‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 62 sur 87 · A. Bain, The Emotions and the Will, p. 505 sq · texte numérisé non relu

A. Bain, The Emotions and the Will, p. 505 sq

telle proposition pour vraie ou pour fausse. Il s'agit ici de savoir si le jugement que nous portons sur la valeur morale des diverses actions nous est imputable.

Lorsque nous délibérons avant de prendre un parti, les différents motifs qui agissent sur notre esprit sont loin de présenter la même physionomie; ceux que nous suggère la conscience morale offrent un caractère à part : ils diffèrent de tous les autres, non par leur intensité, mais par leur valeur; ils constituent une obligation absolue de faire ce que la raison proclame bon, une défense formelle de faire ce qui est mauvais. « La loi morale, dit Kant, n'agit pas sur nous de la même manière que les sentiments : ce n'est plus un facteur émotionnel ou pathologique, c'est un impératif*. »

C'est le caractère impératif de la loi morale qui est le principe et la garantie de notre liberté. La conscience nous interdit de nous comporter de telle façon; au contraire, nos habitudes, nos inclinations nous y engagent. Le conflit de ces deux puissances hétérogènes ne peut passer inaperçu : il frappe nécessairement notre esprit. Nous reconnaissons que c'est un devoir pour nous de suspendre notre jugement, de réfléchir; dès que nous faisons cet effort, nous échappons à la fatalité et à l'empire des causes externes. La première règle de la méthode qu'il faut appliquer pour découvrir la vérité dans les sciences est, comme l'a enseigné Descar-

1. Fondements de la Métaph, des Mœurs, 1'^ section, Barni, p. 23.

tes, de ne jamais rien accepter comme vrai qu'on ne reconnaisse évidenmient être tel ; de même la première règle de la morale pratique est de ne jamais rien accepter comme bien qu'on ne reconnaisse évidemment être tel, en évitant soigneusement la prévention et la précipitation ^ Nous comprenons pourquoi telle action est moralement mauvaise, nous reconnaissons que les avantages physiques, pécuniaires ou sociaux qu'elle peut nous procurer ne sont rien en comparaison des biens moraux : l'aversion qu'elle nous inspire alors est plus forte que les inclinations qui nous y sollicitent. Par contre, notre raison, affranchie de toute entrave, conçoit Taction qu'il est logique et bon de faire; nous nous rendons compte de ce qu'elle a d'excellent, nous sentons pourquoi elle est obligatoire, nous Taceomplissons volontairement et librement.

Ce n'est donc pas notre faute si nous avons été soumis à telle tentation et si la tentation a été forte, car la plupart du temps cela résulte des circonstances extérieures; mais c'est notre faute si nous n'y avons pas résisté. Nous ne sommes pas responsables de ce qu'une mauvaise pensée s'est présentée à notre esprit; elle peut être suggérée par ce que nous voyons, par ce que nous entendons, parce que nous

1. Cf. Malebranghe, Traité de murale, ch. v et vi. « C'est un principe commun à la logique et à la morale qu'il ne faut consentir qu'aux idées claires et suspendre son adhésion jusqu'à ce qu'on soit invinciblement porté à la donner. Cette puissance de consentir ou de ne pas consentir à la vérité est la liberté d'esprit.... L'attention est le plus solide fondement de la vertu, et la capacité d'être attentif est la force d'esprit. »

lisons : étant donnée la situation où nous nous trouvions, nous ne pouvions pas ne pas l'avoir; mais nous sommes responsables de ne pas l'avoir chassée. Que faut-il au juste entendre par là? Prenons bien garde de ne pas être dupe des mots et de ne pas réaliser d'abstractions : l'idée n'est pas quelque chose que nous trouvions en nous et que nous puissions rejeter. La conception de l'idée est un acte de notre esprit; tant qu'il y pense et s'y arrête, elle subsiste; du moment qu'il se porte sur un autre objet, il ne reste rien de l'idée, sinon cette tendance plus ou moins forte à la concevoir de nouveau, cette habitude qui constitue la mémoire. On voit donc à quelle condition nous pouvons nous affranchir de la présence et de l'obsession d'une idée : il suffit pour cela d'imprimer une autre direction à notre esprit, de fixer notre attention sur quelque autre objet. Mais cela même est-il en notre pouvoir? Dépend-il de nous de faire attention à ce que nous voulons? Oui certes. A quelle condition voulons-nous donc faire attention à ceci ou à cela? M. Ribot a publié tout récemment une étude fort intéressante sur l'attention; il met en lumière la différence qui distingue l'attention spontanée, que l'on pourrait peut-être appeler passive, et l'attention volontaire. Cette différence est si profonde qu'elle constitue un véritable contraste. L'attention spontanée est celle dont parle Condillac ; elle est l'effet d'une sensation plus forte que les autres. Quant à l'attention volontaire, elle a toujours pour point de départ l'attention spontanée ; il faut toujours qu'elle soit provoquée par

