‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 28 sur 72 · LE TASSE · texte numérisé non relu

LE TASSE

Avec le Dante, le Tasse a partagé la gloire de peindre un sentiment profond dans cette langue italienne, dont la douceur ne semble faite que pour exprimer le plaisir. Porté par le caractère de son génie vers un ordre élevé de conceptions, il s’est emparé de l’un des faits les plus remarquables de l’histoire du moyen âge. Le choix de son sujet fut déjà

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| 110 une grande pensée. Quelque discrédit que l'esprit philosophique ait jeté sur ces expéditions célèbres, de glorieux souvenirs se rattachent, pour les peuples modernes, à l’histoire de cette première croisade, seule couronnée d’un plein succès, parce que, seule peut-être, elle eut son fondement dans l'enthousiasme religieux, qui ne considéroit que ce but, et non dans les vues politiques qui, plus tard, ne calculèrent que ses avantages.

Son poëme offre un genre d'intérêt analogue à celui de l'Arioste ; c’est encore la chevalerie du moyen âge, la valeur brillante, la foi ordinaire à la magie; c’est presque la même diversité d’événemens et de personnages. Mais quelqu'intérêt que le poëte ait cu attacher aux aventures des héros, quelqu'attrait qu'il ait répandu dans la variété d'images, tour à tour terribles et gracieuses, qui se succèdent dans le récit, quelqu’art enfin qu'il ait mis dans la marche du poëme, cest moins par cette partie de la composition qu'il faut apprécier son génie, que par la peinture des sentimens et des œaractères.

Doué d'une sensibilité vive, d’un natu-

rel également susceptible de profondeur et d’exaltation, le Tasse s’est rendu surtout propre la description des grandes passions du cœur humain. Lui-même en avoit éprouvé les effets, et son génie fut de bonne heure instruit par le malheur. Les sentimens les plus élevés qu’ait développés la civilisation des peuples d'Occident, la piété, l'honneur et l'amour revêtent dans ses vers une forme et une hauteur qui en font l'idéal du caractère moderne. Chacun de ses héros semble le type auquel il en rattache la peiriture, et qu'il destine à-en réaliser en quelque sorte la conception. Ainsi, c’est dans Godefroy ce zèle ardent et pur du chrétien des premiers temps de la foi, ce détachement des intérêts de la terre, qui subordonne toute l'importance des événemens au but supérieur que la foi se propose; cet espoir dans le succès d'une cause sainte, calme et inaltérable comme la conviction sur laquelle il repose. Ailleurs, c’est dans Renaud cet enthousiasme pour la gloire , apanage des siècles héroïques, qui suit le guerrier dans ses combats, le soutient dans ses dangers, le console dans ses

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