‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 32 sur 72 · CALDÉRON · texte numérisé non relu

CALDÉRON

Si toutefois cet honneur pouvoit être.disputé à Schakespear, l'Espagne le réclameroït pour le plus célèbre des poëtes nationaux, Caldéron de la Barca”. Dans ce pays, plus qu'en aucune autre contrée de l'Europe, s’étoit conservé, à la suite des longues guerres qui précédèrent l'entière expulsion des Maures , cegénie religieux etchevaleresque, trait distinctif du moyen âge. Caldéron, imbu de ces sentimens, sembloit, comme le Tasse, destiné par la nature à en reproduire, dans un ordre différent de compositions , la vive et brillante expression. Sa vie tout entière leur fut consacrée. Après avoir passé sa jeunesse dans les camps, il quitta l'état militaire

: Le fond de cette notice sur Caldéron est en entier emprunté au Cours de Lüttérature dramatique de

M. W. Schlegel, tom. 5.

pour là profession ecclésiastique où l’entraïs noit l’ascendant deses idées religieuses. Dans ces deux états, il publia des compositions théâtrales presque sans nombre, cadre toujours nouveau où son talent se plaisoit à graver l'empreinte des sentimens qui remplissoient, son àme. Tel est le nombre de ses ouvrages, qu'on ‘auroit quelque peine à croire que la vie d’un homme ait pu suffire à tant de travaux, si l’analogie qu’on y remarque n'obligeoit à leur reconnoître un même auteur; mais l'extrême fécondité, écueil ordinaire de la médiocrité, fut dans Caldéron, le vrai cachet du génie.

Deux genres principaux de composition se sont partagé l'exercice de son talent, la comédie sérieuse, et celle à laquelle ses compatriotes ont donné, d’après lui, le nom de pièces sacrées (autos sacramentales). La comédie sérieuse de Caldéron a, en général, pour objet la peinture des mœurs nationales ; mais les tableaux qu’il en présente, embellis par l'imagination du poëte , empreints d’un charme idéal et fantastique, rejettent loin d'eux la sécheresse et la monotonie, insé-

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parables d’une description exacte de la vie privée. Les ressorts de l’action sont pris dans les plus nobles sentimens qu’offrit au poëte le génie de,sa nation, l'honneur et l'amour.

À leur haute appréciation se rattachent les grands effets de sa poésie : l'honneur est peint, dans ses compositions, SOUS ces traits élevés que lui prête l'imagination des modernes, comme une puissance absolue qui juge le principe des actions, sans égard pour leurs conséquences , inflexible comme le devoir, et toujours accompagné de cette susceptibilité morale qui craint le soupçon comme le crime même, et ne voit nul intermédiaire entré la pureté parfaite ét l'extrême souillure : « Pour peindre la délicatesse de » ce sentiment dans les pièces de Caldéron » (dit l'auteur auquel nous empruntons cette » analyse), je ne puis trouver d'autre image » que celle de l'hermine, qui, suivant une » ancienne tradition, poursuivie par des » chasseurs , se résigne à la mort, plutôt que » de traverser un marais où elle tacheroït sa » blanche fourrure. » Mélé au sentiment de amour, l'honneur en rehausse le caractere ;

et comme il proscrit dans les hommes toute pensée douteuse, toute action dont il ne puisse avouer le principe, de même il consiste pourles femmes à n’aiïmer qu'un homme irréprochable, à l'aimer constamment etsans partage , à ne rien souffrir dans les sentimens ni dans les relations qui blesse la pureté de cette affection. Nul ressort étranger ne complique les fils de laction ; nulle passion vulgaire ne trouble l'harmonie de ces tableaux; la jalousie même, dans les pièces de Caldéron, n’est plus ce vice fondé sur légoisme, qui n’a que la possession pour but, et dégrade toujours celle qui en est l’objet; mais, un amour plus susceptible, qui s'attache aux pensées autant qu'aux actions, et honore du moins celle qui lexcite par le prix qu’il met à ses qualités les plus relevées. La pensée du poëte semble créer un monde plus relevé, que n’atteignent point les passions grossières du monde réel, comme les’ exhalaisons impures de la terre ne s’élévent point au-dessus de sa surface.

Quelque charme qu'offrent ces brillantes compositions, leur mérite est, dit-on, Sur-

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passé par celles où Caldéron a consigné lexpression de ses sentimens religieux. Un penchant irrésistible l’entraînoit vers cette peinture, et la religion sembloit pour lui un premier besoin de lime, une continuelle émanation de la nature. Tout ce que la foi chrétienne offre de sentimens et d'images semble avoir été épuisé par la muse de Caldéron : la pompe de l'expression, la beauté du rhythme le disputent dans ses vers à la noblesse des pensées ; et lallégorie même, si froide ailleurs, y devient une source constante de vives émotions. C'est à ce genre de compositions que ce poëte lui-même attachoit sa plus grande gloire, et c'est par elles aussi qu'il excitoit le plus d'enthousiasme parmi ses contemporains. L'Espagne, après ce grand homme, n’a rien produit qui puisse lui être comparé; et comme son talent laissoit ses imitateurs sans espoir de l’'atteindre, les poëtes qui lui ont succédé ont mieux aimé chercher dans un genre différent, des effets qui ne les missent point en concurrence avec ceux produits par la muse de Caldéron.

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