quelque motif. Si nous faisons un effort pour fixer et arrêter notre esprit sur tel ou tel objet, c'est que pour une raison ou pour une autre cet objet nous intéresse. Il semble au premier abord qu'en analysant ces raisons on remontera toujours à des causes indépendantes de notre volonté. Mais les jugements moraux, ainsi que nous l'avons déjà dit, se distinguent de tous les autres par leur physionomie propre; ils donnent naissance à un intérêt d'une nature toute spéciale, à un intérêt moral : le sentiment que nous devons faire ou ne pas faire telle action frappe notre attention. Si nous ne nous y arrêtons pas, nous sommes coupables; si nous réfléchissons, nous sommes du même coup délivrés et affranchis des mauvaises pensées.

Ce n'est pas tout. Tandis que nous ne saurions la plupart du temps être tenus pour responsables d'avoir conçu de mauvaises pensées, qui nous ont été inspirées par nos perceptions et nos sensations, nous le sommes au contraire de ne nous pas être avisés du bien que nous devions faire. Que d'hommes, quand on leur reproche de ne pas avoir fait ce que commandait le devoir, répondent : « Que voulez-vous? l'idée ne m'en est pas venue à l'esprit », et se croient effectivement excusés. Il n'en est rien, car cette idée ils l'auraient conçue s'ils avaient voulu, s'ils avaient fait un effort de réflexion, puisque la conception du bien est le résultat naturel de l'activité spontanée et indépendante de l'esprit : si l'intelhgence n'y est pas parvenue, c'est faute d'avoir exercé une puissance qu'elle portait en elle et dont

elle devait faire usage. M. Janet paraît craindre que l'habitude de réfléchir longuement avant de nous décider n'engendre l'irrésolution et ne nous rende incapables d'agir * ; pour nous, nous ne croyons pas que ce danger soit réel, puisque l'esprit ne se borne pas à examiner les idées qui lui sont suggérées, mais en crée par sa spontanéité propre qui lui donnent pleine satisfaction. Toutefois, pour nous conduire à la découverte de ce qui est véritablement bon, il importe que nos réflexions soient sincères et impartiales et que nous ayons soin de ne donner dans aucun des pièges que signale M. Janet. On emploie souvent, pour représenter notre condition morale, des comparaisons dont quelques esprits paraissent être dupes. C'est ainsi que l'on dit que notre cons-

1. « Sans exclure la réflexion de la conduite humaine et sans prétendre que l'homme doive attendre, comme Socrate, la voix d'un démon familier, il ne faut pas oublier cependant qu'au point de vue pratique il n'est pas bon de trop raisonner. Une analyse trop subtile des difficultés morales, une recherche trop curieuse du pour et du contre a plus souvent pour effet d'obscurcir la conscience que de l'éclairer; les sophismes latents de la passion et de l'intérêt personnel savent se cacher sous l'apparente impartialité d'un examen trop prolongé; et la raison, en croyant plaider la cause de la sagesse, n'est souvent, sans le savoir, que l'avocat de nos faiblesses cachées. Un autre danger, résultat trop fréquent de l'examen en matière morale, est de décourager la volonté, de la laisser en suspens entre deux partis, incapable de choisir entre l'un et l'autre. Sans doute il faut faire tous ses efforts pour ne pas se tromper en agissant, mais enfin il y a une règle supérieure encore, c'est qu'il faut agir. La société a des tribunaux qui jugent en dernier ressort et dont on n'appelle plus. H faut également pour la pratique un juge en dernier ressort, que l'on suppose infaillible. Quelque embarrassée que soit une cause, il faut en finir. En toutes chose^, il faut un dernier mot. » P. Janet, Morale, ni« partie, ch. i, p. 341.

