Ollé-Laprune, De la certitude morale
2. BossuET, Conn, de Dieu, l, 46. Ainsi tout ce qu'on entend est vrai. Quand on se trompe, c'est qu'on n'entend pas, et le faux, qui n'est rien de soi, n'est ni entendu ni intelligible.
3. Dbsgartbs, RegulsB ad directionem ingenii, III (t. XI, p. 212, éd. Cousin) et XII (XI, 272). — • Voir Liard, Descartes, 1. I, ch. i, p. 15.
autonome de notre intelligence. Mais maintenant dépend-il de nous d'assurer Fémancipation de notre esprit et de nous soustraire à toutes les causes d'erreur?
La plupart du temps nous cédons immédiatement aux motifs de créance qui se présentent à notre esprit ; mais il n'en est pas toujours ainsi ; quelquefois nous suspendons notre jugement, nous contrôlons nos prefnières conceptions, nous entreprenons un nouvel examen de la question jusqu'à ce que nous trouvions des raisons décisives d'affirmer ou de nier. Gomme toutes les démarches de notre intelligence, cet effort d'attention que nous dirigeons dans tel ou tel sens a lui-même une cause. Parmi les idées qui se présentent à notre esprit, il y en a qui nous intéressent davantage, qui nous charment, qui s'emparent de notre esprit, qui nous arrêtent au passage; ou bien au contraire, au moment où nous allons nous prononcer, se représente à notre esprit le souvenir de nos erreurs passées et des conséquences qu'ont entraînées pour nous des jugements précipités. Mais n'allez pas croire que notre attention soit toujours déterminée par l'intensité plus grande avec laquelle agit telle ou telle cause extérieure, par la force de nos sentiments ou de nos habitudes : s'il en était ainsi, notre croyance étant toujours le résultat d'une nécessité à laquelle il nous serait impossible de nous soustraire, nous n'en pourrions contrôler la valeur et nous n'aurions jamais le droit de la considérer comme certainement vraie. Toute autre est notre condition : il est
des cas où notre attention est véritablement volontaire et indépendante. La raison, nous l'avons dit, juge toutes les conceptions de notre esprit : les unes, elle les comprend et les approuve ; les autres, elle ne peut ni les entendre ni les accepter. Les sentiments qu'excitent en nous les jugements de la raison se distinguent profondément de tous les autres : ils en diffèrent non par l'intensité, mais par la valeur : nous sentons que nous ne devons croire et affirmer que ce que nous comprenons clairement; que là où nous ne comprenons pas, nous devons différer notre jugement et réfléchir jusqu'à ce que nous reconnaissions où se trouve la vérité. Il y a là un phénomène qui ne saurait passer inaperçu, et c'est pour cela que nous pouvons arrêter et diriger le cours de nos pensées. Il n'est pas vrai que nous puissions faire attention à ce que nous voulons : l'expression n'a même pas de sens ; mais nous pouvons, si nous le voulons, faire attention de manière à distinguer ce que nous comprenons et ce que nous ne comprenons pas, ce que nous devons croire et ce que nous ne devons pas croire *. Quel est donc le principe de la certitude? c'est la possibilité du doute. Une proposition peut et doit être reçue comme vraie quand elle a été critiquée par une réflexion approfondie, quand elle n'a été acceptée que parce que la raison en reconnaissait la valeur. Une proposition est admise par nous
1. Aimer la vérité, c'est ne pas recevoir une proposition avec plus d'assurance que les preuves sur lesquelles elle est fondée ne le permettent. Locke, Essai, 1. IV, ch. xix, § 1.
comme vraie lorsque rien ne la dément dans notre esprit; une proposition est certainement vraie quand rien ne peut la démentir ni la contredire. Ce qui manifeste l'impossibilité de la révoquer en doute, c'est l'effort volontaire que nous avons fait en vain pour la rejeter. Il ne peut y avoir de certitude que pour un être libre : il sait que son jugement ne lui est pas imposé par une nécessité extérieure, mais qu'il donne volontairement son adhésion à la vérité, et ce qui éveille en lui le sentiment de la liberté, c'est l'autorité impérieuse de la raison. « Jamais nous ne dirons qu'un homme qui se trompe puisse être certain, si forte que soit son adhésion à Terreur*. » Cette certitude est, bien entendu, essentiellement subjective; convient-il de lui accorder une valeur et une portée objective : c'est un des plus graves problèmes de la métaphysique, et nous ne croyons pas que ce soit ici le lieu de Taborder.
V. — La tendance primitive de l'esprit, nous l'avons vu, c'est d'admettre immédiatement comme vraie toute proposition dont la fausseté n'a pas été manifestée; la plupart des hommes, emportés par leur précipitation et leur présomption, ne jugent pas autrement. 11 y a pourtant des esprits plus ou moins exigeants, plus ou moins difficiles à contenter, plus ou moins crédules. Les savants n'acceptent et n'affirment que ce dont la vérité a été comprise et reconnue évidente : tout savant, dit Claude Bernard, est un douteur ; la plus précieuse qualité
1. Spinoza, Ethique^ 2» part., prop. xlix, scol. et coroll. — Cf. 2« part., prop. xlui, prop. xlviii, scol., prop. xxxv.
de Tesprit scientifique est l'habitude d'une critique sévère : pour Tacquérir, il faut un effort énergique et soutenu. Il en est de raffranchissement de notre intelligence comme de celui de notre volonté ; nous ne le pouvons assurer que si nous le voulons et si nous le voulons avec suite *. Si nous n'y prenons pas garde, par suite de l'action continue des causes extérieures, des habitudes tyranniques s'emparent de notre esprit; elles déterminent ce que M. Renouvier appelle un vertige mental et entraînent irrésistiblement notre jugement •.
