‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 58 sur 87 · Y. Gousm, Fragments de philosophie contemporaine, p · texte numérisé non relu

Y. Gousm, Fragments de philosophie contemporaine, p

atteint, nous aurions lieu de nous y tenir et de nous y reposer. Or ce sont là àeux opinions erronées. La perfection n'est, pas plus en matière de vertu qu'en matière de beauté naturelle ou artistique, quelque chose d'existant dont notre esprit puisse avoir l'idée, la conception; d'autre part, jamais nous ne sommes arrivés à un tel degré de perfection que nous puissions nous en déclarer satisfaits, et même, plus nous sommes élevés, moins nous sommes contents de nous et plus nous éprouvons le besoin de nous élever encore. Ce que l'observation attentive de nous-mêmes nous apprend, c'est qu'une tendance inhérente à notre nature nous porte sans cesse en avant dans la poursuite du bien, du vrai et du beau, que nous nous sentons sans cesse sollicités par cette inclination et que la marche qu'elle nous fait suivre est un ordre rationnel et logique. La vertu a ses hommes de génie, comme la science et comme l'art.

L'invention d'une bonne action donne toujours naissance à une règle. L'homme qui Ta exécutée reconnaît que, toutes les fois qu'il sera dans les mêmes conditions, il devra agir de même ; et lorsqu'ils viennent à la connaître, ceux-là même qui auraient été incapables d'en concevoir l'idée ne peuvent s'empêcher d'en admirer la grandeur, et désormais ils sont forcés, le cas donné, de se conduire de la sorte. Il semble en effet que la pratique de la vertu devienne de plus en plus eicigeante et qu'il soit de jour en jour plus difficile de mériter le nom d'homme de bien. Notre devoir en effet est de

faire toujours la meilleure action dont nous ayons ridée. Nous sommes coupables de ne pas faire aujourd'hui une bonne action que personne ne songeait à faire, que personne n'était coupable de ne pas faire il y a un siècle. Mais si Ton considère et notre point de départ et toutes les influences dont nous sommes entourés, on reconnaît qu'il ne nous est pas plus difficile aujourd'hui d'aller jusque-là qu'il ne l'était jadis d'aller beaucoup moins loin.

VI. — Ce qui paraît surtout caractériser la nature de l'homme et le distinguer de tous les autres êtres, c'est la faculté de réaliser des progrès; et il ne faut pas entendre par là que nous sommes capables de nous élever par degrés jusqu'à un terme fixé d*avance et impossible à franchir. Le progrès auquel Fhomme se sent appelé est illimité ; quelque point qu'il lui ait été donné d'atteindre, il est tourmenté par la soif insatiable de l'au delà : « L'esprit humain, dit Pascal, n'est produit que pour l'infinité. » La cause de cette piarche en avant qui se manifeste par la découverte de la vérité dans les sciences, par la création des chefs-d'œuvre dans les arts, par l'accomphssement d'actions sublimes et la pratique de vertus plus pures, est la puissance et. la spontanéité de l'intelligence.

Les empiristes vont répétant que toutes nos connaissances tirent leur principe de l'expérience. Mais si nous considérons les associations d'idées d'origine expérimentale, nous reconnaissons qu'elles sont toutes conservatrices et reproductives; grâce à elles, nous tirons sans cesse un nouveau parti des

idées que nous a fournies la perception, mais elles ne peuvent rendre compte de l'invention de vérités nouvelles. L'observation attentive de notre intelligence et du travail par lequel ont été réalisées les grandes découvertes dans les sciences nous révèle que Tesprit humain est essentiellement actif, que tout son savoir n'est pas le résultat de l'influence qu'exercent sur lui les choses extérieures, mais qu'au contraire, dès qu'il n'est arrêté par aucune entrave, loin de rester en repos, il poursuit sa marche en vertu de son énergie propre et se porte spontanément de la conception d'une idée à la conception d'une autre idée, qui est le conséqu^t logique de la première *. En d'autres termes, il arrive souvent que, si une idée succède à une autre dans notre esprit, ce n'est pas parce que l'expérience les a précédemment unies, mais parce qu'il existe entre elles un rapport de principe à conséquence. Sa loi essentielle est non pas de répéter les phénomènes antérieurs, de vivre sur le passé, c'est d'aller en avant, d'inventer, de créer. L'esprit humain se porte de lui-même et de son propre mouvement à la conception de la vérité. Celle-ci en effet n'est pas pour lui quelque chose d'étranger, un bien dont il ne puisse être redevable qu'à l'action de causes extérieures : c'est son objet propre et essentiel; que dis-je? il en possède le germe en