cience est un champ de bataille où se livre la terrible mêlée des motifs ; mais on semble oublier que nous n'assistons pas au combat en spectateurs impartiaux, que nous pouvons, si nous le voulons, intervenir et assurer le triomphe de l'un des beUigérants. On compare encore les motifs aux instruments d'un orchestre nombreux qui exécute une symphonie; il semble alors que, pour que nous puissions entendre la voix de la raison, il faille que les autres instruments fassent silence ou baissent le ton; tandis qu'en réalité la raison, qui n'est autre que nousmêmes, peut, si nous le voulons, élever la voix et dominer tous les autres bruits. En d'autres termes, c'est toujours le motif le plus fort qui nous détermine; mais en face de tous les motifis qui doivent leur force et leur poids à des causes extérieures, il existe un autre motif essentiellement personnel auquel nous pouvons, si nous le voulons, assurer une puissance prépondérante *.

La loi que nous prescrit la conscience est une loi obligatoire, mais non pas nécessaire; nous pouvons ne pas lui obéir et souvent nous n'en tenons aucun compte; nous ne nous arrêtons pas à réfléchir avant d'agir; nous nous laissons entraîner par nos passions, nos intérêts, noshabitudes, nous portons un jugement faux sur la valeur des actions et nous faisons le mal.

4. « Le meilleur n'est reconnu et jugé tel que par Fêtre actif qui fait un effort pour le chercher et qui y arrête sa pensée, qui élève ainsi une idée, un souvenir, à ce degré où il plaît plus à la conscience, au sens interne, que l'impression ne plait aux sens externes. » Maine de Birav,* Œuvres inéditeSy t. n, p. 216.

DE LA LIBBRTJê ET DE LA RESPONSABILITÉ AlS

Comment devons-nous juger la conduite des grands criminels? Gomment se fait-il que certains hommes en viennent à commettre des actes si affreux? Sans doute s'ils raisonnaient comme nous, s'ils voyaient toute l'horreur de leurs forfaits, ils en concevraient une violente aversion et ne se laisseraient point aller à les accomplir. Nul ne commet un crime pour le crime lui-même; nul ne tue, n'incendie, ne trahit sa patrie pour le plaisir de tuer, d'incendier ou de trahir, mais pour s'enrichir, pour assouvir sa vengeance, pour parvenir au pouvoir ou à la renommée. Aveuglés par des passions violentes, certains hommes considèrent ces avantages comme plus précieux que la vertu, et, s'ils commettent des crimes épouvantables, c'est qu'ils croient échapper par là à déplus grands malheurs. Le premier effet de leurs vices a donc été de fausser leur esprit et de les rendre incapables de connaître le bien et le mal *. On. dit quelquefois qu'ils s'endurcissent volontairement contre le remords : non pas. Mais il en est du remords comme de toutes les autres souffrances : il s'émousse par la prolongation et la répétition mêmes,

1. <c Lorsqu'un homme sacrifie volontairement son intérêt bien entendu à une jouissance prochaine, mais dangereuse, je ne dois pas juger de sa clairvoyance par la mienne et croire qu'il compare avec le même sang-froid et prononce avec la même impartialité; sa raison est soumise à une influence qui la circonvient et Taltère, je veux dire l'influence incalculable de la passion. Ce que j'aperçois, il ne l'aperçoit pas, et ce qu'il voit comme moi, il le voit d'une autre manière, sous d'autres proportions et d'autres couleurs.... Quel homme, au moment où sa passion était satisfaite, n'a pas senti comme un voile qui tombait de ses yeux et ne s'est pas étonné de voir seulement alors ce qui était si manifeste? » Ë.Bbrsot.

174 BSSAI SUR LA UBSRTÉ MORALE

de sorte que, tandis qu'ils sont de plus en plus fortement emportés par leurs passions, le contrepoids qui les devrait arrêter perd de plus en plus de son efficacité. Us sont responsables de leurs attentats, car si, au lieu de se laisser entraîner par leur rage, ils s'étaient donné la peine de réfléchir, d'arrêter leur esprit et d'examiner ce qu'ils allaient faire, ils auraient reconnu la fau^eté de leur jugement et se seraient bien gardés de tels forfaits. Mais leur erreur, si coupable qu'elle soit, les rend dignes de pitié; et c'est surtout sur le progrès. de la culture intellectuelle, sur le développement des esprits que nous devons compter, c'est à lui que nous devons recourir pour voir diminuer le nombre et la gravité des crimes.

