‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 47 sur 72 · SE · texte numérisé non relu

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Mais si l’unea participé de l'unité des causes qui lui ont donné naissance, l’autre doit se ressentir de même de leur complication. Les écrits des anciens ont un type de simplicité, qui en fait le caractère le plus constant ; circonscrits dans certaines formes, ils s’offrent à l'esprit sous un aspect régulier et Symétrique, qui n’y laisse entrevoir de différences que celles qui proviennent de la nature individuelle du génie de l’auteur. Il a été facile d’y saisir des rapports généraux, à laide desquels on y a introduit des divisions, et classé, pour ainsi dire, ces productions de l'intelligence, comme les naturalistes celles de la nature. Aristote a donné lexemple d’une telle analyse pour la littérature de sa patrie; Horace en fit autant pour celle des Latins, et leur moderne imitateur, Boileau, a obtenu les mêmes succès pour les lettres classiques en France. Mais quand on essaie la même opération sur les productions de la littérature romantique, une insurmontable difficulté se présente, parce que la même simplicité n’existe plus.

On a beaucoup disputé sur les règles en

littérature. Leur nécessité a paru démontrée à certains esprits, tandis que d’autres l'ont entierement rejetée ; c’est sur cette question d'utilité qu'ont porté la plupart des discussions. Mais on peut aussi se demander ce qu’elles sont en elles-mêmes, et alors il est difficile de voir dans la plupart de celles qui ont été jusqu’aujourd’hui présentées, autre chose que des abstractions tirées de la généralité des faits. Vouloir, avec certains critiques, les placer à priori dans lintelligence, et leur donner ainsi une autorité absolue, c’est en méconnoître la nature, ous’enexagérer singulièrement importance.

L'analyse saisit dans la diversité des détails, les analogies d'ensemble, et en crée une sorte de formule à laquelle elle donne Pautorité du nom et de l'exemple. Etudiées dans la plupart des critiques, elles n'y montrent point d'autre origine, et c’est là une observation qui sera reproduite dans la suite de cet écrit. Dés lors, plus les ouvrages que lon considère seront simples, plus ils se prêteront facilement à cette opération de l'intelligence, et plus ses résultats auront de force

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et de fixité. Mais quand, dans un vaste ensemble d'idées, les effets seront influencés par un grand nombre de causes, une télle opération n’offrira plus les mêmes chances de succès ; il faudra renoncer à cette régularité que l'esprit veut introduire dans les choses, sans qu’elle y existe en effet, et ce qui est réellement composé ne pourra plus être exprimé par des lois aussi simples. Tel semble être le cas de la littérature romantique; on tenteroit vainement d'en faire un système littéraire, aussi régulièrement mesuré dans ses dimensions, aussi bien fixé dans ses limites, que l'est la littérature classique. Nul auteur n'a encore tenté d'y introduire le genre de classification, auquel on a soumis les productions de celle-ci. Mais cette différence est bien moins l'effet d’un principe antérieurement adopté, comme on l'a souvent prétendu, que la conséquence même de son mode particulier d'existence.

En général, les auteurs romantiques concoivent leurs compositions dans un sens plus vaste que les anciens, et leur donnent un plus grand degré de complication et de développement. Simplicité d'action, économie de moyens, sont le caractère constant des productions de l'antiquité. Et cette différence ne doit pas être regardée comme accidentelle dans les deux littératures : elle tient au génie propre aux deux nations, et se rattache à toutes celles qui présentent chez elles les progrès des lettres et le goùt des arts.

L'unité de constitution des peuples anciens leur faisoit gouter exclusivement les beautés simples et régulières qui en sont une sorte de représentation. La sculpture est de tous les beaux-arts celui qu'ils paroissent avoir cultivé avec le plus de succès, parce qu’ils retrouvoient dans la simplicité de ses créations l’expression de cette unité morale qui plaisoit à leur esprit; la jouissance pour eux naissoit surtout de la contemplation : les

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modernes la cherchent plutôt dans la succession rapide des émotions ; etilsemble que plus la vie extérieure, si agitée jadis, est devenue régulière, plus ils se sentent le besoin d'échapper de cette manière à son uniformité. Dans les arts, ils ont mieux rendu les effets vastes et animés de la peinture que les conceptions simples et symétriques du ciseau. Un critique moderne, comparant sous ce rapport les deux peuples, a dit que les sculpteurs modernes sont trop peintres dans leurs ouvrages, comme les peintres anciens paroissent avoir été trop sculpteurs dans leurs tableaux; et la justesse de cette observation montre en effet cette différence de soûtet de génie, comme elle en exprime heureusement les effets. On la retrouve avec la même fidélité dans les productions de la littérature, toutes les fois que les modernes ont pu sy livrer à leurs seules inspirations. Dans la poésie dramatique, par exemple, quel immense intervalle de la simplicité de la tragédie athénienne aux compositions vastes et compliquées des auteurs anglais , espagnols ou allemands! De même, l'épopée

ancienne n’est qu'un récit prolongé où les événemens se déroulent lentement sans in-

cident et sans intrigue. La véritable épopée

moderne, celle dont lArioste et le Tasse ont offert l'exemple, semble être dans sa complication la réunion de plusieurs poëmes anciens, et fonde ses effets sur une tout autre disposition de Pesprit. Sans doute, beaucoup d’exceptions se présentent parmi les modernes, et même parmi des auteurs qui appartiennent d’ailleurs à l’école romantique.

En Allemagne, Voss, et plusieurs autres après lui, épris du génie des anciens, ont tàché de reproduire dans quelques écrits le genre de simplicité qui les caractérise; mais ce cas particulier ne nous paroït point détruire la généralité de nos observations. Comme nos auteurs classiques, ils sont alors devenus imitateurs, et le genre qu’ils ont propagé n’en reste pas moins en dehors des inventions propres au génie littéraire des modernes.

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