‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 57 sur 87 · Renouvier, Psychologie rationnelle, t. I, p · texte numérisé non relu

Renouvier, Psychologie rationnelle, t. I, p

2. « L'idée en général est le commencement d'une action. La tendance qu'a l'idée d'une action à la produire montre que l'idée est déjà l'action elle-même, sous une forme plus faible. Au souvenir de quelque action énergique, par exemple d'uD combat, il nous est extrêmement difflcile de nous empêcher de répéter cette action. Une sorte de courant causé par l'émotion se précipite dans les mêmes voies et s'empare des mêmes muscles, au point de leur imposer une répétition réelle. Un enfant ne peut rendre compte d'une scène à laquelle il a pris part qu'en la reproduisant avec tous les détails que les circonstances permettent. » A. Fouillée, LiheiHé et Déteiminisme, 2c part., liv. III, ch. ii, 5, p. 277.

conséquences qu'une telle action a déjà entraînées pour nous ou pour d'autres personnes, des douleurs, des dommages qui en sont résultés, ou bien en général des inconvénients, des dangers que présente une résolution prise à la hâte, de l'importance qu'il y a pour nous à suspendre notre jugement et à réfléchir plus mûrement. Ce n'est pas tout : bien des idées sont conçues que nous ne songeons pas un instant à réaliser, parce que, par une expérience ou une réflexion antérieure, nous en avons reconnu l'impossibilité ou Tabsurdité. Puis la plupart du temps ce n'est pas d'une seule action que nous nous avisons : notre esprit nous suggère l'idée de plusieurs lignes de conduite que nous pouvons adopter. Alors nous n'examinons pas seulement chacune d'elles, afin de découvrir si nous avons de sérieuses raisons de l'embrasser, mais nous les comparons entre elles jusqu'à ce que nous* en préférions une à toutes les autres, et c'est toujours celle-là que nous suivons : jûc La volonté et l'entendement sont une seule et même chose. »

La force de la tendance qui nous porte à passer de la conception à l'exécution se manifeste d'une manière particulièrement saisissante par un phénomène curieux et en apparence absurde, le mouvement irrésistible qui, à un certain moment, entraîne un homme à faire une action ridicule par cela même qu'il sait qu'il ne faut pas la faire, et à commettre un crime épouvantable en raison même de Thorreur que ce crime lui inspire ^ M. Renouvier,

1. « 11 existe en nous tous un mobile sans motif, un motif non

qui a étudié ce feit, en a découvert l'explication en montrant les analogies qu'il présente avec celui du vertige, aussi lui at-il donné le nom de vertige mental ou moral : au haut d'une tour, au bord d'un précipice, le danger qu'il y aurait à faire tel mouvement est cause que nous n'en pouvons écarter la pensée; cette pensée, toujours entretenue et renouvelée, s'empare de notre esprit avec une telle puissance qu'elle est fatalement réalisée.

C'est dans cet examen et cette comparaison des diverses manières d'agir qu*intervient la conscience morale : elle prononce que telle action est bonne et telle autre mauvaise. On se fait souvent une idée très fausse du rôle qu'elle joue en nous; on dit qu'elle nous inspire ce que nous devons faire. Il n'en est rien : sa fonction est de juger les actions dont l'action se présente à notre esprit, de déclarer si elles sont bonnes ou mauvaises, de nous prescrire les unes, de nous interdire les autres. Lorsqu'elle nous défend d'accomplir tel acte, elle ne nous dit pas ce que nous devons faire, mais ce que

motivé. Sous son influence nous agissons sans but intelligible; ou, si cela apparaît comme une contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition jusqu'à dire que, sous soïi influence, nous agissons par la raison que nous ne le devinons pas.... Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action sotte et vile, par la seule raison qu'il savait devoir ne pas la commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré l'excellence de notre jugement, à violer ce qui est la loi, simplement parce que nous comprenons que c'est la loi? » E. Poiî, le Démon de la perversité: le Chat noir. — Mérimée, Lokis. — M"" Necker de Saussure, Edite, progressive, t. n, p. 205. — F. Paulhan, l'Amour du mal {Revue phUosophiguCf juin 1887).