Rendons-nous donc un compte exact de notre condition. L'action déterminante que les causes extérieures exercent sur notre volonté est un phénomène naturel, qui ne peut pas ne pas se produire et qui est régi par des lois nécessaires. Nous apportons en venant au monde. un certain tempérament; l'accomplissement des phénomènes vitaux, le mode de fonctionnement de nos organes corporels est pour nous le principe de beaucoup de plaisirs et de douleurs. Un grand nombre d'autres sensations nous sont fournies, un grand nombre d'idées nous sont suggérées par les circonstances dans lesquelles nous sommes placés, par les objets et les êtres dont nous sommes entourés, par les exemples que nous avons sous les yeux, par le milieu cosmique.et surtout social où nous vivons, par les actions enfin

que nous accomplissons : ainsi prennent naissance des inclinations, des tendances, des passions, des habitudes qui, abandonnées à elles-mêmes, deviennent de plus en plus impérieuses. Que dis-je? elles sont continuellement fortifiées et excitées par la répétition des mêmes circonstances. La spontanéité naturelle de notre activité, la tendance interne qui nous porte à faire ce qui est raisonnable et bon, ne se peut manifester qu'à condition de triompher de tous ces adversaires. Mais en aura-t-elle la force? Cela dépend de nous et de nous seuls. Socrate et tous les moralistes après lui ont soutenu que la vertu ne peut s'enseigner, que c'est un bien véritablement personnel, que chacun peut et doit Tacquérir par ses propres efforts. Notre volonté n'est libre que si nous le voulons et dans la mesure où nous le voulons. Si nous n'y résistons pas, les puissances extérieures s'emparent entièrement de notre personne et exercent sur notre conduite l'empire le plus absolu. L'existence en nous d'une spontanéité morale nous est révélée par la conscience, et la conscience juge en même temps par quels caractères cette tendance se distingue de toutes les autres : nous comprenons pourquoi elle nous porte à faire telle action et nous sentons que c'est notre devoir de lui obéir. Nous pouvons prendre un empire immédiat sur nos pensées, en arrêter le cours, et cet effort d'attention émancipe notre activité.

Ne l'oublions pas enfin : cet effort diminue par la répétition, et l'habitude le rend de plus en plus

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Éatcile *. Le principe de la liberté de la volonté est donc la liberté de Tintelligence, et le principe de celle-ci est le caractère obligatoire de la loi morale. Les stoïciens avaient bien raison de le dire : le sage seul est véritablement libre ; il a pris l'habitude de réfléchir avant d'agir, de se rendre compte de ce qu'il fait; plus son intelligence est fortifiée et éclairée par l'exercice, plus elle discerne vite et sûrement ce qui est vrai et ce qui est bien. Tantôt elle lui suggère un grand nombre d'actions entre

1. Les conséquences de rattention au point de vue de la valeur morale de notre conduite sont parfaitement mises en lumière dans une page peu connue de Maine de Biran : « Il n'est pas difficile de prouver que l'attention et la réflexion sont des facultés vraiment morales. On ne peut en effet apprendre à se rendre maître de son attention en la fixant sur les objets, en cherchant à pénétrer le fond des choses, à en voir nettement toutes les faces, sans acquérir par là même cet empire sur soi qui est la source de toutes les grandes qualités de l'âme et de toutes les vertus qui font l'ornement de notre espèce. Au contraire, les habitudes d'inattention et de légèreté contribuent à engendrer une multitude de vices. C'est à elle qu'il faut rapporter même en grande partie la dureté apparente du cœur, les passions personnelles et antisociales. Si, plus maîtres de notre attention, nous savions l'arrêter sur les maux d'autrui, combien nous frémirions à la seule idée d'en être les causes! Comme nous sentirions mieux le besoin de les soulager ou de les prévenir! Ainsi pourrait se développer une sensibilité vraiment morale, savoir celle qui naît de l'exercice même de nos facultés actives et de nos jugements, au lieu de les former et d'en être le principe. L'habitude de suspendre son jugement et de ne se rendre qu'à l'évidence ou aux motifs raisonnes de croyance, habitude sans laquelle il n'y a pas de véritables progrès intellectuels, n'est-elle pas aussi le fondement des qualités morales les plus essentielles, de la prudence dans la conduite de la vie, de la rectitude et de l'équité dans nos jugements sur les actions des hommes? N'est-elle pas un exercice de cette liberté sans laquelle l'homme, incapable de science et de vertu, n'est pas une personne? » Maine de Biran, Œuvres inédites, t. I, p. 120* J ^

