CHAPITRE PREMIER
Objet et plan de roÛTragè.
O K se propose dans cet écrit de rechercher 4'ongiBe, de définir la nature, et, autant que les bornes dans lesquelle&il est resserré pourront le permettre, de déterminer les caractères du genre de littérature auquel on a <lonné le nom de roinantique. Ce sujet, qui fixe depuis plusieurs années l'attention des -esprits, n'a pourtant pas étè traité jusqu'il dans toute la généraK^'é qu'il présente; et,
aTànt d'entreprendre de réparer cette omission , qui d'abord étoone, il n'est pas inutile d'en chercher au dehors la cause. Ce sera l'objet de quelques réflexions préliminaires^ L'esprit humain suit^ dans tous les objets auxji{uels il s'applique , une marche uniforme qu'il est facile de reconnoitre au point où il est maintenant parvenu. Il commence par apercevoir dans les choses des vérités par* tielles, qui sont les élémens de la connois»
sance qu'il en acquiert; il combine ensuite ces premières données, en tire des nelions générales , et s'élève par degrés à la formation des principes ; enfin un temps arrive où la diversité des détails vient se fondre à ses yeux dans une grande unité d'ensemble, et où la foule de vérités qui existoient isolément dans son esprit se range tout d'un coup sous une loi commune , qu'im petit nombre de temes suffit pour exprimer. Cette marche progrssf* sive des idées est sensible, surtout dans les sciences ; mais elle ne leur est point occhishre*ment propre ; on la retrouve dans tous lesau* très <^jets de nos conceptions ou de nos coo^ noissances. £n littératwre , par exemple , on
a'ft Yu cFabord , dans chaque écrit particulier , ^e le résultat isolé du talent individuel de Fauteur; pluiS tard on a remarqué certains rapports entre les productions d'une mémo dasse d'hommes ou d'une même époque; étendant enfin ce premier aperçu, on a i^e* eonnu qu'une liaison existoit comme loi gé« nérale, entre l'ensemble de ces productions et le système social tout entier du peupLs auquel elles appartiennent, et l'on a dit qua la littérature était t expression de la société. Or, en /emparant cette dernière vérité à celles qui sont dans les sciences la base des plus fameux systèmes, on trouvera que, daâs leur sphère particulière, elles sont préâsé** sent du même ordre : les unes et les autres tepréseatent fidèlement un grand ncmibre de £siits*
L'ap]iIication de ces ||éflexions trouve ici d^abord sa place. I^ littérature romantique aussi est passée par tous les degrés de cette filière qui semble une condition nécessaire d^ progrès de UQtre intelligence. Comme tout autre système d'idées, elle n'a d'abord été cpnsidéffée que dans ses élémens , ou même
dans ses eseeptions ; une foule de définitions incomplètes en ont été données; chaque qua-> lité, et plus souvent encore,' dMique dé£siut particulier a successivement éèé pris pour type général de sa nature ; ce n'est que par degrés qu'on est parvenu à l'isoler de circons^ tances accessoires ou accidentelles, et* à pé* nétrerdans la variété de ses formes l'unité de son principe. Grâce enfin à cet enchaînement ]Nrogressif d'idées, l'horizqn de la littérature romantique s'étendant chaque jour, ce qui n'étoit d'abord qu'un genre de style, qu'une manière it écrire ^ est devenu l'expression^ générale de la civilisation particulière desf modernes. Telle est du moins l'opinion que paroissent en avoir conçue plusieurs gen»
de lettres , et tel est aussi l'aspect sous lequel on se propose de la présenter dans cet écrit; Mais, dira-*t-on, À cette opinion a 'été réellement émise, pourquoi augmenter en la répétant le nombre des ouvrages inutiles?
