Spinoza, Éthique, 4* part., prop. XV
3. Û>^ Le Bon, de l'Etude du caractère (Revue philosophique, nov. 1877).
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nous réfléchissons attentivement, nous discernons ce qui est bien et ce qui est mal, et nous prononçons un jugement; mais alors se réveille une passion quelque temps endormie; elle nous entraîne et nous emporte à faire autre chose que ce que nous avions reconnu le meilleur. » Cette analyse n'est pas entièrement exacte. Quelquefois notre action n'est pas conforme à un jugement que nous avions porté d'abord, mais c'est que dans ce cas un autre jugement est intervenu depuis. Quelquefois en effet, pour une raison ou pour une autre, nous omettons de tenir compte dans notre délibération d'un certain ordre d'idées ou de motifs, de sorte que nous portons un premier jugement; mais bientôt ces considérations que nous étions parvenus à écarter se représentent à notre esprit avec une grande force, nous réfléchissons de nouveau, nous portons un second jugement bien différent du premier et nous agissons en conséquence; nous exécutons toujours ce que nous avons jugé le meilleur, puisque, selon le mot de Leibnitz, <sc la volonté suit toujours la dernière détermination de l'entendement ».
Mais il faut bien comprendre la portée de ces mots : « savoir ce qui est bien ». Souvent en effet nous paraissons et nous croyons même savoir des choses qu^en réalité nous ignorons. Bien des hommes s'imaginent savoir la physique parce qu'ils ont lu certains livres, les ont appris et les peuvent réciter par cœur; mais comme ils n'ont pas pénétré le sens des théories, reconnu la valeur des raisonnements et dôs preuves, ils ne savent pourquoi ils con-
sidèrent telle ou telle loi comme vraie, ils sont incapables d'en rendre compte, de la démontrer et se laissent entraîner aisément aux plus graves erreurs. Il en est de même de la morale : nous sommes tous persuadés que nous savons parfaitement ce qui est bien, parce que nous conservons dans notre mémoire certains préceptes que Ton nous a enseignés pendant notre enfance ou que nous avons recueillis dans les livres, parce que nous avons continuellement à la bouche d'admirables pensées des sages et que nous en ornons nos discours et nos conversations ; mais, tandis que nous répétons ces belles paroles, la plupart du temps nous pensons à autre chose; dans ce cas, pour employer une ingénieuse expression de Leibnitz^ nous parlons comme des perroquets *, nous prononçons des mots auxquels nous n'attachons aucun sens : est-il étonnant qu'un moment après nous déclarions meilleur ce qui est contraire au véritable
1. « Nous supposons et croyons, ou plutôt nous récitons seulement, sur la foi d'autrui ou tout au plus sur celle de la mémoire de nos raisonnements passés, que le plus grand bien est dans le meilleur parti (la vertu) ou le plus grand mal dans l'autre. La source du peu d'application aux vrais biens vient de ce que dans ce cas la plupart de nos pensées sont sourdes, vides de perception et de sentiment et consistent dans l'emploi tout nu des caractères; et les mots font le même effet en cela que les caractères d'arithmétique ou d'algèbre ; on raisonne souvent en paroles sans avoir l'objet dans l'esprit. C'est ainsi que les hommes le plus souvent pensent à Dieu, à la vertu, à la félicité; ils parlent et raisonnent sans idées expresses.... C'est pur psittacisme. » Leibnitz, Nouv. Ess., U, XXI. — Méditât, de cognitione, veritateet idxis : « Il arrive souvent que nous croyons avoir une idée d'une chose quand nous employons des mots que nous croyons comprendre ou avoir compris, et, nous contentant de cette connaissance confuse, nous n'apercevons pas la contradiction qu'il y a. »
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bien * ! Tant que nous sommes dans cette situation d*esprit, nous pouvons fréquemment être entraînés à mal agir, mais il n'est pas vrai que nous sachions ce qui est bien. Le bien, ainsi que nous l'avons expliqué, n'est pas quelque chose que nous puissions connaître d'avance et apprendre dans les livres, comme les propriétés des nombres ou les lois de la chute des corps : le bien, c'est ce qu'il y a lieu de faire dans la situation où nous sommes placés. Savoir ce qui est bien, c'est juger exactement et impartialement le caractère et la valeur des diverses actions dont nous avons conçu l'idée, c'est discerner celle qui est conforme, celles qui sont contraires à la raison : dès que nous portons un tel jugement, notre conduite ne peut qu'être bonne.
Cependant un homme très sage et jouissant de toute la lucidité de son intelligence n'est-il pas exposé à sentir s'élever en lui des passions violentes et impétueuses qu'il soit impuissant à contenir? Nous ne le croyons pas. En effet, si rien n'égare notre esprit et ne trouble notre raison, nous pesons exactement les diverses actions, nous les apprécions à leur juste valeur; en reconnaissant celles qui sont bonnes, nous discernons du même coup celles qui sont mauvaises et nous comprenons pourquoi elles le sont. « Toutes les passions, dit Spinoza, naissent d'une connaissance incomplète et inadéquate des choses *. » Du moment donc que nous sommes par-