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nous ne devons pas faire; par là même, elle nous commande de réfléchir de nouveau et de chercher jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose qui lui donne satisfaction. <k Nous ne manquons jamais au devoir, dit M. Fouillée, sans penser au devoir*. » Cette proposition est équivoque : toutes les fois que nous manquons au devoir, nous le savons ; mais il n'en résulte pas que nous sachions ce que le devoir nous commandait.

IV. — Gomment se fait-il que ce soit précisément à telle ou telle action que nous avons pensé et non pas à toute autre? La cause en est facile à découvrir, c'est l'association des idées. La plupart du temps cet acte que nous songeons à accomplir nous l'avons déjà fait dans des circonstances semblables, ou bien nous l'avons vu faire à d'autres, nous en avons entendu parler, nous en avons lu le récit dans quelque livre, de sorte que la considération de la situation où nous sommes placés et les réflexions qui en découlent nous suggèrent cette idée par association. Concevoir l'idée d'une action que l'on pourrait faire, ce n'est presque jamais que se ressouvenir. Si notre conduite est souvent inspirée par nos goûts, nos passions, nos habitudes, c'est que nos goûts, nos passions, nos habitudes, exercent une influence considérable sur le cours de nos associations d'idées, évoquent en nous telle ou telle pensée et constituent de puissants motifs d'adopter tel ou tel parti. Si un motif puissant ou des motifs nombreux nous détour-

1. A. Fouillée, Liberté et Déterminisme, 2° partie, 1. III, ch. VI, 3, p. 379.

nent d'approaver la première idée qui nous était venue, nous réfléchissons de nouveau jusqu'à ce que se présente l'idée d*une autre action que nous examinons à son tour, et ainsi de suite. Hais voici ce qui arrive quelquefois : nous nous trouvons au milieu d'un concours de circonstances tel que nous n'en avons encore jamais rencontré et que personne à notre connaissance n'en a jamais rencontré, de sorte que nos souvenirs ne nous fournissent aucun renseignement et ne peuvent nous être d'aucun secours; ou bien encore, examinant les actions que nous suggèrent les diverses associations d'idées, nous n'en trouvons aucune que n'écartent des motifs sérieux, aucune qui satis&sse notre esprit^ qu'approuve notre conscience. Il nous faut inventer, créer de toutes pièces une nouvelle manière d'agir, et c'est alors que se manifeste cette tendance dont nous parlions tout à l'heure : en vertu de sa nature, de son activité propre, de sa loi essentielle, notre esprit, dès qu'il n'est retenu par aucune influence extérieure, qu'il parvient à se dégager de ses habitudes, se porte de lui-même à la conception dune action qui est la conséquence logique de notre nature et de la situation dans laquelle nous nous trouvons; de lui-même il ne demeure pas stationnaire, il ne revient pas en arrière, il ne répète pas ce qu'il a déjà fait; si rien ne s'oppose à son essor» il fait un pas en avant.

V. — Cette action, inspirée par la spontanéité propre de notre esprit, nous la soumettons comme les autres à l'examen de la conscience morale qui

ne manque jamais de l'approuver * : on se souvient en effet de la définition que nous avons donnée du bien. Nous trouvons bonne toute manifestation de l'énergie propre et logique de notre volonté ; l'activité autonome de notre âme, qui consiste non seulement dans l'absence de toute contrainte extérieure, mais dans la production d'une action originale, nous porte à faire le bien . C'est parce que l'observation de la loi morale est l'œuvre de notre spontanéité intime qu'elle est pour nous une source de plaisir. La cause du plaisir, comme l'a expliqué Aristote, est la conscience de l'exercice de l'activité et le plaisir est d'autant plus grand que l'activité s'exerce avec plus d'énergie et d'indépendance. Ainsi naît et se développe en nous l'amour du bien, qui nous rend de plus en plus doux et facile l'accomplissement de notre devoir.

