‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 77 sur 87 · G. FoNSEGRiVE, Ann. fac, de Bordeaux, 1883, p · texte numérisé non relu

G. FoNSEGRiVE, Ann. fac, de Bordeaux, 1883, p

seulement de connaître , mais de croire K La croyance n'est pas quelque chose qui vienne s'ajouter à la conception d'une proposition, un épiphénomène, comme on dit quelquefois *; Tobservation psychologique ne nous permet pas de séparer à ce point les deux faces d'un seul et même phénomène. Il nous est impossible de concevoir une proposition sans que cela même constitue une certaine disposition à l'adopter comme vraie, de même que toutes les fois que l'idée d'une action se présente à notre esprit, il en résulte immédiatement une tendance à la réahser.

L'esprit a naturellement et primitivement confiance en lui-même, et cette confiance est légitime '. Les choses réelles, quoique très complexes, n'ont rien de mystérieux ; la nature ne cherche pas à se jouer de nous et à nous induire en erreur; les êtres, les objets ont des caractères, des propriétés qu'ils ne songent pas à cacher ; les phénomènes se produisent suivant leurs lois, qui sont manifestes, et il suffit de

1. Bain, The Emotions and the WilL, p. 568 : « It will probably be long ère Ihe last of the delusions attributable to this me- Ihod of believing first and proving afterwards can be eradicated from humanity. »

2. M. V. Egger soutient l'opinion contraire dans un travail sur le Principe psychologique de la certitude scientifique {Annales de la faculté de Bordeaux, juillet 1879) : « La croyance est un jugement accessoire qui accompagne la plupart de nos jugements et qui, à tort ou à raison, les approuve. »

3. Jacobi, Lettre à Mendelsohn: h Nous tous, tant que nous sommes, nous sommes nés dans la foi et nous devons rester dans la foi, comme nous sommes tous nés dans la société et devons y passer notre vie.... Sans la foi, nous ne pouvons ni sortir de notre maison, ni nous asseoir à table, ni nous mettre au lit.

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n'en être pas empêché pour les connaître exactement. D'autre part, Tintelligence est faite pour connaître et n'a en elle-même aucun principe inhérent d'erreur : toutes les fois que rien ne Tégare, elle conçoit clairement et voit juste *. Voilà pourquoi penser c'est affirmer et croire énergiquement. Le doute et la négation sont toujours produits par une contradiction. Pour que nous n'affirmions pas une proposition que nous avons conçue, il faut que nous en soyons empêché par quelque obstacle.

Lorsque plusieurs opinions opposées nous sont connues, celle que nous adoptons est toujours celle vers laquelle nous sommes portés par les raisons les plus fortes *. Nos motifs d'affirmation et de négation sont très nombreux, très divers et de valeur Inégale. Ils sont tantôt généraux, tantôt spéciaux,

1. BossuET, Conn. de Dieu, 1, 16 : « L'entendement, de soi, est fait pour entendre, et, toutes les fois qu'il entend, il juge bien. Car, s'il juge mal, il n'a pas assez entendu; et n'entendre pas assez, c'est-à-dire ne pas entendre tout dans une ma,tiëre dont il faut juger, à vrai dire, c'est ne rien entendre, parce que le jugement se fait sur le tout. »

2. Leibnitz, Nouv. Ess.^ IV, xx, 16. « Il me paraît impraticable qu'un homme penche du côté où il voit le moins de probabilité : la perception, la connaissance et l'assentiment ne sont point arbitraires, comme il ne dépend pas de moi de voir ou de ne point voir la convenance de deux idées quand mon esprit y est tourné.... Il est vrai que dans les rencontres où l'on n'a aucun intérêt, on embrasse l'opinion commune ou le sentiment du premier venu, mais, dans les points où notre bonheur ou malheur est intéressé, l'esprit s'applique plus sérieusement à peser les probabilités, et je pense qu'en ce cas, c'est-à-dire lorsque nous avons de l'attention, nous n'avons pas le choix de nous déterminer pour le côté que nous voulons, s'il y a entre les deux partis des différences tout à fait visibles, et que ce sera la plus grande probabilité qui déterminera notre assentiment. »

c'est-à-dire qu'ils se rapportent tantôt particulièrement à la proposition dont nous nous occupons, tantôt à toute une catégorie de propositions venant d'une source commune *, tantôt à toutes nos opinions sans exception. S'il y a des théories que nous connaissons, que nous comprenons très bien et que pourtant nous ne croyons pas, c'est toujours parce que nous savons des objections qui les renversent; mais toutes les fois que nous entendons et que nous lisons l'exposé d'une théorie scientifique ou philosophique, nous l'acceptons comme vraie tant qu'aucune objection ne se présente à notre esprit.