lesquelles il sait choisir, un grand nombre de motifs dont il pèse exactement la valeur; tantôt il ne s'avise que d*une seule action, mais elle satisfait pleinement la raison; il agit donc immédiatement, mais, s'il se détermine, c'est en vertu du jugement qu'il a porté, et, si sa détermination est libre, c'est parce qu'elle est conforme à la raison ^

IV. — Il y a deux sortes de cas dans lesquels, tout le monde le reconnaît, il ne peut pas être question de responsabilité : tout d'abord l'impossibilité où l'homme se trouve quelquefois d'agir autrement qu'il ne le fait, quand il exécute par exemple un ordre auquel il ne peut se dérober et qu'il n'est pas en lui d'examiner ce qu'il a à faire ; puis la folie, puisque le fou est incapable de fixer son attention, de réfléchir, de discerner le vrai et le bien. Notre activité intellectuelle et morale ne se peut exercer que tant que la vie corporelle se poursuit dans certaines conditions déterminées. Il arrive quelquefois que cet ordre est troublé par des circonstances Sur lesquelles la volonté n'a aucune prise. Le cerveau est un organe prodigieusement complexe et délicat : il suffit que telle ou telle partie soit atrophiée ou au contraire hypertrophiée, que tel groupe de fibres et de cellules soit atteint de

1. « A mesure que mon intelligence se développe, j'ai l'idée d'un plus grand nombre d'actions qui me sont possibles, mais en même temps je comprends et je juge mieux leur valeur.... Lorsque la liberté sera à son maximum, il n'y aura plus qu'un seul objet de choix possible et, conséquemment, il n'y aura plus de choix. » A. Fouillée, Liberté et Déterminisme, 2© partie, liv.III, ch. VI, 1,p. 348.

paralysie ou devienne le siège d'une activité extraordinaire, pour que le désordre s'introduise dans la vie mentale et par suite dans la conduite de l'individu : que de causes physiques, physiologiques et morales peuvent à chaque instant apporter le trouble dans les fonctions du cerveau! Chez certains hommes, le désordre cérébral est constant, du moins à partir d'un certain jour; chez tous, il peut être produit à tel ou tel moment par un accident violent. Il y a donc des maladies de la volonté, sur lesquelles M. Ribot a publié de savantes études; dans toutes, l'impossibilité d'agir où se trouve la volonté personnelle tient à la perturbation des circonstances extérieures. On parle beaucoup aujourd'hui des expériences faites par les médecins aliénistes sur l'hypnotisme et la suggestion; le sujet ne possède aucun pouvoir de direction ou de contrôle sur ses pensées ; sa conduite échappe dès lors à toute imputabilité morale. Un professeur de droit, M. J. Liégeois, a, de ces observations, tiré, au point de vue de l'application des lois pénales, des conséquences qui ont fait sensation. Nous n'avons pas à discuter ici la question de la responsabilité sociale; au point de vue moral, la seule chose qui engage la responsabilité, c'est l'application volontaire de l'esprit, c'est l'attention et la réflexion.

Il arrive souvent que nous sommes responsables de nos intentions mêmes. Nous sommes coupables d'avoir eu l'intention de faire une mauvaise action, parce que, l'idée s'en étant présentée à notre esprit et l'ayant sérieusement tenté, nous n'avons pas

DE LA LIBEBTé ET DE LA RESPONSABILITÉ 179

lait d'effort pour nous en débarrasser, nous n'avons point réagi. Il est quelquefois méritoire d'avoir eu l'intention de faire une bonne action. Nous avons conçu une idée, nous en avons compris toute la beauté, nous nous sommes plu à y songer, à développer en nous les sentiments qui nous portaient à la réaliser. Mais le mot intention est extrêmement vague ; il désigne un grand nombre de phénomènes psychologiques très différents, depuis la simple conception de l'idée jusqu'à l'exécution exclusivement. C'est pour cela que l'on dit tantôt que l'intention compte pour le fait, tantôt que l'enfer est pavé de bonnes intentions , selon que l'exécution a été, malgré tous nos efforts, empêchée par des circonstances indépendantes de notre volonté, ou que nous n'avons pas pris la peine de réfléchir suffisamment et d'exercer notre volonté.