Nous entendons souvent répéter que les actions les meilleures sont celles dont la moralité est inconsciente et irréfléchie. Que l'on appelle instinct l'im-

1. L'opinion contraire a cependant été soutenue de la manière la plus brillante par M. Renan : « Les origines de la vertu ! Mais, messieurs, personne n'en sait rien ou plutôt nous n'en savons qu'une seule chose, c'est que chacun les trouve dans les inspirations de son cœur. Parmi les dix ou vingt théories philosophiques sur les fondements du devoir, il n'y en pas une qui supporte l'examen. La signification transcendante de l'acte vertueux est justement qu'en le faisant on ne pourrait pas dire bien clairement pourquoi on le fait. Il n'y a pas d'acte vertueux qui résiste à l'examen. Le héros, quand il se met à réfléchir, trouve qu'il a agi comme un être absurde, et c'est justement pour cela qu'il a été un héros. Il a obéi à un ordre supérieur, à un oracle infaillible, à une voix qui commande de la façon la plus claire sans donner ses raisons. » Discours sur les prix de vertu, 4 août 1881.

idO ESSAI SUR .LA LIBERTÉ MORALE

pulsion naturelle qui porte la volonté à faire le bien, nous y consentons; mais cet instinct différera profondément de tous les autres. Quanta l'inconscience de ces actions, nous ne saurions l'admettre : non seulement en effet elles sont accomplies par obéissance aux ordres de la conscience morale, mais leur auteur se rend parfaitement compte qu'elles sont bonnes et que, s'il les fait, c'est qu'il les reconnaît telles.

Nous agissons bien quand nous obéissons aux inspirations de notre esprit, et nous réalisons un progrès dans la vertu. Il y a progrès en effet dans la pratique du bien, comme dans la connaissance de la vérité scientifique, et ce progrès est dû non à un concours d'influences extérieures, mais au contraire à la puissance féconde de notre âme, qui triomphe des obstacles et s'affranchit des influences antagonistes. Chacun de nous peut accomplir ainsi de bonnes actions dont il tire l'idée de son propre fonds, sans qu'elle lui ait été dictée du dehors. Dans la voie de l'invention morale beaucoup ne s'engagent jamais, dont l'esprit manque de force et qui ne peuvent rompre le cercle de leurs habitudes et de leurs souvenirs; d'autres n'avancent guère, retombant bientôt dans leur asservissement ordinaire; quelques-uns marchent d'un pas résolu et se couvrent de gloire : placés dans une situation critique et toute nouvelle, où nul exemple antérieur ne leur peut servir de guide, ils conçoivent et exécutent ce qui est logique et bon; ou bien encore, dans des circonstances qui n'ont rien que d'ordinaire, ils

s'avisent d'une action beaucoup meilleure que toutes celles que Ton avait faites avant eux; ils sont, selon l'expression de M. Fouillée, comme les poètes du bien. V. Cousin avait reconnu l'existence de cette activité spontanée qui se porte d'elle-même h faire le bien : « C'est un fait, dit-il, que même aujourd'hui nous agissons souvent sans avoir délibéré et que, Taperception rationnelle nous découvrant spontanément l'acte à faire, l'activité personnelle entre aussi spontanément en exercice et se résout d'abord, non par une impression .étrangère, mais par une sorte d'inspiration immédiate, supérieure à la réflexion et souvent meilleure qu'elle. Le « Qu'il mourût! » du vieil Horace; le « A moi, Auvergne! » du brave d'Assas, ne sont pas des élans aveugles et par conséquent dépourvus de moralité ; mais ce n'est pas non plus au raisonnement et à la réflexion que l'héroïsme les emprunte ^ :» Il ne semble pas malheureusement avoir compris l'importance et la fécondité de cette remarque, sur laquelle il n'est pas revenu.

On dit souvent, et nous avons eu déjà l'occasion dé discuter cette opinion, que nous concevons tous ou du moins que nous devons concevoir un idéal moral que nos efforts tendent à réaliser. L'exprès* sion ne nous parait pas juste : elle semble en effet impliquer la croyance ou bien que l'idée de la perfection morale peut être réellement et actuellement conçue par notre intelligence, ou bien que nous pouvons nous proposer un but tel qu'après Tavoir

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