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Un autre trait distinctif de la littérature, moins général peut-être que le précédent, rentre plus profondément encore dans son esprit. Les auteurs romantiques évitent de donner à leurs ouvrages le but précis et didactique qu’on remarque d'ordinaire dans les compositions classiques; ils peignent la nature avec fidélité, mais sans paroitre se rendre compte à eux-mêmes de l'intention du tableau, et comme s'ils regardoient tout résultat usuel et pratique comme au-dessous de la dignité de Part. La jouissance vague, fondée sur la peinture des sentimens et des pensées, est tout ce qui résulte de la lecture ges. Le lecteurest affecté sans prévoir où son émotion doit le conduire , et le but de sa jouissance lui échappe alors même qu’il jouit le plus. La musique, qu'on
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a si souvent comparée à la poésie, peut donner dans son action sur l'âme la mesure de ces effets; ses sons excitent en nous mille émotions diverses, mille souvenirs mélés et
confus, sans rien nous apprendre sur leur objet, et sans en laisser d’autres traces que la vague et inexprimable réverie qui laccompagne. Un coup d’œil jeté sur les deux littératures achèvera d’éclaircir notre pensée.
Les auteurs classiques se plaisent à donner à leurs compositions une forme déterminée qui permet de les rapporter facilement à tel ou tel genre de littérature. On reconnoîit dans l’ensemble un but que l’auteur ne perd Jamais de vue, et autour duquel, comme centre commun , il coordonne les fils de son ouvrage. Ce but, caché parfois sous les détails, semble appartenir à la partie positive de son esprit, comme ces détails eux-mêmes appartiennent à la partie poétique de son talent. Il ne s'agit pas seulement pour lui d'exposer aux yeux le tableau mobile et varié des passions humaines; de peindre l’homme dans toutes les relations où la société le présente, ou dans lesquelles l'imagination , plus féconde encore, peut le concevoir, il faut, de plus, que ses tableaux offrent quelques résultats pratiques dont l'esprit soit amené à reconnoitre la vérité et la nécessité. Ainsi,
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dans la littérature dramatique , les classiques modernes ont, d’après les anciens, mis au premier rang ce qu'ils ont appelé comédie de caractère. L'auteur y trace une image de la société, non d’une manière purement abstraite et poétique , mais dans ce sens au contraire que tout y concourt à faire saisir à l'esprit la peinture d’un vice ou d’un travers déterminé; et la marche de l'action est tellement disposée, que ce vice ouce travers finissent toujours par attirer sur le personnage qui en est atteint, la punition qu’il mérite ou le ridicule qu'ileraint. Il semble que le spectateur, averti par l'exemple, doive tirer de ce qu’il a vu une conséquence utile, et prendre une leçon de conduite plutôt qu’un délassement de l'esprit. Les comiques grecs alloient plus loin : ce n'étoit plus le vice en général qu'ils peignoiïent, mais lindividu lui-même. Certaines pièces d'Aristophane sont des discussions politiques transportées de la tribune sur le théâtre. Le même principe a donné naissance, parmi les classiques , à l’épitre, à la satire, au poëme désigné par le nom de didactique. Toujours ce
but d'instruction ou d'utilité semble dominer, et ces écrits ont tous pour épigraphe le fameux précepte de lancien législateur du Parnasse , que le comble de l’art est de réunir l'utile à l'agréable.
Ces divers genres de composition sont à peu près étrangers aux auteurs romantiques, et rarement on trouve dans leurs ouvrages ce mélange d'instruction et d’amusement , cette ordonnance de toutes les parties vers une même fin, qui peuvent se rencontrer dans l’imagination du poëte , mais que n'offre guère la vie réelle. L'auteur, plus vague dans ses tableaux, retrouve des situations et des sentimens dont chacun peut apprécier les effets et reconnoître la justesse. Mais c’est là tout; s’il a intéressé, son but est rempli, et vainement lui demanderoit-on un compte exact du résultat pratique qu’il en faut tirer. Ce système, au premier abord, paroit offrir un degré de perfection de moins. Cependant on peut se demander s’il est, dans la réalité, moins fidèle à la nature et moins conforme au véritable génie de la poésie. D'abord, il
n'arrive guère dans la vie que les événemens
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se rangent d'eux-mêmes au gré de la raison ou de la justice. Le monde extérieur offre une vaste arène où les intérêts et les passions se combattent de mille manières. La victoire reste à la force ou à la ruse; mais le plus souvent la vertu n’est pas une cause de succès, ni le vice une cause de chute, et c'est là sans douté ce qui fait le prix de celle-ci. Les anciens, observateurs judicieux de la nature, avoient bien senti l'influence de cette vérité dans l’ordre moral, et ils lavoient exprimée dans leur littérature, en plaçant leressort tragique dans l’ascendant de cette puissance aveugle , nommée par eux destinée , qui dispose des événemens sans s'arrêter aux combinaisons de la prudence humaine , et ne laisse d'autre ressource, que de plaindre ses victimes ou de détester ses faveurs. En géneral, C’est ailleurs que dans les incidens de la scène du monde qu’il faut chercher des lecons de morale et de vertu; et. le poëte qui nous offre la peinture de cette scène, teile qu’elle existe en effet, flottante au gré d’une puissance sage sans doute dans ses vues, mais souventinexplicable pournous dans ses effets,
et qui place le principe et la récompense des vertus, dans les lois de l'intelligence et dans les préceptes de la religion, est bien plus près de la vérité et de la réalité.
Nous avons dit encore que cette manière de voir étoit plus conforme à l’essence du génie poétique; et, en effet, ce seroit prendre de la poésieet des beaux-arts en général une assez fausse idée, que de leur donner ce but d'utilité pratique, qui leur Ôôte leur indépendance d'existence pour en faire l’accessoire d’un genre étranger. Le poëte veut plaire , intéresser, toucher; il laisse à d’autres le soin de régler et d’instruire, et c’est au sentiment plus encore qu’à l'intelligence qu'il doit compte de ses effets. On connoit le mot de ce géomètre, qui demandoit au sortir d'une représentation de Phèdre Qu'est-ce que cela prouve? Beaucoup d’esprits, sans s'en douter, semblent lavoir pris pour devise, et il seroit la conséquence obligée du système qui subordonneroit l'effet poétique du talent àson utilité. Chaque art a son but, sa marche et ses moyens. Demander de lui
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