Ne nous y trompons pas, en effet : dans le conflit qui s'éveille en nous, nous n'avons prise que sur l'un des antagonistes. Nous faisons un effort pour réfléchir, pour découvrir la vérité, pour distinguer ce qui est bien et ce qui est mal; le succès de notre entreprise ne dépend pas seulement de l'énergie de notre volonté, mais aussi de la force des obstacles qu'il nous faut surmonter. C'est pour cela que l'accomplissement du bien n'est pas toujours méritoire au même titre, que le même acte contraire à la loi morale n'est pas toujours également coupable. Notre responsabilité est atténuée dans la mesure des difficultés avec lesquelles nous nous trouvons aux prises. Cependant l'impossibilité où

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nous sommes actuellement de comprendre et de faire ce que commande la conscience ne constitue pas toujours une excuse suffisante : nous sommes entraînés irrésistiblement par la violence de nos passions et de nos habitudes; mais nos passions et nos habitudes ne possèdent cette puissance extraordinaire que parce que nous la leur . avons laissé prendre; elles ne Tout pas toujours eue, elles l'ont acquise peu à peu par notre faute : il fut un temps où nous aurions pu leur tenir tête, si nous avions voulu. Notre liberté est aujourd'hui perdue, mais il dépendait de nous de la sauver par une attention toujours vigilante. Pour rester maître des passions^ l'esprit doit, selon l'expression de Leibnitz, y pourvoir de loin, car dans le moment du combat il n'est plus temps d'user d'artifices. Notre volonté est enchaînée aujourd'hui, mais parce qu'elle s'est laissé faire, parce qu'elle ne s'est point suffisamment exercée; notre servitude est une servitude volontaire, comme disait La Boétie ; pour y échapper, il nous eût suffi de le vouloir K

II y a même des cas, ainsi que le remarque M. Beaussire, où Thomme est responsable d'être devenu fou, parce que la perte de la raison est le résultat de ses imprudences, de ses fautes ou de ses désordres *.

i. « Celui qui par sa faute est devenu injuste ne peut se guérir tout d'un coup, mais il dépendait de lui de ne pas commencer. On est coupable de vices devenus involontaires. » Aristote, Éthique à Nicomaque, III, VII, 1114 a, 19.

2. Voir aussi les curieuses remarques de M. F. BouauKR (Études familièi^es de psychologie et de nioralé) sur la part de

De même que certains peuples portent des fers non par leur faute, mais par celle de leurs ancêtres, de môme l'empire que telle ou telle tendance exerce sur nous s'explique souvent par l'influence de l'hérédité. Il y a même des hommes chez lesquels cette influence s'exerce avec une telle autorité que toute manifestation de l'activité personnelle est d'avance rendue impossible. Souvent aussi l'éducation que nous avons reçue, les opinions universellement admises à notre époque et dans la société dont nous faisons partie, ont engagé irrésistiblement notre pensée dans une certaine direction ; ou bien encore les objets- qui frappent nos sens, les événements qui s'accomplissent devant nous agissent sur nos sentiments avec une telle puissance qu'ils déterminent immédiatement notre jugement et notre action. Peut-il être encore question de responsabilité? Oui, sans doute, car alors même qu'il est tout à fait impossible que notre action soit absolument bonne, elle peut toujours l'être moralement, si nous écoutons la voix de la conscience, si nous faisons eff'ort pour réfléchir et pour reconnaître de quel côté se trouve le bien. L'effet de toutes les influences que nous avons indiquées est de fausser notre esprit, de le rendre incapable de bien juger, de l'amener à approuver ce qui est réellement mal : notre conduite est donc mauvaise au point de vue objectif, mais elle peut être excellente au point de vue subjectif; la matière de l'acte est mauvaise, mais la

responsabilité que nous pouvons avoir jusque dans le cours de nos rêves.

forme en reste bonne, si nous avons voulu sincèrement faire le bien.