1. « Pour trouver la vérité scientifique, il suffit de laisser l'esprit raisonner naturellement, et, dans ce cas, il partira toujours d'un principe pour arriver à une conclusion. » G. Bernard, introd, à tétude de la médecine expérimentale^ l'^ part., ch. II, § 6. •

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lui-même. La connaissance et le discernement de la vérité ont réellement pour cause la puissance de l'esprit; c'est l'ignorance et l'erreur qui ne se peuvent jamais expliquer que par des influences étrangères à notre personne *.

La puissance de Tintelligence n'est pas à beaucoup près la même chez tous; on appelle hommes de génie ceux chez qui elle brille du plus vif éclat. Chez les hommes de génie eux-mêmes, l'imaginatiQn créatrice semble parfois sommeiller et le fonctionnement en est empêché par une foule d'obstacles; mais dans les moments où se produit ce que l'on appelle l'inspiration, elle se manifeste avec tous ses caractères et enfante une œuvre d'art admirable, une grande découverte ou une action sublime. L'inspiration est une sorte d'aliénation ou, comme dit Platon, de délire. L'homme de génie est hors de soi ; il oublie sa propre personne et tout ce qui s'y rapporte; il ne vit plus de sa vie ordinaire. Ces idées, il sent bien qu'il ne les a pas trouvées par son travail, qu'il ne les dirige pas à son gré. Bien loin pourtant que l'inspiration soit due à une domination tyrannique exercée sur l'âme par une puissance extérieure et supérieure, telle que celle d'un Dieu, elle n'est au contraire que le développe-

1. « Mirum vidâri possit quare graves sententiœ in scriptis poetarum magis quam philosophorum inveniantur. Ratio est quod poetœ per enthusiasmum et vim imaginatianis scripsere : sunt in nobis semina scientiœ, ut in silice, quse per rationem a philosophis educuntur, per imaginationem apoetis eliciuntur et magis elucent. » Dbscartes, Olympica (publié par M. Foucher de Careil).

ment le plus indépendant et le plus libre de la pensée humaine : la preuve en est le ravissement délicieux qu'elle apporte avec elle, le plaisir le plus doux qu'il soit donné à Thomme de goûter.

Aristote a fort bien décrit les caractères de cette activité intrinsèque à laquelle Tâme humaine doit la découverte de la vérité : il y a en nous, dit-il, des dispositions qui entrent en acte dès que l'obstacle est levé; et cette entrée en acte n'est pas un mouvement, mais au contraire un repos qui succède aux agitations de la nature et des sens : « C'est parce que la pensée se calme et se fixe, que nous disons qu'elle sait et pense. » « L'âme, sous le poids du corps au commencement de la vie, est ensevelie dans le sommeil ; elle n'a qu'à s'éveiller, comme un homme qui sort de l'ivresse ou qui de la maladie revient à la santé; il ne s'agit pas pour elle de devenir autre qu'elle n'était et de changer, mais de redevenir elle-même par le repos. La pensée a été comme mise en déroute par l'action du monde extérieur : elle se reforme par degrés *. » Cependant elle n'y parvient pas toujours, elle est souvent vaincue dans la lutte, et bien des hommes, comme nous l'avons déjà dit, ont été rapetisses par la vie, mais c'est parce qu'ils étaient naturellement grands. Ceux-là Sainte-Beuve avait raison de dire qu'il existe en eux un poète mort jeune à qui l'homme survit. Chez d'autres, selon le mot d'Alfred de Mus-

