‹ Essai sur la liberté moraleChapitre 82 sur 87 · Renouvier, Psychologie, t. II, p · texte numérisé non relu

Renouvier, Psychologie, t. II, p

pas soi-même. » Herbart à son tour croit que la question de la liberté n'est pas un problème psychologique, mais éthique, vu que la liberté n'est pas une faculté innée, mais un état de l'âme auquel nous avons tous le devoir de parvenir au moyen d'un certain perfectionnement moral : la liberté n'est pas un fait, c'est une tâche à remplir *. La première condition pour parvenir à la liberté, c'est d'y croire; celui qui accepte comme vraies les théories des déterministes ne fera aucun effort pour se soustraire à la domination des causes extérieures. Mais, comme le dit M. Fouillée, c'est alors l'homme luimême qui, en croyant à la fatahté, l'a réalisée en lui; l'idée de son éternel esclavage semble l'avoir rendu à jamais esclave *.

On définit souvent l'homme une personne morale, c'est-à-dire un être raisonnable et libre; cette définition est loin d'être toujours exacte. Le caractère propre de la personnalité, ce qui fait sa dignité et sa grandeur, c'est qu'elle n'est pas un don que nous puissions recevoir du dehors, un bienfait de la Providence : elle ne peut être que notre œuvre. Voilà pourquoi elle se manifeste d'une manière si inégale. La conduite de quelques hommes présente un caractère éminemment personnel : ils réfléchissent, ils pensent par eux-mêmes, ils ont des idées, des opinions propres ; ils se décident en connaissance de

1. Dans quelques-uns de ses ouvrages, Jouffroy paraît bien près d'adopter cette manière de voir : « La fin véritable de la vie, dit-il, c'est de créer en soi la personne humaine, la personne morale. » Cows de droit naturel, t. II, 1. XXX, p. 379.

2. Fouillée, la Liberté et le Déteryninisme, !'« partie, cli. i.

cause, ils font ce qu'ils veulent et ils savent pourquoi ils le veulent. La vie de certains autres est tout entière impersonnelle : ils ne secouent jamais la paresse de leur intelligence, ni Tinertie de leur volonté; ils acceptent des opinions toutes faites, répètent des phrases apprises par cœur, subissent sans réagir l'influence du milieu où ils sont placés, se laissent entraîner par l'exemple et l'ascendant des autres, s'abandonnent à leurs passions et à leurs habitudes routinières. La plupart sont dans une condition intermédiaire : la personnalité apparaît chez eux par intermittences; ils sont tantôt quelqu'un, tantôt quelque chose.

La matière inorganique existe, le végétal et l'animal deviennent, l'homme se fait lui-même : il naît animal et doit mourir personne morale; il doit s'élever de la vie instinctive et sensible à la vie raisonnable et libre ; il est, il vaut ce qu'il veut ; car s'il feit le mal, s'il est asservi à des tendances qui l'entraînent, c'est par sa faute; il est responsable d'actions dont la cause est hors de lui-même, parce qu'il ne tenait qu'à lui d'assurer son indépendance. L'affranchissement de la raison et de la Uberté exige toujours un effort personnel, car avant l'heure où s'éveille en nous la réflexion, ses antagonistes ont eu tout le loisir de se fortifier et de régner sur nous sans rencontrer d'obstacles. Il ne faut pas croire qu'au point de vue moral le triomphe soit toujours également méritoire et la défaite également honteuse ; bien des causes modifient à l'infini la responsabilité que nous encourons. Que d'hommes

chez lesquels la violence des passions s'explique manifestement par Teifet de leur tempérament et de l'hérédité, c'est-à-dire par des influences dont il ne peut être question de les rendre responsables! Peut-on demander compte à l'individu du temps, du pays, de la condition où il est né, du milieu où s'est écoulée sa vie, des événements dont il a été témoin? Mais, ne l'oublions pas, les difificultés en présence desquelles nous nous trouvons ont bien souvent une autre cause. Il nous est difficile aujourd'hui de faire le bien : demandons-nous si nous n'avons pas à nous reprocher quelques capitulations, quelques lâchetés, quelques imprudences. Ce n'est pas impunément que nous nous laissons un jour aller à la mollesse, que nous commettons une fois le mal : « Rien de ce que nous avons fait, dit M. Marion, ne

se perd pour nous Dans le présent nous nous

trouvons à chaque instant en face de tout notre passé. » C'est nous en réalité qui faisons la plupart du temps la force de nos ennemis; rien n'est donc plus essentiel qu'une vigilance de tous les instants, qu'une sage hygiène morale * : la liberté se crée elle-

1. Marion, la Solidarité morale. Que deviendrait la moralité si tout le monde se figurait que la liberté demeure toujours entière, quoi que l'on fasse, qu'elle ne dépend d'aucune condition et qu'elle survit à toutes les fautes? Quelle surveillance exercerait sur lui-même un homme qui croit tout de bon qu'il lui sera toujours possible de rompre tous les liens par un effort de sa volonté et de prendre plus tard une résolution qui lui coûte trop aujourd'hui? Si cette conviction pouvait sérieusement prévaloir, il n'y aurait pas de pire dissolvant moral- Trop douter de la liberté nous rend lâches, mais trop présumer de nos forces nous rend dupes et détruit en nous la première des vertus, c'est-à-dire la vigilance.

même; elle s'accroît par Tusage et se perd faute d'exercice. « Il faut sans relâche raidir son énergie et, comme l'athlète d'autrefois, se préparer aux luttes des grands jours par des luttes journalières *. »

III. — Mais puisque c'est un devoir pour nous d'assurer la liberté de notre volonté, à quelle condition dépend-il de nous d'obtenir ce résultat? A condition d'assurer la liberté de notre intelligence. La connaissance du bien, nous l'avons dit, est la condition nécessaire et suffisante de la pratique de la vertu, et sur le cours de nos idées nous avons une prise immédiate, puisque nous pouvons, si nous le voulons, fixer et arrêter notre attention. C'est avec raison que les hommes considèrent la liberté de conscience comme la première de toutes : sans elle les autres ne sauraient exister. Mais ne nous y trompons pas : pour la posséder, il ne suffit pas que nous ne soyons soumis à aucune tyrannie, que nous ne nous heurtions à aucun obstacle extérieur; c'est de nous seul qu'il dépend de nous la donner en prenant l'habitude de faire attention, de réfléchir et de juger conformément à la raison. Cultivons donc, développons notre raison, travaillons à bien penser * : c'est le principe de la Liberté morale.

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