Cf. Arbien, Entretiens d'Épictète
2. Spinoza, Éthique, 3* part., prop. 3. — Dieu, VHomme et la Béatitude, 2" part., ch. iv : « Toutes les passions naissent des erreurs de l'opinion. »
venus à la connaissance complète et au discernement exact de la vérité, il n'y a plus place en nous pour des idées inadéquates et par suite pour des passions. Ainsi que le remarque Herbart, toute passion a pour base une représentation dominante; là où la représentation de l'objet désiré n'est pas maîtresse, il ne peut y avoir passion. Chaque science, comme le répète sans cesse Platon, par là même qu'elle nous donne la connaissance de son objet propre, nous fournit du même coup la connaissance de son contraire : la science du bien est donc en même temps la science du mal. Il y a plus : Aristote a démontré que toute science a pour objet le nécessaire; lorsque nous avons d'une chose une connaissance véritablement scientifique, nous reconnaissons qu'elle devait nécessairement être ainsi et ne pouvait pas être autrement. Par conséquent, lorsque nous savons qu'une action est mauvaise et qu'elle ne peut pas être bonne, il est impossible qu'elle nous inspire le moindre désir, qu'elle nous attire par le moindre charme. La science du bien n'a donc point à lutter contre nos passions et ne court point risque d'être vaincue par elles : elle empêche que les passions ne prennent naissance; et, si quelques passions se sont antérieurement manifestées et développées en nous, la science du bien, qui nous montre notre erreur et nous désabuse sur la valeur des choses que nous avons aimées, les supprime et les déracine entièrement.
III. — On enseigne ordinairement que la connaissance du bien ne suffit pas à l'homme vertueux,
qu'il lui faut en outre la force de caractère. Il nous est difficile de croire que cette force de la volonté dont on parle tant, à laquelle on attribue un rôle si considérable, que Ton considère comme une puissance distincte de toutes nos inclinations *, capable de s'opposer à chacune d'entre elles et même de leur tenir tête à toutes à la fois, soit autre chose qu'une abstraction réalisée.
Essayons en effet de nous faire une idée nette et précise du sens de ce mot, nous n'y pouvons parvenir. Nous connaissons un grand nombre de forces naturelles : toutes tendent à produire un effet déterminé et le produisent nécessairement si elles n'en sont empêchées par l'opposition de quelque force plus grande; celle-ci attire les corps les uns vers les autres en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances; celle-là écarte les unes des autres les molécules des gaz proportionnellement à la pression qu'elles supportent; l'une produit la combinaison, l'autre la dissociation de certaines substances chimiques : chacune a son caractère, son rôle, sa fonction propre; telles conditions étant réunies, tel phénomène se produit naturellement et nécessairement. De même en nous chaque inclination, chaque passion, si rien ne s'y
1. Ch. Waddington, de VAme humaine, p. 489 : « Si la tentation ne produit pas immédiatement l'action, c'est qu'elle n'en est pas la cause ; si la double puissance de penser et de désirer n'enfante pas en moi le vouloir, c'est que vouloir est autre chose que désirer ou connaître, c'est qu'un pouvoir spécial, distinct de l'inclination et de l'intelligence, intervient dans mes actions volontaires. » — Cf. Ad. GariNIEr, la Morale dans Vantiquité.
oppose, nous porte à accomplir une action déterminée : il n'y a rien là d'indécis, de variable, d'inconstant.
Mais qu'est-ce que cette soi-disant énergie de la volonté? C'est une force plus ou moins grande selon les personnes. — La force de quoi? — La force de vouloir. — Mais encore de vouloir quoi? — Eh! qu'importe? — Au contraire cela importe beaucoup ou plutôt c'est là l'essentiel. Une force ne nous est connue que par ses effets et nous ne pouvons admettre l'existence d'une force spéciale et distin(^te que si nous observons une série spéciale et distincte d'effets. Or si nous considérons l'une après l'autre les diverses décisions que nous prenons, nous voyons qu'il n'en est pas une qui ne s'explique par nos sentiments, nos pensées ou nos habitudes, pas une qui manifeste l'intervention d'un autre principe.
