‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 55 sur 87 · Aristote, Eth. à Nicom., HI, IV, 1111 b · texte numérisé non relu

Aristote, Eth. à Nicom., HI, IV, 1111 b

volonté. Ce sont des phénomènes physiologiques^ de tous points analogues aux autres, où notre personnalité n'a aucune part.

Quelquefois l'acte que nous accomplissons est l'exécution d'un ordre que nous avons reçu; plus souvent nous subissons Tascendant que nous avons laissé prendre sur nous à l'un de nos semblables^ nous nous réglons sur son exemple : on a souvent décrit la puissance de l'esprit d'imitation, l'autorité de la coutume et de la mode. Dans ce cas, la cause et le principe de notre action ne sont pas en nous. Il y a des hommes si faibles qu'ils agissent toujours de la sorte; ils se laissent toujours conduire par quelque autre, ils sont incapables de se déterminer par eux-mêmes.

Que dirons-nous des actions auxquelles nous portent nos sentiments, nos goûts, nos passions? La cause de ces actions n'est pas en dehors de nous, elle est en nous ; mais avons-nous agi d'une manière véritablement libre? Il est facile de prouver le contraire. Toutes ces actions, nous les faisons volontiers, c'est-à-dire avec plaisir, mais les faisons-nous volontairement *? Sans doute il y entre beaucoup plus de spontanéité que dans celles dont nous venons de parler, car après tout c'est nous qui nous portons à la recherche de tel ou tel bien; mais le principe premier de notre conduite est-il en nousmêmes? Evidemment non. Nos inclinations résultent et de notre caractère et de l'action qu'exercent

1. ÀRiSTOTE, Eth, à Nicom., m, I, HIO b, 9. — III, III, IIH a, 24.

sur nous les objets extérieurs. Notre caractère est déterminé par la constitution de notre corps, par notre tempérament physique et aussi par l'influence de l'hérédité, c'est-à-dire du caractère et des passions de nos ascendants. Quant à l'action des objets et des êtres extérieurs, nous la subissons, c'est une impression agréable ou désagréable que nous recevons, que nous ne pouvons pas nous donner à notre gré et à laquelle il ne nous est pas toujours possible de nous soustraire. Les actes dictés par la passion ne sont donc pas à proprement parler personnels : ils ont toujours pour but la recherche de quelque plaisir ou le bien d'une personne autre que nousmêmes. Sous l'impulsion de la passion, nous tirons tout le parti possible de nos facultés propres pour obtenir un certain résultat, nous nous servons de notre personne comme de moyen pour atteindre une fin extérieure : nous sommes hétéronomes, comme dit Kant. Plus la passion est forte, plus il nous est difficile d'y résister. Les passions, tout le monde s'accorde à le reconnaître, sont les plus puissants antagonistes de la liberté.

Quant aux actions instinctives, elles sont spontanées, mais non pas volontaires. C'est à peine si nous savons que nous les accomplissons, nous ne nous rendons pas compte des raisons qui nous les font exécuter, nous ne les avons pas ordonnées. A proprement parler, ce n'est pas nous qui les produisons, elles se produisent en nous ; elles ne peuvent donc être considérées comme des manifestations d'une activité libre.

Nous devons porter le même jugement sur les actions qu'entraîne la force de l'habitude. Il est vrai que le point de départ de l'habitude est souvent une action que nous avons faite en connaissance de cause et que nous avons répétée volontairement, mais, dès qu'une manière d'agir est devenue habituelle, elle cesse d'être volontaire et prend tous les caractères de l'instinct : nous continuons d'agir sans savoir ce que nous faisons, sans comprendre pourquoi nous le faisons, sans réflexion, sans décision personnelle. Avec le temps, l'habitude devient de plus en plus forte, elle prend sur nous un empire de plus en plus tyrannique et il nous est presque impossible de nous y soustraire.

