CHATEAUBRIAND
Voici un ouvrage qui va nous offrir à un haut degré, le genre d'effet que nous regrettions tout à l'heure, l'impression pure et calme que procure le développement suivi d’une grande pensée. Le succès du Génie du Christianisme, considéré surtout dans celle de ses parties qui contient; sous le nom de poétique, l'exposé du système littéraire de son auteur, prouve mieux que de longs raisonnemens la nécessité de cette alliance entre la littérature et les opinions sociales dont il offre lui-même. un si bel exemple. Ce que M. de Chateaubriand recherchoit particuliée-
rement dans le «plan de son ouvrage, c'étoit le rappel des esprits vers nos anciennes croyances ébranlées par de longues convulsions politiques. Mais quand d’autres marchoient versce but, en offrant à l'intelligence les preuves de la vérité de la religion, l’'auteur du Génie du Christianisme tàchoit de l'atteindre, en peignant à l'imagination, la richesse et l'harmonie de ses tableaux, au sentiment, le charme de ses croyances et de ses souvenirs. Ses éfforts n’ont pas été vains; on a pu critiquer dans son livre le plan de quelques épisodes , des détails de style , des opinions hasardées peut-être, parce qu’elles ne tiennent point au fond du sujet; mais ce qu'on n’a-point réfuté, c’est la base qu'il avoit donnée à son système, c'est le grand principe littéraire qu'il avoit développé, l'excellence de la religion chrétienne considérée dans ses rapports avec le génie
littéraire. Le gant jeté pour la première fois à la littérature classique, dont la plupart des
théories étoient implicitement attaquées , ne fut relevé par personne; et le christianisme
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conde fois ces fausses divinités dont le culte, partout repoussé, s’étoit réfugié parmi les poëtes.
Si l’on cherchoit, en effet, des objections contreldes théories de l'auteur;'ce seroit bien moins dans leur généralité même, que dans l’exagération de quelques unes:de letirs conséquences qu'on pourroit les trouver. M: de Chateaubriand a voulu tout: rapporter dans la littérature et dans les arts à l'influence de la religion chrétienne. Mais tel est le danger des idées exclusives, qu’en satisfaisant Îles besoins de notre esprit, elles déguisent parfois les véritables rapports dès choses. Lors, par exemple, qu'ilcompare les anciens aux modernes, dans la conception de Pépopée , dansla peinture des caractères etdes passions, dans l'emploi des lieux communs poétiques, on est d'accord avec lui sur la supériorité qu'il reconnoît aux derniers. Mais cette strpériorité n’est pas tant, comrne il paroïît le croire, la conséquence unique et immédiate du système religieux que les modernes ont suivi, que le résultat général des perfection
nemens.que leur civilisation a acquis '. Peutêtre aussi M. de Chateaubriand juge-t-il avec trop de complaisance l'influence de la relision chrétienne dans les beaux-arts , la mu-
: La religion chrétienne , parfaite sous les rapports de la morale et du culte, n’a pu, par son essence même , avoir que ces grands objets en vue. Elle a laissé libre pour tout le reste le domaine de l'imagination et de la pensée, ou n’a agi que par l'influence médiate des principes qu’elle avoit posés ailleurs. Aussi, quand les modernes, aidés de tous les perfectionnemens de leur civilisation, se sont servis, pour la peindre, de tout l'avantage que leur donnoit cette civilisation même, ils ont élevé sa poétique à la hauteur de sa morale , et là du moins, où elle se faisoit une philosophie épurée parelle, elle lui a prêté sonlangage. Nous venons de voir l'influence de cette vérité dans les progrès successifs des idées religieuses dans le Tasse, Milton et Klopstock. Ainsi, quand on lit dans le second de ces auteurs les passages que M. de Chateaubriand cite à l'appui de ses idées, on sent à l’instant son immense avantage sur le chantre antique de l’Erèbe et du Chaos. Mais quand on se rappelle la manière dont des auteurs plus anciens, chrétiens aussi, ont peint les mêmes objets décrits par Milton, quand on se rappelle nos Mystères du seizième
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sique exceptée. L’infériorité de faitides modernes est à beaucoup d’égards en rapport avec le système religieux des deux peuples ; mais un tel désavantage n’avoit pas besoin d’être déguisé par celui qui réunissoit d’ailleurs tant de genres de supériorité. Enfin,
on pourroit trouver plus ingénieux que s0-
lides quelques autres rapprochemens que M. de Chateaubriand établit entre le christianisme et la poésie ou les sciences ‘. Mais en
tienne a été si indignement trayestie, on sent que la prééminence actuelle des modernes tient à une cause itrès-générale, l’état présent de leur civilisation, et qu'à bien dire l'influence du culte agit, surtout ici,
comme élément de cette civilisation même.