Que l'on y prenne garde d'ailleurs : admettre l'existence en nous d'une force de caractère distincte et indépendante de TinteUigence et de la sensibilité, n'est-ce pas revenir sans s'en rendre compte à ]a théorie de la liberté d'indifférence? Vouloir pour vouloir est chose inintelligible ; c'est une décision arbitraire, c'est-à-dire impossible. On veut toujours quelque chose et pour quelque chose : la connaissance du motif nous fournit l'explication complète et suffisante de l'acte.
Si nous cherchons à comprendre l'influence qu'exercent sur nous les motifs, nous y parvenons sans peine : nous voyons en effet comment les incli-
DISCUSSION DBS OBJECTIONS 205
nations naissent et se développent en nous. Nous avons montré Faction que nos idées possèdent sur nos sentiments. A mesure que nos connaissances s'étendent, que notre jugement se rectifie, telles inclinations sont étouffées, telles autres se manifestent et prennent de la force. C'est ainsi que nous acquérons la puissance d'accomplir certaines actions ; mais la force de volonté indépendante des idées et des sentiments, d'où nous peut-elle venir? d'où peut-elle tirer son origine? où peut-elle prendre l'énergie nécessaire pour tenir en échec les passions les plus violentes? Faut-il croire qu'elle se produit en nous ex nihilo? Par quel moyen dépend-il de nous de l'accroître? On nous prescrit comme un devoir de l'acquérir et de la développer : cela est-il en notre pouvoir? Pouvons-nous opposer à une inclination autre chose qu'une inclination plus forte?
Notre volonté n'est pas plus que notre intelligence ou notre sensibilité une faculté distincte. Il y a le plus grand danger à perdre de vue l'unité essentielle de notre âme; on en vient à oublier que les différents phénomènes psychologiques ne sont que différentes formes, différents modes de manifestation d'une seule et même activité, à considérer nos facultés comme trois puissances indépendantes, et de là à les regarder comme pouvant dans certains cas entrer en lutte, il n'y a qu'un pas. On se demande alors à quelle condition l'une peut triompher des autres ; la difficulté est extrêmement embarrassante, mais elle est artificielle; elle n'existe que dans
rimagination de quelques philosophes qui n'ont pas observé de près la réalité. Ce n'est pas assez de dire que nos facultés sont solidaires : elles ne font qu*uD; l'une ne saurait se développer à l'exclusion des autres ni prévaloir contre les autres. Notre volonté ne peut avoir de forces que celles qui lui sont fournies par nos pensées et nos sentiments, et, si elle peut être accusée de &iblesse, le principe en est dans la faiblesse de notre intelligence et de notre cœur.
Nous voyons souvent des hommes très intelligents et pleins de cœur vivre fort mal : c'est, dit-on, qu'ils n'ont pas assez de force de caractère pour vaincre leurs passions. Si nous y regardons de plus près, nous voyons qu'il leur manque encore bien autre chose. Ce que nous appelons un homme de cœur, c'est un homme qui n'est pas esclave de l'égoïsme, qui est sensible aux souffrances des autres et capable au besoin de se sacrifier pour eux; cela n'empêche pas que d'autres passions n'exercent sur son âme un empire considérable et n'aillent parfois jusqu'à triompher de sa générosité naturelle. Mais, s'il est intelligent, ne sait-il pas ce qui est bien et ce qui est mal? Pas toigours. Un homme intelligent est un homme à l'esprit fin, délié, cultivé, qui discerne ingénieusement le vrai et le faux; mais où trouver un homme dont l'esprit s'exerce avec un succès égal sur toutes les questions? Que de fois nous déplorons la difficulté que nous avons à nous faire entendre d'un homme très distingué par sa pénétration à beaucoup d'égards! Que d'hommes
dont le jugement est si droit en matière de science n'entendent rien aux beaux-arts I Que d'autres dont le goût délicat fait autorité en matière de peinture ou de poésie sont incapables de découvrir et de discerner le bien 1 Faut-il donc nous étonner s'ils n'ont pas la force de le faire?
