‹ Essai sur la littérature romantiqueChapitre 14 sur 22 · HILTON · texte numérisé non relu

HILTON

L'esprit de rancienne chevalerie avok inspiré les premières épopées modernes; le génie de la religion chrétienne donna naissance à son tour au poème de Milton. La hauteur où le Tasse avoit porté la peinture des vertus chevaleresques , Milton sutA'attein* dre dans l'expression poétique des oroyonces du christianisme; et chacun de ces auteurs a donné au sujet qu'il s'étoit choisi le genre de beauté qui lui convenoit. Mais en jugeant Milton , nous élaguerons tout éloge ou toute critique de détail, pour ne considérer que les deux grands traits qui caractérisent son poème, majesté dans les conceptions, pureté dans les sentimens.

A Milton appartient la gloire d'avoir le premier mis l'enfer des chrétiens en harmonie avec l'esprit et les traditions de leur culte. Quaild on étudie chez les divers peuples , les idées qu'ils se sont faites de Tauti'e vie , on y trouve presque toujours un sur indice des

états divers de leur civilisation. Chez les anciens, par exemple, malgré les perfectionnemens successivement apportés aux notions groâsîères des premiers inventeurs , le tartare des f^oétes, avec son Styx, son Achéron et âes furies, n'ôffroit jamais qu'un premier èdsai de Fesprit philosophique appliqué aux croyances religieuses. Les modernes, à leur tour, égarés par deà traditions nées dans des temps (fîgnorance , et livrés ici aux lumières naturelles par une religion qui n'a voulu les éclairer que sur les grands objets du culte et de la morale , ont long^temps prêté à ce lieu de tourmens les traits grossiers et bizarres à i'aidi^ desquels la poésie, à son en£mce, frappe l'imagination des peuples. Le génie même du Tasse ne sut pas l'élever aunlessus des préjugés de son siècle : la description de l'enfer, au 4® livre de son poème, est pleine de puékilités indignes du talent élevé du chantre *de Godefroi^ Milton, en peignant

' Le Tasse perat les dëmoas sous la forme de Goi*gones , de Qiimères , de Harpies , etc. Il donne à Satan des traits hideux , une barbe touflîie et des cornes sur le front, etc.

i'^nfer^ a S(mti que c'étoit piarla laideur mo*^ raie, efenoa par k di£Ebnnité physique, qu'il deyoit rendre ses habitans odieux : ses dénums j anges dégradés , cachent sous des for* mes impaumtes lea vices qui les précipitérent de leur pi^mier séjour ; leur chef luimême conserve , sov» ses traits flétris et sillonnés parla foudre, l'auguste caractère que lui imprima son créateur : archange déchu , il habitoit le ciel avant sa chute, et n'a perdu en tombant que P excès de ta ghil^e. A son tour, l'allégorie prend dans lâ potsie de Milton un caractère profond et nouveau comme le culte qu'elle représente. Ce ne sont ^lus de riantes divinités , peuplsmt un xnoqëe fantastique et berçant l'enfence d'un peuple avide d'illusions. Quand Milton emploie l'allégorie , il substitue les vices et les passions dei'bcmime aux phénomènes du monde intérieur; il s'en sert pour expliquer la Aestôipe humaine , et non pour peindre la nature physique , et met de grandes vérités moraks à la place des imites vulgûres des sens \ Enfin ,

* Vojea, au 2® livre du Paradis perdu, Talliégorie du péché et de la mort.

ce qu'on admire surtout dans Milton , c'est l'art avec lequel il a montré l'homnie dans les nouveaux rapports où le christianisme l'a placé ; la peinture de l'état d'Eve et d'Adam avant leur chute; l'alliance intime que l'innocence établit entre eux et la nature ; leur amour conjugal vif comme une passion et chaste comme une vertu ; le réveil d'Adam sortant des mains du créateur, interrogeant sur sa naiss^i^jpe tout ce qui l'entoure , maître absolu d^ la ciiéation , et sentant au fond de son cûçur-yp vjiie qu'une autre moitié de luimême peut seule remplir, sont des tableaux dont on çhercheroit vainement la trace dans l'Hiltiquité. Il Êdloit pour les rendre possibles qu'une religion nouvelle eût montré sous un jour nouveau l'homme à l'homme , et qu'un ordre supérieur de sentimens et d'idées fut né d'une civiUsation assise sur ce grand fondem^Ekt. Telle est l'impression que laisse dans l'âme la poésie pure et élevée de Milton , que tout sujet sur lequel on retombe paroît vulgaire et décoloré, et que l'on s'explique^ si on ne l'approuve , le dégoût que ses compatriotes ont souventmohtré pour toute autre lecture.