On dit souvent qu'il est plus facile à l'homme de faire le mal que le bien, et quelques auteurs vont jusqu'à prétendre que cela lui est plus naturel. La seconde de ces propositions est entièrement fausse, à notre avis; quant à la première, si elle renferme une grande part de vérité, il est aisé d'en rendre compte. Ce qui est naturel à l'homme, c'est le bien, et il a en lui une tendance innée qui le porte à le faire; mais une foule d'autres inclinations le sollicitent en sens contraire et sont continuellement, comme nous venons de le voir, Tenforcées par toutes sortes de causes. Rien n'est plus facile que de les suivre, il suffit de se laisser aller sans opposer aucune résistance, et l'on ne sent alors que le plaisir causé par leur satisfaction. L'accomplissement du bien, au contraire, exige un eflbrt : il faut vouloir énergiquement et avec suite * ; mais

1. « Le paresseux, Tivrogne, le lâche.... ne disent pas qu'ils résistent à leur énergie, qu'ils surmontent leur volonté, qu'ils dominent leur courage et ainsi de suite. — Si nous classons tous les mobiles en sensuels et moraux, celui qui obéit aux premiers ne dit jamais de sa conduite qu'elle est le résultat d'une victoire sur sa conscience; mais celui qui obéit aux seconds parle toujours de la sienne comme d'une victoire sur ses appétits. Celui-là emploie des termes qui expriment l'inactivité, il dit qu'il oublie son idéal, qu'il est sourd au devoir, etc. Ces termes semblent impliquer que les motifs moraux peuvent être annulés sans effort et que la plus forte attraction se trouve dans la ligne de l'impulsion sensuelle. L'impulsion morale parait en Comparaison de l'autre ne faire entendre qu'une voix faible encore, qui a besoin d'être artificiellement renforcée pour prévaloir. C'est l'effort qui vient à son secours. — Mais qu'est-ce qui détermine la quantité de

l'effort diminue par la répétition, et quand on a goûté ail plaisir de faire le bien, on le préfère à tous les autres.

Y. — Dans quel cas donc notre conduite est-elle moralement mauvaise? C'est lorsque nousn^avons t^iu aucun compte des avertissements et des ordres de la conscience morale, que nous n'avons fait aucun effort personnel, que nous n'avons pas pris la peine de réfléchir, que nous nous sommes laissés emporter par la passion ou par Thabitude : en un mot, nous n'avons pas fait ce que nous devions faire. n n'est pas juste de dire que nous avons fait telle mauvaise action parce que nous l'avons voulu, car la véritable cause en est hors de nous, mais, si nous avions voulu, nous ne l'aurions pas faite. Il ne faut pas attribuer le crime à un abus, à un excès, mais à une abstention, à une défaillance de la volonté. Telle est la nature de la liberté qu'il est impossible d'en faire mauvais usage ; mais il nous arrive souvent de n'en pas feire du tout usage. De même que, si nous nous trompons, ce n'est pas, comme le

Teffort? La grandeur de la résistance même. Si les impulsions sensuelles sont faibles, l'effort moral est faible. Ce qui le fait grand, c'est la présence d'un grand antagonisme à vaincre. » (W. James, Critique philosophique, 1880, t. Il, p. 230.) — Cf. Delboeuf, Revue philosophique, nov. 18S1. a Le paresseux, le buveur, le poltron ne s'avisent jamais de dire qu'il leur en coûte de s'abandonner à la fainéantise, à l'ivrognerie, à la peur, ou qu'ils maîtrisent leur activité, surmontent leur sobriété, réfrènent leur courage. Non, l'effort se porte toujours du côté des motifs moraux et jamais du côté des motifs sensuels.... L'effort volitionnel peut nous servir à accomplir le bien qui nous déplaît, à fuir le mal qui nous attire, et venir ainsi contrecarrer les inclinations qui nous sollicitent. »

croyait Descartes, parce que nous Tavons voulu, mais au contraire parce que nous n'avons pas voulu faire attention, arrêter notre esprit et suspendre notre jugement; de même quand nous avons commis le mal, ce n'est pas parce que nous l'avons voulu, mais parce que nous n'avons pas suffisamment voulu; nous avons péché non par action, mais par omission *. Nous sommes responsables, car c'est notre faute si le mal a été fait : mais nos fautes sont des faiblesses. Notre culpabilité n'est pas positive, elle est négative. Non plus que dans l'ordre des choses, le mal n'a jamais en nous de cause à proprement parler efficiente, « malum causam habet deficientem, non effîcientem ».