Considérons Tun de ces hommes qui ont, comme on dit, une déplorable faiblesse de caractère, qui ne peuvent prendre une décision et surtout s'y tenir, qui, toujours en contradiction avec euxmêmes, se laissent mener par les événements et surtout par leurs semblables, esclaves aujourd'hui de l'un, demain d'un autre. Quel spectacle nous présentent leur cœur et leur esprit? Nous n'observons en eux aucune passion puissante, aucune croyance assurée, ils n'aiment ri-en fortement, ils ne sont sûrs de rien. Ils sont agités par un grand nombre d'inclinations également faibles, dont aucune ne peut remporter une victoire définitive. Ils n'ont pas l'intelligence assez nette pour apprécier les choses à leur juste valeur, pour apercevoir tout ce qull y a de bon et de mauvais dans le caractère et les suites d'une action, pour déterminer ce qui est réellement le meilleur. Lorsqu'ils jugent qu'une action vaut mieux qu'une autre, ils n'en sont pas bien certains : un instant après, ils croiront le contraire. La confusion, l'incertitude, la contradiction de leur conduite proviennent donc de la confusion, de l'incertitude, de la contradiction de leurs idées.
Voyez au contraire les hommes au caractère ferme et résolu : les uns doivent la force de leur
volonté à la puissance d'une passion qui règne seule en eux, les autres à la fermeté de leur intelligence. Dans le cœur de quelques personnes en effet, un sentiment se développe avec une puissance extraordinaire, étouffant toutes les autres inclinations; rien ne lui peut résister, rien ne peut contrebalancer son autorité. Ce qui est grand chez ces personnes, c'est la passion : c'est elle qui préside k tous leurs jugements, à toute leur conduite : elle leur fait constamment préférer un certain bien à tous les autres, et, comme elle ne rencontre jamais d'antagonistes sérieux, elle les fait agir sans aucune hésitation, sans aucune inconséquence.
Autre est le principe de la force de caractère que nous admirons chez certains hommes; elle vient de la fermeté de leur jugement. Ceux-ci ont un esprit clair et droit qui juge avec exactitude et impartialité, qui distingue le vrai et le faux, le bien et le mal, et par conséquent ne peut être séduit ni égaré par la passion. Ceux-là sont fortement attachés à une opinion qu'ils regardent comme absolument certaine : ils sont assurés que là est le vrai, que là est le bien; ils agissent en conséquence, et rien ne les en peut détourner. A quel principe attribuer les folies, les crimes qu'inspire le fanatisme, si ce n'est à Tardeur, à la violence des convictions? Rien ne saurait prévaloir contre la puissance des croyances. Qu'elles soient vraies ou fausses, leur action est la même; un des exemples les plus frappants qu'on en puisse donner est l'empire qu'exerce sur la plupart des hommes le point d'honneur, quel que soit l'objet où
ils le placent. Buckle soutient, dans son Histoire de la civilisation^ que les hommes les plus funestes, ceux, qui ont versé le sang innocent avec le calme le plus effrayant et la cruauté la plus impitoyable, n'étaient pas des hommes corrompus, mais au contraire des hommes intègres, austères, vertueux, convaincus qu*ils remplissaient un devoir sacré en faisant souffrir et périr leurs semblables *. On admire et avec raison le courage des martyrs chrétiens, auxquels leur foi donnait la force non seulement de braver les persécutions, mais encore de résister aux plus atroces supplices; la foi politique, philosophique et scientiflque produit des effets semblables : les convictions sont invincibles '.
11 faut sans doute une grande force de volonté pour faire le bien, mais cette force de volonté, la connaissance assurée et le discernement du bien su£fisent à nous la donner. Si nous savons ce qui est bien, si nous jugeons meilleur ce qui Test réellement, nous ne manquerons jamais de force pour l'accomplir.
IV. — Ce n'est pas que nous méconnaissions l'existence en nous de passions qui exercent une influence considérable sur notre conduite ; mais on se fait généralement une opinion très fausse, à