CHAPITRE IV
I. — Si nous échappons au déterminisme universel, si notre action n'est pas toujours le résultat nécessaire du concours des causes extérieures, c'est qu'en face des tendances auxquelles ces causes donnent naissance, nous observons une tendance qui fait le fond même de notre nature, une activité spontanée qui s'exerce en vertu de sa loi propre et nous porte à agir conformément à la raison. Mais peut-il être dès lors question de liberté, puisque notre spontanéité même ne se peut dégager de cette règle absolue? Au contraire, c'est là ce qui l'assure et la garantit. Pour le montrer, il ne suffit pas de dire que cette loi est celle de notre propre personne, qu'elle ne nous est imposée par aucune contrainte extérieure, car, pour être interne, cette nécessité n'en serait pas moins une.
Cette loi, non seulement nous la concevons nettement, mais nous la comprenons, nous en reconnaissons l'excellence, nous nous rendons compte des motifs pour lesquels, étant donné ce que nous
sommes et la situation où nous sommes placés, nou^ devons agir ainsi ; notre esprit est entièrement satisfait, c'est en connaissance de cause que nous nous déterminons, pour des motifs que de nous-mêmes nous préférons à tous les autres. La soumission volontaire à une loi qui s'impose à notre esprit par sa parfaite sagesse constitue la véritable liberté ; si nous sommes libres, c'est parce que nous sommes raisonnables : « Totius libertatis radix est in ratione constituta ». On dit qu'un homme est esclave de ses préjugés, de ses passions, on ne dit pas qu'il soit esclave de sa science, de ses vertus; il n'est pas moius déterminé dans un cas que dans l'autre, mais non de la même manière. Leibnitz et Kant ne croyaient pas que d'autres conditions fussent requises; l'un définit la liberté la spontanéité d'un être intelligent *, et répète à plusieurs reprises
1. « Libertas est spontaneitas intelligentis, itaque quod spontaneum est in bruto vel alîa substantia intellectus experte, id in homine vel alia substantia intelligenti altius assurgit et liberum appellatur.... Tantum vero abest ut hoc libertati praejudicet ut potius, si quid unquam, illi maxime faveat. » Leibnitz, édit. Dutens, 1. 1, p. i63. — « Eo magis est libertas, qua magis agitur ex ratione; eo magis est servitus, quo magis agitur ex animi passionibus. Nam, quatenus agimus ex ratione, eo magis sequimur perfectionem nostrae naturœ; quo vero magis ex passionibus agimus, eo magis servimus potentiae rerum extranearum. » Leibnitz, éd. Erdmann, 669. — « Voici ce qui a été dit de plus juste concernant le rapport des volontés et de leurs motifs : De ce que la volonté dépend toujours des motifs qui la déterminent, faut-il conclure que la volonté n'est pas libre? Non. Car les motifs qui me déterminent sont mes^ motifs. En leur obéissant, c'est à moi que j'obéis, et la liberté consiste précisément à ne dépendre que de soi. » F. Ravaisson, Rapport, p. 223 (à propos du livre de M. Ch. Dollfus, Méditations philosophiques).
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qu'être détenniné par la raison au meilleur c'est être le plus libre ' ; pour l'autre, la volonté est la faculté de se déterminer soi-même à agir conformément à la représentation de certaines lois.
Nous ne sommes pas seulement intelligence et volonté : le cœur joue un rôle considérable dans la vie de tous les hommes, et surtout des meilleurs. L'amour est le grand moteur de l'activité humaine, mais l'amour de ce qui est moralement bon n'est pas un sentiment comme les autres ; il ne présente pas à beaucoup près les mêmes caractères que les passions : c'est l'épanouissement libre et spontané du cœur '. Le bien et le bien seul est aimable pour lui-même; toutes les fois que l'homme aime ce qui est mauvais, c'est qu'il est entraîné et aveuglé par quelque cause extérieure : la conception de ce qui est véritablement bon n'apporte pas moins de satisfaction au cœur qu'à la raison. Malebranche a très clairement montré ' la différence qui existe entre la
1. Lbibxitz ne se lasse pas de le répéter: « Nous ne sommes libres que dans la mesure de notre intelligence... Etre libre, c'est se résoudre en pleine connaissance de cause, pour des raisons qu'on accepte et qu'on fait siennes, c'est subordonner son activité à sa raison. » — Nouv. Ess., 1. II, ch. xxi, 8, 9, 15. « L'âme est libre dans les actions volontaires où elle a des pensées distinctes et où elle montre de la raison. » — Abrégé de la controverse, VIII» obj. Il n'y a rien de moins servile que d'être toujours mené au bien et toujours par sa propre inclination sans aucune contrainte et sans aucun déplaisir.