CHAPITRE PREMIER
I. — Entre le fatalisme et le déterminisme la différence est plus apparente que réelle et il est fort difficile de marquer exactement en quoi elle consiste. On peut bien dire d'une manière générale que le fatalisme rejette a priori la liberté de l'homme, tandis que le déterminisme la combat surtout par des arguments a posteriori; ou bien encore que, pour les feitalistes, la nécessité qui s'impose à notre conduite est le résultat de l'influence de causes extérieures, tandis que pour les déterministes elle découle de causes tout internes, mais il faut bien se garder de croire que ces formules soient rigoureusement
vraies.
Le cours des choses, disent les fatalistes, est irrévocablement arrêté : tout se passe comme si, dès Torigine du monde, tout avait été écrit d'une manière immuable *. Rien ne saurait empêcher de se manifester en son temps un événement qui doit sq produire et rien ne saurait arriver de ce qui n'est pas absolument nécessaire ; les mots possible, probable n'ont aucun sens : un événement qui n'est pas fatal est dès lors impossible. Chacun de nous a sa place marquée, il doit venir à son heure, agir de telle manière déterminée, avoir telle destinée funeste ou prospère, brillante ou obscure.
Ces principes communs revêtent , suivant les temps et suivant les pays, des physionomies bien différentes.
IL — Le fatalisme se montre à nous sous sa forme la plus simple et la plus naïve dans les premiers monuments de la littérature grecque : l'univers entier est soumis à la loi de la nécessité (dvaYxri), tout ce qui doit arriver est arrêté et déterminé (TiÉirpcoxai) ; tout homme en venant au monde a reçu en partage
1. 'Diderot, Jacques le Fataliste. « Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal était écrit là-haut... et que chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet. » (Cf. Sterne, Trystram Shandy, liv. VllI, chap. cclxiif. « Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, est d'avis que notre destinée ici-bas est arrêtée d'avance; tellement qu'il disait souvent à ses soldats que chaque balle avait son billet.) — Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette écriture? Puis-je n'être pas moi? Et, étant moi, puis-je faire autrement que moi? puis-je être moi et un autre? — Faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce qu'on veut ni ce tju'on fait et on suit la fantaisie qu'on appelle raison ou la raison, qui n*est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal.
un certain lot (jxepoç), un certain sort (jxoîp*); de là résultera sa conduite, sa destinée, sa part de biens et de maux ; tous les artifices de Thomme pour se dérober au destin se retourneront contre lui. Cette croyance populaire, acceptée et partagée par les poètes, inspire également Hérodote : le destin joue dans son histoire le même rôle que chez Homère et Eschyle. Les philosophes ne s'expriment pas autrement : « Rien n'est plus puissant que la nécessité, dit Thaïes; elle est maîtresse de toutes choses... » « La nécessité, selon Pythagore, enchaîne l'univers entier. » Qu'est-ce donc que la fatalité? Une loi mystérieuse, une puissance suprême, sans passions, sans figure, sans personnalité; les dieux mêmes lui sont soumis, àvbcYxr, 6u8à ôcot fjLa/^ovTat *. Le Destin, dit Hésiode, est fils du Chaos et de la Nuit.
De même les Parques sont appelées tantôt filles de la Nuit, tantôt filles d'Ananké. Clotho représente l'enchaînement irrésistible des événements, Lachésis le hasard du lot, Atropos l'inflexible nécessité de la destinée. Plus tard elles seront considérées comme les ministres de Jupiter *.
Longtemps les mêmes croyances régnèrent dans la mythologie Scandinave. Le destin est une puissance absolue, mystérieuse, non définie, contre laquelle les dieux et Odin lui-même ne peuvent rien. Aucun des Ases ne peut empêcher la mort de leur bien-aimé Balder. Rien ne saurait retarder le crépus-
1. SiMONiDE ap. Platon, Protag., 345 d. — Cf. Sophocle ap. Stobée, Ed., 1. 1, p. 156. — Mosghion ap. Stob., op. cit, p. 152.