bien de ses parents, en tenant compte des circonstances, de sa propre position, de la condition, de
1. tt Le juste est de l'ordre intellectuel, de la nature du vrai, et il est aussi distinct de l'utile que le vrai l'est lui-même. Au fond, la justice a le même principe que la science... Quand nous obéissons à la justice, nous obéissons à des convictions très semblables à celles que nous impose la vue d'une vérité. Des deux côtés, l'assentiment est commandé : ici il s'appelle démonstration, là il s'appelle devoir. » Littré, la Science au point de vue philosophique, p. 341.
Tâge, de la santé, du caractère de son père et de sa mère. Un bon citoyen est celui qui, à un moment donné, dans une crise déterminée, voit ce qu'il peut faire, lui, pour la patrie et n'hésite pas à le faire. C'est en ce sens que Cicéron, dans le de Officiis\ parlant du suicide de Gaton, dit que certains devoirs s'imposaient à ce grand homme, qui eussent été tout autres pour une autre personne, et que Ton doit admirer chez lui ce que Ton blâmerait chez un autre. L'exemple qu'il choisit est discutable; mais le principe est vrai. La vertu n'est pas l'art de calculer, mais de raisonner ; ce n'est pas une arithmétique, mais une dialectique '.
En même temps que la raison prononce que telle action est bonne, elle nous ordonne de la faire et nous interdit formellement d'exécuter ce qu'elle condamne. Tels sont en effet le caractère de cette faculté et le rôle qu'elle joue dans notre âme : elle n'est pas seulement régulatrice, mais directrice ; elle ne se borne pas à juger, elle commande; elle possède sur nous une autorité immédiate, absolue, à laquelle il nous est impossible de nous soustraire et dont nous ne saurions contester la légitimité : si une action est prescrite par la raison, nous sentons clai-