= Telle est l'opinion de cet écrivain sur l’origine de la poésie descriptive (si par ces mots on entend la représentation spéciale des scènes de la nature, ce genre particulier qu’on nommeroit avec plus de justesse poësie de paysage ). Si les anciens n’en offrent aucune trace, c’est, selon lui, que, peuplant la nature de divinités imaginaires et s’accoutumant à n’y voir que leur action, ils en rapetissoient le caractère et en bannissoient la vérité; et les modernes à leur tour sont
redevables de leur poésie descriptive au christianisme,
exprimant de pareils doutes sur l'extension qu'il donne à quelques parties de son Système, on n’oseroit en faire la base d’un reproche , tant l'inconvénient naissoit de la na-
qui à chassé de la création cette foule de dieux inutiles. Cette ingénieuse explication peut avoir son genre de réalité; mais on en trouve une autre dans la position comparée des deux peuples. Le penchant à la poésie descriptive, qui touche de bien près au penchant mélancolique de l'esprit, tient à un ordre de choses qui, en plaçant continuellement l’homme hors de la nature, lui fait sentir le besoin de la retrouver au moins par l'imagination. Les anciens, que leurs mœurs et leur genre de vie en rapprochoient davantage , qui étoient en quelque sorte nature eux-mêmes, ne recherchoient pas dans:les livres ce qu’ils avoient sans cesse sous les yeux. Les modernes, vieux de civilisation , entourés de mœurs et d'usages factices, les rencontrant partout entre eux et la nature, cherchent dans leur poésie l’image de celle-ci, précisément parce qu’elle est étrangère à leur existence, parce qu’ils ont cessé d'en faire eux-mêmes partie, et qu’à force de s'en éloigner elle est devenue objet pour eux. Les développemens de cette idée seroient déplacés 1c1. Toujours est-il certain qu’on voit la poésie descriptive
naître des progrès même de la civilisation et en suivre
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ture même du sujet. Quand l'étude suivie d’une grande pensée.en à fait saisir à l'esprit tous les rapports, qu’elle l'a pour ainsi-dire identifié avec sa propre nature, il est bien
partout les phases. Les Romains, plus perfectionnés que les Grecs, en offrent déjà des traces. Lorsqu'on lit dans Virgile les beaux vers où il appelle de tous ses
vœux le spectacle de la nature,
Sin, has ne possim naturæ accedere partes
Rura mibi et rigui placeant in vallibus amnes ; Flumina amem, sylvasque, inglorius. O ubi campi, Sperchiusque et virginibus bacchata Lacænis Taygeta! O qui, me gelidis.in vallibus Hæmi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbrà!
GÉorG..!, liv. 2.
on sent que si ce n’est point encore là de la poésie descriptive , l'origine en est dans les sentimens que ces vers retracent. Nos poëtes du moyen âge, replacés à peu près dans la position sociale des anciens , ne l’ont point connue, tout chrétiens qu'ils étoient; et elle semble avoir pris naissance presque de nos jours dans les mêmes causes que nous montrerons ailleurs avoir développé parmi les modernes ce penchant mélanco-—
lique de l'esprit.
difficile qu’à force dé conviction on ne s’exagére quelques unes de.ses conséquences, et que la même disposition d'esprit quien a fait atteindre les limites ne les fasse quelquefois dépasser. D'ailleurs, que d’aperçus nouveaux, que de rapprochemens ingénieux, l’auteur doit à cette conviction dontilest pénétré! Que de pages éloquentes elle lui inspire! Quand M. de Chateaubriand oppose l’austère simplicité de la tente des patriarches, à la grâce naïve des mœurs antiques, l’éloquence abondante d’'Homère, au sublime instantané des prophètes; quand il peint la religion en harmonie avec lanature, prétant à ses tableaux le charme de ses croyances, dispersant ses monumens dans la variété de ses scènes, enveloppant enfin tout son spectacle d’un reflet de cette lumière divine, sans laquelle limmensité même dela création seroit pour l’homme un objet d’épouvante, on admire la force de ses tableaux, on s'étonne de leur nouveauté, et lon se demande comment tant de poétiques effets, tant de sources puissantes d’inspirations, méconnues pendant les siècles de prospérité du christianisme en France, ont
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