‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 63 sur 87 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. — Notre détermination, avons-nous dit, est toujours conforme au jugement porté par notre esprit; de toutes les actions dont nous avons l'idée, c'est toujours celle que nous avons jugée la meilleure que nous accomplissons; toutes les fois que nous jugeons bien, nous agissons bien; en un mot, la connaissance et le discernement du bien sont les conditions nécessaires et suffisantes de la pratique de la vertu. Cette doctrine, professée dans l'antiquité par Socrate, a été très vivement attaquée par Aristote, dont la plupart des moralistes ont approuvé et reproduit les objections.

C'est l'opinion la plus répandue que l'homme peut, sachant ce qui est bien, préférer et accomplir volontairement le mal, qu'il peut aimer mieux autre chose que ce que son intelligence juge le meilleur, et qu'Ovide a eu raison de dire :

Video meliora, proboque, Détériora sequor *.

« L'opinion de Socrate, dit Aristote, est manifestement en contradiction avec les faits.... Il est des hommes qui ne sont pas maîtres d'eux-mêmes et qui, sachant qu'une action est mauvaise, l'accomplissent néanmoins.... L'intempérant est un homme qui, excité par la passion, fait des choses qu'il sait mauvaises... On voit des hommes qui jugent bien, mais qui, parce qu'ils sont vicieux, choisissent ce qu'ils ne devraient pas préférer... Il en est qui sciemment font des actions injustes et qui par conséquent sont volontairement injustes *. »

C'est bien ainsi qu'à première vue les choses semblent se passer, mais un examen plus attentif nous amène à reconnaître que Socrate avait raison. Quelques services en effet que nous rende l'emploi de l'analyse dans l'étude de la psychologie comme dans celle de toutes les autres sciences, il peut aussi, si nous n'y prenons garde, nous entraîner à nous faire une idée très fausse de notre nature. Il se produit en nous un nombre considérable de phénomènes psychologiques très divers; il est donc nécessaire d'étudier chaque série séparément; mais gardons-nous de croire qu'ils puissent se produire

1. Ovide, Métam,, Vil, 20, 21. — Euripide avait dit avant lui : Médée, 1078 :

Ka\ (i,av6iva> (jièv ota dp&v (xêXXo) xaxà,

2. Aristote, Éthiq. à Nic.Wl, I, ii, 1145 b, 12 ; VU, î, m, 1146 b ; Ill,iv, 1112 a, 10; III, V, 1113 b, 7; — Magn. Mot\, II, vi, 1200 b,23.

séparément et surtout que notre âme soit composée de plusieurs parties distinctes. Il n'y a en nous qu'une seule âme, douée à la fois de sensibilité et d'intelligence. « Vouloir, entendre, imaginer, sentir, etc., ne sont que des diverses façons de penser qui appartiennent toutes à Tâme *. » Aussi chaque fois que nous concevons une idée, cette idée produit en nous une impression de plaisir ou de douleur; toutes les fois que nous éprouvons quelque plaisir ou quelque douleur, cette émotion excite en nous une série d'idées, et il est impossible de concevoir une pensée qui ne soit pas accompagnée de quelque sentiment, un sentiment qui ne soit pas accompagné de quelque pensée. « Il n'y a pas, dit M. Fouillée, d'idée sans quelque désir, d'idée dilettante et purement contemplative : toute idée est un mouvement vers l'objet pensé '. »

Tous les sentiments, comme l'a montré Bossuet % ont pour principe commun l'amour, et toutes nos inclinations ne sont que diverses formes de l'amour ; or telle est la nature de l'amour qu'il est toujours produit en nous par la considération de quelque bien. Nous ne sommes pas de l'avis de Spinoza : « Ce n'est pas, dit-il, parce qu'une chose est bonne que nous la désirons, c'est parce que nous la désirons qu'elle est bonne *. » Nous partageons au contraire l'opinion d'Aristote : « Nous désirons une

i. Descartes, Lettre à M. X**'. Cousin, t. VI, p. 310.

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