Aristote, Éthiq, à Nicom,^ III, iv, 1111 b
Trahit invitam nova vis, aliudque cupido Mens aiiud suadet ^...
« Le sentiment et la raison, dit M. Vacherot, ne s'opposent pas : le sentiment passe par l'esprit avant de pénétrer dans le cœur; le cœur bat en même temps que l'esprit s'illumine *. »
Nous ne croyons donc pas qu'il soit légitime de distinguer, d'opposer le plus grand bien senti et le plus grand bien conçu. Il peut se faire que, sous l'influence de sentiments contraires, nous fassions successivement et avec une extrême rapidité plus de cas de différents biens ; mais c'est à chaque instant pour le bien que nous jugeons le plus grand que nous éprouvons une plus forte tendance, et, si notre jugement finit par se fixer, nous nous sentons plus violemment portés vers le bien que nous concevons comme supérieur aux autres.
La question doit donc être posée en ces termes : d'une part nous aimons toutes les choses que nous jugeons être bonnes, d'autre part nous jugeons bonnes toutes les choses qui nous causent du plaisir; enfin nous exécutons les actions que nous jugeons bonnes et que nous aimons : à quelle con-
1. Ovide, Métam,, VII, 19, 20. Comparer les vers cités par Plutarque, de Virtute morali, VI, 446 b.
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2. E. Vacherot, la Métaphysique et la Science, 2* éd., t. 1, p. 103.
dition pourrons-nous juger bonnes, aimer et exécuter les actions qui sont véritablement bonnes? De quel côté doivent porter nos efforts pour que nous soyons capables de pratiquer la vertu? A quoi devons-nous tout d'abord nous appliquer? — A bien juger.
En effet, comme l'enseignent les stoïciens, une seule chose est constamment en mon pouvoir, mon intelligence et mon jugement. Il dépend de moi de porter et d'arrêter mon attention sur tel ou tel objet, de l'observer, de l'approfondir, de m'instruire, d'éclairer mon esprit, de contrôler mon opinion, de m'appliquer à distinguer le vrai et le faux. Si j'y parviens, le plaisir et le désir suivront naturellement; quand j'aurai jugé qu'une chose est bonne, je l'aimerai et la poursuivrai; quand j'aurai reconnu quelle est la meilleure action que je puisse faire, une inclination plus forte que toutes les autres me portera à l'accomplir et je la ferai volontairement. Dans son livre si intéressant sur les Emotions et la Volontéy M. Bain * soutient aussi lui que c'est sur l'attention que notre volonté a une prise immédiate et que c'est par la direction que nous imprimons à notre attention que nous pouvons étouffer certaines passions et en faire naître d'autres *.
1. Al. Bain, les Émotions et la Volonté, 2" part., ch. iv, 3® seclion.
2. ScHOPENHAUKR, Essai sur le libre arbitre, ch. m, p. 105, 106 : « Chez l'homme, la connaissance seule peut être redressée : on peut arriver à lui faire comprendre que tels ou tels moyens <{uMl employait autrefois ne conduisent pas à son but ou lui procurent plus de dommage que de proiit : alors il change de
214 ESSAI SUR LA LIBERl'É MORALE
Au contraire, nous n'avons aucune influence directe sur nos sentiments. Parfois nous éprouvons de la joie lorsque nous voudrions y échapper; il ne dépend pas de nous de la faire naître en nous quand nous le voulons, de trouver agréable tel ou tel objet, d*empêcher un désir de naître du plaisir, de nous soustraire à la douleur. Nous ne pouvons résister à nos mauvaises inclinations qu*à la faveur des bonnes; les bonnes passions peuvent seules triompher des mauvaises, et la raison seule peut faire naître en nous de bonnes passions. <r Pour nous délivrer de nos passions, dit Spinoza, nous n'avons qu'à faire un bon usage de notre entendement... La vraie connaissance peut seule nous rendre libre, et sans elle nous ne pouvons le devenir *. » Par conséquent, du moment que nous connaissons une chose meilleure, nous n'en pouvons désirer et accomplir une pire; du moment que nous savons ce qui est bien, nous ne pouvons mal agir.
moyen, mais non de but.... En général, ce n'est que jusqu'à la région de la connaissance que s'étend la sphère de toute amélioration possible et de tout ennoblissement de l'âme. »
1. Dieu, VHomme et la Béatitude, 2* part., ch. xix, et noteMS, p. 97.