Le plus étrange, c'est que la raison même qui semble devoir détourner toute intelligence d'adopter une opinion paraît à bien des gens une raison décisive de l'embrasser; le nombre est grand aujourd'hui encore de ceux qui acceptent comme règle de foi la formule célèbre de Tertullien : « Credo quia absurdum. » Gomment cela se peut-il bien faire? Ce que nous appelons ordinairement absurde, c'est ce qui est contraire à notre opinion * ; or c'est préci-

1. Leibnitz, Sotiv. Ess,, IV, xx, 17 : « C'est une chose étrange que la prévention de parti. J'ai vu des gens embrasser avec ardeur une opinion par la seule raison qu'elle est reçue dans leur ordre, ou même seulement parce qu'elle est contraire à celle d'un homme, d'une religion ou d'une nation qu'ils n'aimaient point, quoique la question n'eût presque point de connexion avec la religion ou avec les intérêts des peuples. Ils ne savaient point peut-être que c'était là véritablement la source de leur zèle; mais je reconnaissais que, sur la première nouvelle qu'un tel avait écrit telle ou telle chose, ils fouillaient dans les bibliothèques et alambiquaient leurs esprits animaux pour trouver de quoi les réfuter. »

2. Leibnitz, Nouv. Ess., IV, xvii, 23. Saint Paul parle plus juste lorsqu'il dit que la sagesse de Dieu est folie aux yeux

sèment l'empire de leurs opinions, de leurs habitudes .intellectuelles qui empêche la plupart des hommes d'ouvrir les yeux à la vérité; voilà pourquoi quelques-uns par une réaction exagérée ont cru que le moyen de reconnaître la vérité c'était de prendre le contrepied de ce que les hommes regardent comme vrai. Mais ce paradoxe, inspiré par la passion, n'a aucune valeur aux yeux de la raison.

Il y a souvent disproportion entre la force de l'affirmation et celle des motifs qui la peuvent légitimer. Une croyance en effet n'est pas d'autant plus ferme qu'elle s'appuie sur des raisons plus nombreuses ou plus solides, mais qu'elle rencontre dans notre esprit moins d'antagonistes. On n'est pas moins fermement attaché à l'erreur qu'à la vérité; l'extase, l'hallucination, la folie, la suggestion hypnotique produisent une croyance très forte, parce qu'elle ne subit aucune correction. Les religions les plus fausses, les plus absurdes ont leurs martyrs comme les plus pures. Le doute naît toujours de ce que la connaissance d'une proposition éveille en nous par association la conception d'une ou de plusieurs assertions contraires. C'est pour cela que les intelligences faibles et peu exercées sont les plus crédules : la foi la plus absolue n'est-elle pas celle du charbonnier? « L'ignorant doute peu, le sot encore moins et le fou jamais *. »

(les hommes, parce que les hommes ne jugent des choses que suivant leur expérience, qui est extrêmement bornée, et tout ce qui n'y est point conforme leur paraît une absurdité. 1. Renouvier, Psychologie, II, 152.

Le jugement ne peut donc être attribué à un libre arbitre : étant données la situation dans laquelle nous nous trouvons et les conceptions de notre esprit, il n'est pas possible d'affirmer ou de nier autrement que nous le faisons *. Si j'entreprends de modifier les opinions d'un autre homme et si j'espère y réussir, c'est que je compte faire agir sur son esprit des considérations capables d'entraîner son jugement et de le détacher de la doctrine contraire; et quand j'y serai arrivé, je sais que, s'il est de bonne foi, il ne dépendra pas de lui de ne pas affirmer ou nier. Il est parfois des choses que nous voudrions ne pas croire (par exemple qu'un homme pour lequel nous avions une profonde estime s'est rendu coupable d'une action infâme), mais nous n'y pouvons réussir. Le jugement, que nous portons nécessairement, peut être conforme ou contraire à la réalité; il ne semble pas que la liberté morale puisse avoir la moindre influence sur l'exactitude ou la fausseté de nos croyances. Que l'homme soit libre ou non, il n'en sera ni plus ni moins capable de connaître et d'affirmer la vérité.

IIL — Mais là n'est pas la question qui nous occupe : pour qu'une proposition ait un caractère scientifique, il ne suffit pas qu'elle soit vraie, il faut encore qu'elle soit certaine, que celui qui la soutient sache pourquoi il l'affirme et soit assuré de ne pas se tromper. D'où vient que nous croyons pouvoir posséder de telles connaissances?

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