‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 54 sur 87 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. — Nous nous sommes prononcés en même temps contre le déterminisme et contre le système de l'indifférence; nous soutenons que l'homme est libre et en môme temps nous disons que sa décision est toujours inspirée par un motif. Est-il donc possible de concilier ces deux assertions en apparence contradictoires? C'est ce que l'énumération complète des motifs qui dirigent notre conduite nous permettra de comprendre.

Avant tout nous tenons à séparer notre cause de celle de beaucoup de philosophes qui, entraînés par un zèle intempérant, ont soutenu que tous les actes de l'homme sont des manifestations de sa liberté : si l'on croit en effet que la liberté est l'attribut essentiel de la personne humaine, nous agissons toujours en êtres libres et il faut rapporter à notre liberté tout ce que nous faisons. C'est là en réalité faire le jeu des déterministes : ils analysent un grand nombre de ces actes que l'on donne comme des

exemples de décisions libres, ils montrent qu'ils sont manifestement déterminés par des influences externes ou internes, puis ils concluent qu'il en est toujours ainsi et que jamais nous n'observons une résolution prise librement. La négation absolue n'est pas plus exacte que Taffirmation absolue. Aristote l'avait fort bien vu : « Le libre, dit-il, est une partie du volontaire, mais n'est pas tout le volontaire * . » La décision libre est un fait rare et exceptionnel; comme le dit Leibnitz, nous ne sommes qu'empiriques dans les trois quarts de nos actions. Un savant anglais contemporain, M. Galton, a fait à ce sujet de curieuses expériences sur lui-même; il a pris soin de s'observer pendant les loisirs d'un été passé à la campagne, alors qu'il était le moins déi^-angé par les importuns, le moins astreint aux nécessités de la vie professionnelle et sociale : le nombre des déterminations libres, dit-il, n'est pas en moyenne d'une par jour. On «pourrait sans doute discuter l'exactitude et la généralité de ce chiifre, mais l'important n'est pas là; ce qu'il faut retenir, c'est que, dans la plupart de nos actions, la liberté n'intervient pas et qu'elles sont soumises à un déterminisme rigoureux.

Tout d'abord il faut mettre en dehors de la question le nombre si considérable des actions réflexes, c'est-à-dire des mouvements qui résultent d'une contraction musculaire produite immédiatement par une excitation nerveuse, sans conscience et sans

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