Il est certain que ces diverses influences rendent entièrement compte d'un nombre considérable de nos actions, en d'autres termes que bien souvent notre conduite n'est pas le résultat d'une décision libre. Mais la question est de savoir si tous nos actes sans exception peuvent être rapportés à l'une quelconque de ces causes ou au concours, à la combinaison de plusieurs d'entre elles; ou bien si l'observation el l'analyse nous révèlent l'existence en nous d'un autre principe d'action qui soit véritablement libre.

IL — Lorsque nous avons étudié l'effet que produit chez les êtres vivants, végétaux et animaux, l'influence du milieu dans lequel ils sont placés, nous avons reconnu que ces êtres ne sont pas inertes et passifs dans leurs rapports avec le monde extérieur. Leur développement manifeste une nature propre, une énergie intrinsèque. La vie, d'après

Claude Bernard, peut être définie la création, c'està-dire la production de ce qui n'existait pas auparavant. Bain, de son côté, soutient que, par rapport aux êtres vivants, le principe de la conservation de l'énergie cesse d'être rigoureusement exact. La force produite par la nutrition et la respiration et, lorsqu'il s'agit de Thomme, par la sensation et la perception, n'est pas équivalente à la quantité de force absorbée et transformée : elle est sensiblement supérieure; cet excédent d'énergie est d'autaijt plus grand que l'organisation des êtres est plus parfaite; non seulement il tend à se dépenser, mais il se dépense effectivement si cela ne lui est pas rendu impossible par quelque obstacle; quant à la force qui n'agit pas immédiatement, elle subsiste à l'état virtuel et constitue une réserve plus ou moins considérable qui sera tôt ou tard utilisée et se manifestera nécessairement par ses effets. Cette activité spontanée joue un rôle considérable dans la vie de l'homme : pour que nous agissions, il n'est pas nécessaire qu'un motif extérieur nous sollicite ; nous portons en nousmêmes un principe d'action très puissant.

D'Assas, surpris par une embuscade ennemie et menacé de mort s'il donne l'alarme, s'écrie : « A moi, Auvergne I Ce sont les ennemis I » Et, pour prendre un cas plus fréquent et plus familier, je passe le long d'un cours d'eau, j'entends des cris, je vois un homme qui se débat et va se noyer; je me jette à la rivière et je le ramène sain et sauf. Les exemples sont nombreux de ces actions soudaines que ne précède aucune délibération. A quelles causes les

devons-nous attribuer? A l'habitude? Non, certes : nous ne nous sommes jamais encore trouvés dans une situation pareille. A la passion? à l'amour que nous avons naturellement pour nos semblables? à un sentiment de pitié pour ce malheureux qui va périr? Pas davantage : l'unique effet que la pitié produit par elle seule, c'est une tristesse plus ou moins profonde qui s'empare de nous à la vue des maux d'autrui ; quant à l'amour, nous n'en pouvons éprouver pour un être que nous ne connaissons aucunement. A l'instinct? Sans doute on appeUe ordinairement ces actions instinctives, mais il est aisé de voir qu'elles diffèrent essentiellement des actes qu'inspire Tinstinct proprement dit et qui se rapportent toujours à la protection de la vie corporelle. Bien plus : si les actes de dévouement et d'héroïsme ne sont pas plus fréquents, c'est que beaucoup d'hommes sont arrêtés par l'intervention de quelqu'une des causes que nous avons indiquées, de l'instinct de conservation, par exemple, le plus puissant de nos instincts, de quelque passion égoïste ou haineuse, de quelque habitude invétérée, du respect humain ou des menaces proférées par quelque personnage dont ils redoutent la force ou la puissance. Ils résistent alors à leur premier mouvement, mais la réalité de ce premier mouvement est incontestable et il a été produit par une activité toute spontanée. Notre volonté n'est pas alors déterminée par la poursuite de quelque fin extérieure à laquelle elle se subordonne : elle est à elle-même sa cause et sa fin; elle s'exerce et se développe en vertu de sa loi

propre et essentielle; elle est rigoureusement autonome.