1. Ravaisson, Métaphysique d' Aristote, 1. III, ch. n, p. 504.— Aristote, Physique, VII, m, 247 b, iO sq. — C!.AnaL prior.,ll, XXI, 67 a, 24.

set, le poète, toujours jeune et vivant, n'est qu'endormi. C'est en ce sens qu'est vraie la théorie, si paradoxale en apparence, développée par M. Souriau * : « L'invention, dit-il, n'est pas l'œuvre de la réflexion, de la recherche méthodique, du raisonnement inductif ou déductif ; pour trouver une chose, il n'y faut pas songer, il faut penser à côté. » En réalité, quand nous réfléchissons à un sujet, que nousdirigeons volontairement notre esprit, il arrive souvent que nous le dirigeons mal, parce que nous faisons effort pour l'engager dans un certain sens, dominés que nous sommes par une idée préconçue ou par l'habitude d'une méthode vicieuse; au lieu que, si nous laissons notre esprit suivre sa pente naturelle, c^est-à-dire logique, il trouve la vérité. S'il peut dans certains cas nous être utile de penser à quelque autre chose, c'est précisément et uniquement parce que cela nous empêche de laire violence à notre esprit; mais c'est s'exprimer d'une manière très impropre que d'attribuer au hasard la découverte de la vérité.

L'homme de génie est celui dont l'esprit est tou-^ jours éveillé et prêt à prendre son essor. Le génie constitue une véritable supériorité : il y a chez celui qui le possède plus de grandeur et de force que chez le commun des hommes.

Entre l'homme de génie et les autres hommes il n'y a pas de difl'érence de nature, mais de degré. L'homme de génie est l'homme complet et normal

- 1. P. SouBiAu, Théorie de. V Invention, 1881.

OU, si l'on aime mieux» l'homme idéal, l'homme tel qu'il devrait être et tel qu'il serait toujours si le développement et l'exercice de ses facultés n'étaient arrêtés par tant de causes extérieures. Platon, au X^ livre de la République^ compare l'âme humaine à ces statues de Glaucus que Fon apercevait, diton, sur certains rivages de la mer : les mousses, les algues, les coquillages s'y sont accumulés depuis des siècles, de sorte qu'à les voir on les prendrait pour des rochers informes; mais, sous cette enveloppe grossière, se cache la beauté incon^>araUe d'un dieu.

Que de fois cependant on a répété que le génie n'est autre chose qu'une sorte de folie I Que de grands hommes ont été regardés et traités comme des fous ! De nos jours enfin, certains savants n'ontils pas soutenu que le génie est une maladie mentale, consécutive à un état pathologique du cerveau et de la moelle, à une névrose? Le fou et l'homme de génie ne nous présentent qu'un seul caractère commun, et ce caractère est purement négatif : l'un et l'autre ne pensent pas, ne parlent pas, n'agissent pas comme la plupart des hommes. Mais la folie est la perte de l'autonomie intellectuelle et morale : le fou est aliéné {alienatiis a se), il n'a plus de pouvoir sur lui-même, il ne possède plus la direction de ses pensées, de ses réflexions; tantôt il est incapable d'attention, d'une application soutenue, tantôt il revient sans cesse à un même ordre d'idées, tantôt il raisonne très logiquement en partant d'une observation fausse. L'homme de génie au contraire est

celui dont l'intelligence, douée d'une puissance extraordinaire, s'afifranchit de toute entrave, se développe librement en n'obéissant qu'à ses propres lois et passe d'une émotion, d'une pensée, d'une action à une autre, en suivant un ordre logique. L'un fait plus mal, l'autre mieux que le commun ; l'un construit un ouvrage bizarre et inutile, se lance dans une entreprise infructueuse ou funeste, dit des choses absurdes ou commet un crime; l'autre crée un chefd'œuvre, découvre une vérité importante ou sauve la vie et l'honneur de ses semblables. -

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