L'observation seroit juste s'il suffisoit d'énoncer une vérité pour la faire reconnoître comme telle par les autres; si une opinion rapidement avancée dans un écrit littéraire,
sans développei^éDS à sa suite, sans preuves à son appui ( et l'on n'a pas fait dairantage pour cel)e dont nous parlons), étoit aux yeux du public autre chose qu'une ajpiple allégation* Mais que résulte- t-il de propositions ainsi jetées en avant , sinon une hypothèse nouvelle ajoutée à celles qui tiennent les esprits en suspens, une cause d'incertitude jointe à celles qui existent déjà ? Il sanble cependant que le nom de romantique joue un rôle assez important dans les productions de cette époque , pour qu'il puisse être utile d'en donner une explication plus précise : et le public enfin ne sauroit en iRouloir à l'auteur qui lui ofiire les moyens de se décider sur des preuves , au lieu de lui demander qu'il s'en rapporte à de simples assertions.
Nous allons rappeler quelques £adts relatife à l'histoire de la littérature romantique , puis exposer le plan et la division de cet écrit.
On sait que le nom de romantique dérive de celui de romane ou romance y qui désigne une langue usitée jadis dans le midi de la France, et dans laquelle ont été écrites quelques unes des premières productions qu ou
pe\it rapporter à ce genre de littérature. Bfâitf pour lui trouver la signification que nous lui donnons ici, il ne £iut pas remonter au-delà des premières wnées de ce siècle, ou des dernières du siècle précédent. Madame de Staél paroît être le premier auteur qui l'ait employé dans ce sens» Elle s'en servit pour désigner un système littéraire propice aux peuples, du Nord, qu'elle opposoit à celui que les anciens ont suivi, et, plus tard, la auteurs du siècle de Louis XIV. Après elle et vers le commencement de ce siècle , un ou* vrage célèbre en augnienta singulièrement le renom ; le Génie du ChHi^ianisme fut regardé, au moins dans la partie littéraire, comme appartenant à cette nouvelle école, et nous verrons dans la suite quel genre de caractère Vy rattache en effejti Enfin la connoissance qui s'est de plus en plus répandue parmi nous des littératures anglaise et allemande, a donné une nouvelle importance au système romantique, et l'on se sert aujourd'hui de cette expression pour désigner toute théorie littéraire , contraire au système de composition suivi en France depuis Louis XlVf syi-
tèqfie auquel on a affecté à son tour Tépithèta de classique.
Cest sans doute à cette origine étrangère qu'il faut attribuer les grandes *réclamati(Mis qui s'élevèrent en France contre les prenuers essais de la littérature romantique. On vI^l peint oublié de quelle sorte de persécutioii die fut l'objet; et ce qui se passa à cette époque, put prouver que Tesprit de parti qui semble d'abord exclusif à la politique , n'est point étranger au domaine paisible des lettres. On fit intervenir l'hoimeur national dans une querelle littéraire; et les Françw, qu'on accuse d'être changeans , mais qui ne le sont guère dans ce qui^touche les intérêts de leur amour-propre, se rallierait pendant longtemps pour repousser des innovations auxquelles on prêtoit cette origine étrangère» Bans presque tous les écrits publiés en France vers les premières années de ce siècle, la littérature romantique est accablée d'un déluge de critiques ou d'injures, et semble destinée seulement à servir d'objet à la raillerie d'une nation qui , plus que tonte autre , excelle dans ce genre d'attaque.