Il y a donc, outre le déterminisme externe (s'il est permis de s'exprimer ainsi), un déterminisme interne constitué par la nature même de notre activité. Et quelle est cette action à laquelle notre volonté se porte d'elle-même? Celle qui résulte logiquement des caractères de notre personne et de la situation où nous nous trouvons. Etant donné ce qu'est un homme, ce que nous sommes, nous, personnellement; étant données les circonstances dans lesquelles nous sommes placés, il est logique que nous fassions telle action, que nous nous comportions de telle manière. Si l'on prend en considération toutes les données de la question, on voit qu'une solution en découle logiquement et que toute autre est irrationnelle; tout cela étant, il n'y a qu'une chose à faire, et c'est précisément celle-là que notre activité produit spontanément, si rien ne l'empêche. Examinez les actions dont nous parlions tout à l'heure : une situation étant posée, l'homme en a tiré tout le parti possible. Notre activité tend toujours à s'exercer et à s'exercer de la manière la plus complète. C'est ce qu'a fort bien montré M. Fouillée : « L'activité n'est ni un avare imbécile qui ne songerait qu'à garder son trésor, sans vouloir en faire usage et sans même chercher à l'augmenter, ni un prodigue qui volerait de dépense en dépense, sans rien garder, emporté dans une existence mobile et dans un perpétuel changement : l'être est comme le capitaliste qui veut à la fois conserver ce qu'il a

et Tutiliser pour l'acquisition de ce qu'il n'a pas *. » Notre activité en effet ne s'arrête pas d'elle-même : « Le premier vouloir n'est pas la même chose que le second; ce sont deux éléments à la fois identiques et différents, dont l'unité concrète se sufSt à elle-même, parce que le premier a sa raison dans le second et le second sa raison dans le premier *. » Ce qui est naturel à Thomme, c'est d'avoir une conduite régulièrement suivie, d'achever l'œuvre entreprise par une suite d'actions diverses, mais résultant logiquement et normalement les unes des autres. Si bien souvent nos actions présentent un caractère tout différent, cela est dû à l'intervention d'influences antagonistes.

Mais, dira-t-on, nos inclinations, nos habitudes font aussi partie de notre nature et les actions produites par ces diverses causes sont également des manifestations de notre personnalité. Ce serait se tromper que de le croire. L'homme est double, ainsi qu'on l'a remarqué souvent, homo duplex; nous pouvons discerner en nous deux éléments bien différents. De nous, l'un fait un homme, l'autre tel'ou tel individu : le premier seul constitue à proprement parler notre nature, le second résulte de l'influence qu'exercent sur nous les objets et les êtres extérieurs; l'un est personnel, l'autre est impersonnel. D'ailleurs lien n'est moins logique que le développement de la passion ou de l'habitude. L'une

4. A. Fouillée, Lihei^té et Déterminisme^ 2e part., 1. II, ch. n, 1, p. 131.

2. A. Fouillée, op. cit.^ 2© part., 1. IIl, ch. u, 2, p. 255.

et l'autre sont exclusives, elles tendent à nous engager uniquement dans une certaine voie, à nous faire poursuivre un certain plaisir, à nous faire accomplir une certaine action sans tenir aucun compte des autres éléments de notre nature. Nous ne sommes un homme et nous n'agissons en homme qu'à condition de nous affranchir de l'une et de l'autre.

Quelques philosophes contemporains semblent croire que la volonté de l'homme possède simplement un pouvoir d'arrêt, d'inhibition, en vertu duquel elle s'oppose à l'action des causes extérieures; elle est plus que cela, elle est elle-même une puissance active; ou plutôt, si nous y refléchissons attentivement, nous comprenons qu'un arrêt dans l'action des forces externes ne peut être pro • duit que par une forae agissant dans un sens déterminé.

Il existe donc en nous une puissance propre en vertu de laquelle nous sonames porté à agir et d'une certaine manière en dehors de toute intervention de motifs extérieurs; cette activité spontanée et indépendante est soumise à une loi : elle s'exerce constamment d'une manière logique *. Considérons maintenant les phénomènes intellectuels qui en accompagnent et en expliquent la manifestation.

Page 1