Leibnitz, Théodicée, I" part
parler plus proprement, comme le néant n'en a point, le péché, qui est un défaut et une espèce de néant, n'en a point aussi ^ d
Nous ne voulons donc jamais que ce que nous jugeons bien et même ce que nous jugeons le meilleur. Parfois, il est vrai, comme le remarque Descartes, entre deux actions de valeur très inégale dont nous concevons l'idée, nous nous décidons à faire la moins bonne, mais c'est qu'alors nous considérons cette manifestation de notre volonté comme ce que nous pouvons faire de mieux *. Certaines choses nous paraissent belles jusqu'au jour où nous connaissons quelque chose de plus beau; nous ne pouvons plus croire le faux, quand nous connaissons le vrai. Dès que nous pouvons faire ce qui est bien, nous ne pouvons plus faire ce qui est mal ; en ce cas, la puissance du plus Ibnde et supprime à la fois celle du moins. Nous ne sacrifions jamais aucun bien qu'à un autre bien que nous jugeons plus grand encore ^
1. BossuET, Traité du libre arbitre, ch. xi. — Saint âugcstcv : tt Que personne ne cherche une cause efficiente de la mauvaise volonté. Cette cause n'est point positive, efficiente, mais négative, déficiente, parce que la volonté mauvaise n'est point une action, mais un défaut d'action.... »
2. Dbscartes, Lettre au P. Mersenne, VI, 134 : « Il nous est toujours libre de nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu seulement que nous pensions que c'est un bien de témoigner par là notre franc arbitre. »
3. Aristote finit par le reconnaître lui-même : « Il est faux que le juste et l'injuste soient également faciles à l'homme juste; le brave ne peut trahir sa patrie et s'enfuir; il peut faire des choses très mauvaises, mais non pas les faire méchamment, (ôfii è'xwv. » Eth. à Nie, V, xni, H37 a, 6, 20.
Ainsi nous ne pouvons mal agir, dès qu'il nous est donné de bien juger. Quand un homme comprend ce qui est bien, il est porté à le faire, non par la nécessité, mais par le mouvement même de sa nature. C'est à cette opinion que s'était arrêté Descartes : « D'autant que notre volonté ne se portant à suivre ou à fuir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffît de bien juger pour bien faire ^ » Et dans une lettre que nous avons déjà citée : « Voyant très clairement ce qu'il faut faire, on le fait infailliblement, sans aucune indifférence... Il est, ce me semble, certain que ex magna luce in intellectu sequitur magna propensio in voluntate; en sorte- que, voyant très clairement qu'une chose nous est propre, il est très malaisé et même, comme je crois, impossible, pendant qu'on demeure en cette pensée, d'arrêter le cours de notre désir.... Si nous le voyions clairement (que ce que nous faisons est mauvais), il nous serait impossible de pécher pendant le temps que nous le verrions en cette sorte ; c'est pourquoi on dit : omnis peccans est ignorans *. »