Il fsMt dire aussi que ce long soulèvement qu'elle excita put être l'efïfet de Tobscurité qui enveloppoit d'abord sa nature. Comme ce qu'on appeloit le genre romantique n'9voit été ni bien compris, ni exactement défini , on pouvoit s'effrayer de cette puissance inconnue qui menaçoit tout, en cachant elle-même sa marche et son but; qui arracboit partout les bornes , sans indiquer le point où elle s'arrêteroit elle-même; qui renv6rsoit enfin un édifice établi, sans lui en substituer un plus convenable. Une diversité presque infinie d'opinions régnoit sur la littérature romantique; et, en rapprochant tout ce qu'on en a dit en France depuis douze ou quinze années, on feroit un ouvrage curieux par la bigarrure des opinions et la singularité des contrastes. Les critiques les plus modérés faisoient consister le genre romantique, tantôt dans l'affectation du style , tantôt dans l'exagération de la sensibilité, tantôt dans le rapprochement subit et fréquent du vulgaire avec le relevé , et chacun se créoit ainsi deà monstres qu'il combattoit avec avantage, sans pourtant jamais atteindre son véritable, ad-
versaire. Not» reviendrons, dans la suite de cet ouvrage, sur les causes et les effets de toutes ces méprises , qui , au reste, ne doivent point étonner. De nos jours encore, combien de lecteurs pour qui toute la littérature roman- . tique consiste dans le jargon bizarre de quel* ques romanciers!
Cc^ndant, comme nulle opinion ne peut être définitivement proscrite que par le résultat d'une discussion. impartiale et approfondie, celle dont nous parlons dut se reproduire , et se reproduisit en effet malgré les efforts qu'on faisoit pour l'étouffer. Le temps calma fes premiers mouvemens de la passion ; l'examen succéda à la moque^rie, et les choses alors suivirent leur marche accoutumée. On généralisa des notions incomplètes; on élagua pe«i à peu des définitions, ce qui n'étoit qu'accessoire ou accidentel; on en vint à considérer sous des rapports généraux, un sujet tout particularisé d'abord; la vérité commença à se faire jour. Le même auteur, qui le premier avoit appelé l'attention sur la littérature romantique , fîit le premier aussi à en apprécier convenablement la nature.
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Madame de Staél, dans son ouvrage sur VAl^ lemagne, émet sur la littérature romantique, une opinion qui se rapproche de bien près de celle que nous allons développer ici, et qui eut certainement réuni dès lors la ma«> jorité des suffrages s'il fût entré dans les vues de Fauteur d'en faire l'objet d'un travail plus étendu. Mais cette opinion qui n'étott qu'é* noncée ne put, dans cet état, vaincre la pré« vention ou dissiper le préjugé; l'on continua de disputer comme par le passé. De nos jours enfin des esprits judicieux, avertis par rinu* tilité de tant d'efforts, paroissent sentir que la littérature romantique ne consiste pas dans une manière d'écrire particulière; mais qu'il &ut voir en elle, comme dans toute lit» térature originale , la peinture de toute une civilisation , l'expression de toute une société ; et, quoiqu'il soit difficile d'apprécier le degré d'assentiment que cette manière de voir a trouvé dans les esprits, on peut espérer que quelques preuves de plus la rendront gêné* raie.
Tels sont les faits principaux relatifs à f histoire de la littérature romantique ; voici
Fordre <pxe nous suivronsdahs là dûcuAsion.
Nous raconterons dans les premiers chapitres , à quelques considérations plus gêné* raies peut-être que celles que, d'après son seul titre 9 on s'attendroit à trouver dans cet écrit. Nous tâcherons d'expliquer cette vérité générale , que toute littérature se rattache à un état donné de circonstances physiques «t politiques , et doit se présenter sous une forme particulière, là où ces circonstances offrent à leur tour ce caractère de particularité.
Nous ferons ressortir cette proposition par un coup d'œil jeté sur la civilisation et la littérature antiques ; puis nous décrirons les traits principaux de la civilisation propre aux peuples modernes , comparés sous ce rapport à ceux de l'antiquité.
Dans un cinquième chapitre , nous présenterons le tableau succinct des productions de la littérature romantique depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours; nous nous servirons de ce tableau dans le chapitre suivant , pour déterminer les caractères les plus saiUans de. ce genre de littérature. Enfin nous appuierons ces considérations sur un examen
la
du système littéraire, connu sous le nom de classique et considéré surtout dans sa période la plus célèbre «b France , celle qui accompagna le règne de Louis XIV; nous terminerons cet écrit par quelques réflexions ^^ suggère l'état présent des lettres dans notre patrie.