Leibnitz, Nouv, Ess.y IV, xx
Le jugement étant une opération de l'intelligence, en même temps que nous avons conscience des pensées qui se présentent à nous, nous connaissons, ou du moins nous pouvons connaître, à condition d'y réfléchir, les causes qui nous les font concevoir et qui nous portent à les accepter comme vraies. Les causes qui tendent à déterminer notre jugement sont les mêmes que celles qui tendent à déterminer notre conduite : c'est notre tempérament, déterminé luimême par l'influence de Fhérédité *, ce sont nos perceptions, nos lectures, nos sentiments, nos passions, nos réflexions, nos actions antérieures, le milieu social dans lequel nous vivons, l'autorité que nous laissons prendre sur nous à certaines personnes';
1. Maudsley, Physiologie de Pesprit, Les hommes sont en quelque sorte prédestinés par leur caractère à être spirilualistes ou matérialistes, orthodoxes ou hérétiques, évangéliques, calvinistes, swedenborgiens ou autre chose; ils n'y sont point poussés par la discussion, laquelle ne fait que renforcer la conviction. Un homme ne peut pas vraiment penser ni réaliser dans sa croyance ce que son caractère se refuse à assimiler, pas plus que la corde d'une harpe ne peut donner un son qui ne soit pas le sien... Le rayon de ses pensées et de ses croyances est conditionné par ses subslrata nerveux, hérités ou acquis... Les conclusions de la raisofi sont acceptées seulement quand les prémisses sont déjà incarnées dans le caractère ou dans le tempérament. La conscience n'est qu'une vague agitant seulement la surface de la mer psychique, dont les profondeurs inconscientes ne sont pas émues.
2. Renouvier, Psychologie, II, 25. La plupart des hommes contractent des habitudes d'opinion et de croyance par suite de la répétition et de l'imitation, soit que la réflexion y ait ou non présidé à l'origine ou y soit intervenue depuis. Un vertige qui agit dès l'enfance devient souvent insurmontable: et c'est ainsi que l'on est de la religion de ses pères. Mais prenons l'homme fait, maître de sa raison et capable de l'exercer. Toute représentation prolongée ou répétée devient une tentation. Donc celui-là même qui réfléchit est naturelle-
OU, pour parler plus exactement, toutes ces causes font contracter à notre esprit des habitudes, des tendances de plus en plus fortes, en vertu desquelles nous voyons les choses d'un certain côté; nos pensées suivent un certain cours; certaines opinions se présentent à nous avec une grande puissance, tandis que nous ne nous avisons pas un instant de propositions contraires *. Parmi nos habitudes intellectuelles il importe d'établir une distinction capitale : les unes nous sont imposées en quelque sorte par les conditions dans lesquelles nous sommes placés et par les influences auxquelles nous sommes soumis * ; quant aux autres, nous nous les sommes données volontairement, sous Tempire de quelque passion, de quelque préoccupation ; il a fallu quelquefois
ment conduit de la pratique à la théorie dans chaque ordre de conceptions. L'imagination prend peu à peu les formes appropriées aux objets dont on la frappe, et la pensée s'exerce à découvrir des motifs de faire ce qu'on assure et à s'en persuader. 11 suffit de mentir un peu d'abord; on est de bonne foi plus tard. Qui veut croire, croira. Faites comme si vous croyiez, pliez la machine, dit Pascal. La méthode est infaillible, surtout si l'on tient la raison bien soumise, à quoi l'on parviendra en se la représentant ployable en tous sens, expression de ce même grand génie qui unissait les dons de la raison la plus forte à ceux de l'imagination la plus vertigineuse.
1. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l'automate qui entraîne l'esprit sans qu'il y pense. Pascal, Pensées, éd. Havet, X, 8. Et plus loin : Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement.
2. Montaigne, Essais, I, xxx. Comme de vrai, nous n'avons d'autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et l'idée des opinions et usances des pays où nous sommes : là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses.
pour cela un effort énergicpie et prolongé, mais depuis qu'elles s^ sont établies, elles régnent en nous sans rencontrer d'obstacles ^
Si toutes nos conceptions, toutes nos croyances sans exception doivent être expliquées par Tune ou l'autre de ces causes, il ne peut être question de certitude, car rien ne nous garantit la vérité de noire affirmation. De ce que l'analyse nous révèle les causes qui nous font admettre telle opinion comme vraie, il résulte que notre affirmation est intelligente; mais puisque ces causes sont de telle nature que nous n'avons aucune prise sur elles, quel moyen avons-nous de nous assurer que nous ne sommes dupes d'aucune erreur?
Il s'en faut de beaucoup que la conception de toutes nos idées doive être rapportée à l'intervention d'une cause extérieure : comme nous l'avons exposé dans un chapitre précédent, notre intelligence n'est pas exclusivement passive dans l'acquisition de ses connaissances. Elle possède une activité propre qui se développe toutes les fois qu'elle n'est entravée par aucun obstacle, qui s'exerce en vertu de ses lois naturelles et conçoit, grâce à son énergie, des
4. Leibnitz, Nouv. Ess,, II, xxi, 24. Quoiqu'on ne puisse pas vouloir ce qu'on veut, comme on ne peut pas même juger ce qu'on veut, on peut pourtant faire en sorte par avance qu'on juge ou veuille avec le temps ce qu'on souljaiterait de pouvoir vouloir ou juger aujourd'hui. On s'attache aux personnes, aux lectures et aux conditions favorables à un certain parti, on ne donne point attention à ce qui vient du parti contraire, et par ces adresses et mille autres qu'on emploie le plus souvent sans dessein formé et sans y penser, on réussit à se tromper, ou du moins à se changer et à se convertir ou pervertir selon qu'on a rencontré.