Milton , toutefois y n'a point évité le re^ proche que nous avons adressé ailleurs au Tasse ; comme ce dernier, il ne s'est pas toujours ^soute^u à' la hauteur dé ses propres conceptions et n'en a pas rempli toute l'étendue. Tantôt, au milieu d'un sujet si chrétien , il emprunte ses comparaisons à la fable , et place dans son enfer ce Styx , cet Achéron et ces furies, qu'il eût fallu laisser au tartare des anciens; ailleurs, il dégrade sa belle conception des anges rebelles , en transformant en dragons et en couleuvres ces majestueuses créatures, et peuplant ridiculement l'enfer de ces reptiles. Enfin, il suppose qu'à des époques fixées, les esprits infernaux sont transportés de leurs lits de feu sur des champs de glace , et passent dans cette terrible alternative au-dessus du Léthé dont ils ne peuvent atteindre les bienfaisantes eaux. La peinture de ces supplices est trèsénergique ; mais peut-être l'idée de ces douleurs physiques est-elle trop rapprochée de la foiblesse de notre intelligence. On eût mieux aimé que le poète eût placé dans l'intérieur de leur conscience les vrais tourmens

des réprouvés. Mais telle est l'opimoii que les modernes se sont faite de l'autre im y qu'en n'osant se prononcer sur la nature de ses joies , ils n'ont pas fait di£S€ulté d'afiSirmer la réalité de ses supfdices. L'Antiquité , plus conséquente , n'avoit point ainsi isolé deux facultés si bien unies dans l'homme; elle avoit placé les délices de l'Elysée à ooté des rigueurs du Tartare^ et n'avoit supposé que des tortures physiques seroient la vrsde punition de ses crimes, qu'après avoir reconnu que les jouissances des sens pouvoîent être la récompense de ses vertus \

' L'extrême divergence des jagemens port^ $wê Milton est un fait littéraire digne d^étre remarqué* Un savant anglais (Barrow), qui vivoit cependant à une époque où l'antiquité étoit plus respectée qu'aujourd'hui, disoit qu'après Milton les poètes anciens paroissoient n^avoir chanté que des moucherons et des grenouilles.

( Haec quicumque leget , tantùm cecinisse putabit Maeonidem ranas, Virgîlium cullces.)

De son côté , un fameux critique français s'exprimoit ainsi au dernier siècle sur Milton : « Je préfère » ce seul morceau d'Inès (dans^la Lusiade) à tout ce

Les grands écrivains que nous venons de citer, constituent dans les temps modernes une première époque pour la littérature romantique ; après eux rien ne parut de long-< temps qui pût leur être comparé. Malgré leur exemple, le goût des lettres classiques, aidé de l'influence que la France exerçoit alors , prévalut en Europe vers la fin du dixseptième siècle. On le Vit même s'établir en Allemagne, favorisé par les circonstances po htiques, par l'ascendant du grand Frédéric, et par cet esprit d'imitation qu'on reproche à la nation. Gellert, Gottsched, Cronegk et les autres écrivains de cette époque , en Allemagne , ont suivi presque servilement les traces de nos littérateurs du dix-septième siècle; mais une langue, une nature et des mœurs différentes laissoient toujours en dehors de la nation le genre exotique qu'on y vouloit naturaliser. Un homme , qui joignoit à une imagination vive ime grande aptitude

» qu'on peut ailmirer dans le Paradis perdu de Milton , » qui , à quelques endroits près , me paroit un ouvrage » extraQagant et digne d'un siècle de barbarie. »

Là Harps^ préface du Camoé'ns.

à la réflexion, Lessing , conçut le premier la véritable vocation des écrivains de sa patrie. Il combattit théoriquement la stérile imitation des formes classiques, ouvrit par ses propres productions à la littérature dramatique une route nouvelle, et détermina la révolution qui rendit depuis l'Allemagne à son vrai génie littéraire. Trois écrivains surtout, Klopstock, Schiller et Goethe, parta-. gent avec lui la gloire d'en avoir assuré le succès; et leurs ouvrages, répandus aujourd'hui dans presque toute l'Europe , semblent destinés à en propager l'impulsion bien audelà de l'enceinte même de leur patrie.

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