La liberté de l'intelligence est la condition nécessaire et suffisante, non seulement du rejet de l'erreur, mais encore de la découverte de la vérité. Maine de Biran, en effet, distingue avec raison deux sortes de vérités, les vérités physiques et les vérités morales '. La connaissance des premières nous vient du dehors, et il ne dépend pas toujours de nous d'y parvenir; il n'en est pas de même des autres : il nous suffit de rentrer en nous-mêmes pour les découvrir, elles sont parfaitement claires et évidentes par elles-mêmes; nous ne les contesterions pas plus que les théorèmes des mathématiques, dit
1. Leibnitz, Nouv, Ess,, If, xxi, 40. Il est vrai que l'esprit doit y pourvoir de loin, car dans le moment du combat il n'est plus temps d'user de ces artifices.
2. Renouvier, Psychologie, II, 152. Le signe radical de la volonté, la marque essentielle de ce développement achevé qui fait l'homme capable de spéculation sur toutes choses et l'élève à sa dignité d'être indépendant et autonome, c'est la possibilité du doute.
3. Maimb de BmAN, Défense de la philosophie, III. Œuvres iné' dites, t. III, p. 205 sq.
Leibnitz, si nos passions n'y étaient intéressées; tout homme les croit avec assurance, si rien ne l'en vient empêcher. Elles n'ont pas besoin d'être prouvées, mais simplement d'être dégagées de toute obscurité; du moment que les voiles tombent, elles apparaissent Qt ne peuvent être contestées.
C'est donc la connaissance et le discernement de la vérité qui sont naturels à l'esprit humain, qui résultent de son fonctionnement spontané et autonome : l'erreur au contraire a toujours besoin d'être expliquée, elle est toujours l'effet d'une cause extérieure, d'une violence faite à l'intelligence *. On voit donc en quel sens et dans quelle mesure nous sommes responsables de nos erreurs. Descartes les attribuait à la disproportion de notre intelligence et de notre volonté; elles proviennent, disait-il, d'un exercice excessif, abusif, d'une volonté qui est en nous trop grande et trop active; si nous nous trompons, c'est que nous avons voulu ce que nous n'aurions pas dû vouloir. Nous croyons tout au contraire que la cause de nos erreurs est l'abstention et l'inertie de la volonté; nous ne nous serions pas trompés si nous avions voulu, si nous avion fait attention, si nous avions réfléchi; nous n'avons pas fait ce que nous pouvions, ce que nous devions faire. L'erreur renferme toujours une part de vérité, elle a toujours pour point de départ la connaissance de quelque vérité. Nous voyons bien ce que nous
1. C'était l'opinion de saint Augustin et de SAiirr Thomas : « Quiconque se trompe, là où il se trompe, cesse de faire acte d'intelligence. »
voyons, mais nous ne voyons pas tout ; nous ne nous arrêterions pas à notre opinion si nous connaissions certaines circonstances qui la contredisent. Le faux, c'est ce qui est contraire à la réalité; se tromper, c'est ne pas connaître, ne pas comprendre cette opposition. L'erreur vient toujours de l'ignorance, comme dit Platon, de la connaissance inadéquate de la vérité, selon le mot de Spinoza. La vérité, étant l'objet propre et le souverain bien de l'intelligence, est aimable par elle-même ; c'est toujours faute de la connaître que nous nous attachons à une proposition contraire. Le principe de nos faux jugements, comme de nos mauvaises actions, est notre faiblesse et non notre puissance : nous sommes coupables et responsables, mais nous avons péché par omission, non par action; notre culpabilité n'est pas positive, mais négative.
L'intelligence n'est pas la faculté de comprendre et de croire également le vrai ou le faux, comme la liberté n'est pas la faculté de faire arbitrairement le bien ou le mal. L'intelligence d'elle-même et de son propre mouvement se porte au vrai, dès que rien ne l'empêche, comme la volonté se porte naturellement au bien. La liberté de l'esprit ne consiste pas à se jouer au milieu des croyances opposées, mais à ne croire que ce que l'on comprend, que ce que l'on reconnaît certainement vrai, à ne se soumettre à aucune autre autorité que celle de la vérité évidente. Il nous est impossible de voir, avec Hegel, dans les sophistes de l'ancienne Grèce, les premiers apôtres et les précurseurs de la libre pensée. Le
scepticisme est une véritable maladie, une infirmité intellectuelle ou bien encore une paresse coupable. Ce n'est pas le fait d'une intelligence libre et ouverte, mais d'un esprit asservi à des habitudes dont il ne peut se dégager ; quelque doctrine qu'il examine, il songe qu'il peut y avoir des contradictions et des raisons de douter, mais il ne prend pas la peine d'en examiner la valeur, il est impuissant à s'élever à la conception nette et évidente de la vérité. On peut lui appliquer ce que Pascal dit de l'athéisme : Marque de force d'esprit, jusqu'à un certain degré seulement *. Tous les hommes qui n'ont pas de convictions morales, ni religieuses ni politiques, se considèrent bien à tort comme des hommes supérieurs, des esprits forts, ainsi qu'on disait au xvii'' siècle : s'ils ne croient rien fermement, c'est qu'ils sont ballottés entre des préjugés, des passions, des intérêts contraires ; ils sont incapables de s'en affranchir, d'examiner une question avec impartialité, de reconnaître la vérité.
Nous ne saurions donc souscrire à cette conclusion de M. Brochard ' : « Si l'homme est sujet à l'erreur, c'est parce qu'il est libre » ; c'est au contraire, à notre avis, parce qu'il ne fait pas toujours usage de sa volonté libre. Si l'homme n'était pas libre, il serait capable d'avoir des conceptions vraies ou fausses, mais il n'y aurait pas de connaissances certaines.