propositions qui n'ont pas leur origine dans Fexpérience *. L'association des idées ne peut pas toujours s'expliquer par une habitude intellectuelle provenant des perceptions antérieures; elle manifeste quelquefois la fécondité de Tesprit qui, s'affranchissant de toute contrainte, se porte en avant et passe d'une conception à une autre sans avoir besoin d'autre excitation que son activité autonome '. En réalité, la vérité ne nous vient pas du dehors; à proprement parler, elle ne nous est pas enseignée, révélée : notre âme est faite pour la concevoir, la découvrir, la créer. C'est en ce sens que Socrate professe qu'il suffit d'accoucher les intelligences, que, pour Platon, toute science n'est que réminis-
1. Deux perceptions ne se rappellent pas l'une l'autre dans le cas uniquement où de fait elles se sont trouvées ensemble, ce qui est le cas auquel le positivisme réduit tous leurs rapports, mais aussi, mais surtout, lorsqu'elles entrent de droit, pour ainsi dire, dans une même conscience, lorsqu'elles forment comme des parties d'une même idée et que par l'une l'esprit complète l'autre.... L'intelligence, une notion se présentant à elle, conçoit immédiatement ce qui, d'une manière ou d'une autre, la complète, non seulement dans les circonstances extérieures et accidentelles par lesquelles elle la conçut autrefois, mais davantage ce qui lui est semblable ou contraire, ce qui dépend d'elle ou dont elle dépend. En d'autres termes, le principe de l'association et de la mémoire est la raison. F. Ravaisson.
2. Leibnitz, ThéodicèBj Discours sur la conf, de la foi et de la raison, 80. (Bayle a tort de soutenir) que notre raison est plus capable de réfuter et de détruire que de prouver et de bâtir... Lorsqu'elle détruit quelque thèse, elle édifîe la thèse opposée. Et lorsqu'il semble qu'elle détruit à la fois les deux thèses opposées, c'est alors qu'elle nous promet quelque chose de profond, pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller, non pas avec un esprit de dispute, mais avec un désir ardent de rechercher et de démêler la vérité, qui sera toujours récompensé par quelque succès considérable.
cence, et qu' Aristote, bien que condamnant la théorie platonicienne, reconnaît que la découverte de la vérité ressemble à un souvenir et que celui qui la conçoit est comme un homme qui se réveille ou qui sort de l'ivresse.
La raison n'est pas autre chose que cette activité autonome de notre esprit. L'homme est capable non seulement de connaître, mais de comprendre, c'està-dire de saisir entre certaines idées, entre certaines propositions, des rapports, un enchaînement qui lui donnent pleine et entière satisfaction. Notre entendement ne demeure pas indifférent en présence des diverses théories ; il ne se borne pas à les concevoir plus ou moins clairement : il les juge, il les appi'ouve ou les condamne selon qu'elles sont ou non d'accord avec ses règles propres, qu'elles correspondent ou non à ses exigences. Toutes les fois qu'une proposition est contraire à la raison et que, pour la comprendre, il faudrait que notre esprit s'insurgeât contre ses lois, il nous est impossible de l'accepter comme vraie *. Quant aux propositions qui sont évidentes, c'est-à-dire entièrement et absolument claires, que nous comprenons parfaitement, nous ne pouvons nous refuser à les croire.
Lorsque l'affirmation est déterminée par l'autorité irrésistible de la raison, notre condition n'est plus la même que quand la cause de notre jugement est
1. C'est ainsi que Leibnitz (Nouv, ,Ess., IV, xvm, 9) admet que la grâce du Saint-Esprit peut amener à croire les vérités révélées sans qu'on ait de motif de créance, mais qu'elles ne peuvent être contraires h la raison. — Cf. Théodicée, Discours sur la conf, de la foi et de la raison, 63.
l'une de celles que nous avons indiquées plus haut. Toutes ces causes sont extérieures, nous en subissons l'influence, elles s'imposent à nous, elles nous entraînent, elles asservissent notre esprit; tout au contraire c'est Tobéissance à la raison qui constitue la véritable liberté. « L'âme, dit M. Ollé-Laprune, est subjuguée et charmée par Téclat de la vérité; mais par là même elle se donne elle-même d'un élan qui part de ce qu'il y a en elle de plus intime, si bien qu'elle n'est jamais si libre qu'au moment où elle obéit à une nécessité qui est sa nature même \ »
Dans ce cas notre jugement est non seulement vrai, mais certain, car, comme nous comprenons très clairement ce que nous affirmons, nous sommes assurés que nous sommes en présence de la vérité et que nous ne sommes pas dupes de l'erreur *.
Les vérités qui brillent par elles-mêmes d'une lumière qui n'est pas empruntée, qui sont intelligibles et reconnues vraies par elles-mêmes, Descartes les appelle des natures simples; les natures composées, dit-il, sont obscures et incertaines ; la méthode consiste à les décomposer en natures simples, c'està-dire à les ramener par l'analyse à des vérités évidentes et certaines par elles-mêmes ^
IV. — Ainsi la connaissance certaine de la vérité est toujours due au fonctionnement indépendant et