VI. — Beaucoup de philosophes soutiennent que l'attribut essentiel de la personne humaine c'est le libre arbitre ou liberté de choix; c'est, selon l'expression de Descartes, « la faculté positive de nous déterminer à l'un ou à l'autre des deux contraires, c'est-à-dire à fuir ou à poursuivre, à affirmer ou à nier une même chose ». Cette opinion a été reprise au commencement de notre siècle par M. Cousin : pour lui, le libre arbitre est une arme à deux tranchants; il le définit la faculté de prendre une décision avec la conscience de pouvoir prendre le parti contraire : « La liberté c'est le pouvoir de résoudre, de vouloir, de choisir entre les diverses volitions possibles, de se décider pour

1. « Il n'y a rien de tel qu'un péché de commission; tous les péchés sont péchés d'omission. » (J.-E. Maude, The foundation ©/•^^Aîc*, New-York, 1887.)

Tune plutôt que pour l'autre, avec la conscience d'avoir pu choisir le contraire de ce qu'on a choisi et de pouvoir continuer ou suspendre sa résolution. . , C'est une grande puissance de pouvoir tout vouloir, même le mal, même l'absurde, même l'impossible *. » Elle a été soutenue et développée par tous les philosophes de l'école spiritualiste, M. J. Simon, M. Saisset, M. A. Jacques, M. Bouillier, M. Bersot, M. Yacherot. Nul ne l'a exprimée en termes plus précis que M. Janet : « Gomment, dit-il, peut-on soutenir que nous avons la liberté du bien, si au moment où nous péchons nous ne pouvons rien faire d'autre que ce que nous feiisons?Et si nous pouvons autre chose, et que nous ne l'ayons pas fait, comment soutiendrait-on que nous n'avons pas été libres de pécher ? La liberté du bien n'est donc rien, si elle n'est pas en même temps la liberté du mal. Le libre arbitre suppose une condition manifeste, à savoir la possibilité des contraires '. »

Pour nous, nous repoussons absolument cette doctrine ; nous nous refusons à faire du pouvoir de pécher le caractère et la condition de la liberté * ou, en d'autres termes, à attribuer le mal à une libre déterminatioa de la volonté.

« La liberté, dit M. Desdouits *, se porte d'elle-

1. V. Cousin, Philosophie sensualiste, 1'® leçon, Locke, p. 354. — Cf. du Vrai, du Beau et du Bien, XIV® leçon ; Phil, écossaise, XXIIP leçon, p. 545.

2. P. Janet, Traité élémentaire de philosophie .'Psychologie, § 256.

3- a Non pertinet ad delinitionem liberi arbilrii possc pec- <"are, nec libertas, nec pars libertatis est potentia peccandi. » (S. Anselme, de Lib, Arb., I.)

4. Desdouits, la Liberté et les Lois de la nature, introduction.

même vers un but, tout en pouvant se porter vers un autre; son essence est l'indétermination, l'absence de toute loi. » Nous pensons, au contraire, que la liberté est déterminée au bien par sa nature même, que son principe et sa condition sont l'existence d'une loi catégoriquement impérative. M. Fonsegrive * la définit à son tour < le pouvoir en vertu duquel l'bomme peut choisir entre deux actions contraires sans être déterminé par aucune nécessité..., le pouvoir imprévisible de préférer Tune ou l'autre, de faire pencher la balance x» : il est ainsi conduit à prétendre que « la liberté est une notion négative, qui reste par conséquent indéterminée ». Nous croyons avoir montré que l'on se peut faire de la hberté une notion précise et déterminée et que cette notion est celle d'un pouvoir positif, selon le mot de Descartes. Et si cette notion est toute négative, est-il possible d'en faire la clef de voûte de la morale? Toutes les fois que nous agissons librement, c'est le bien que nous faisons ; si nous commettons le mal, c'est que nous nous laissons asservir par des influences extérieures ; mais comme c'est volontairement et par notre faute que nous sommes esclaves, nous sommes responsables de la perte de notre indépendance. Nous devons donc définir la liberté le pouvoir que possède l'homme de faire le bien volontairement et en connaissance de cause.

1. FoNSEGRivE, Essai sur le libre arbitre, 2* partie, préliminaires.

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