‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 52 sur 72 · RER · texte numérisé non relu

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vouement de Nisus., ne sortent du cerclergénéral d'idées dont on retrouve ailleurs la peinture dans Pantiquité. Virgile lui-même n'a pas été plus heureux que les autres auteurs anciens , dans la description de celle des passions qui dispose le plus à la mélancolie. L'amour, et surtout l'amour malheureux , dépouillé dans ses vers de son charme idéal et mélancolique , est peintcommeune flamme qui s'attache aux sens, comme un égarement physique où la divinité entraîne les mortels qu’elle veut punir; et, par une bizarrerie dont l'antiquité offre plusieurs autres exemples, cest à une amitié suspecte dans ses mœurs que Virgile a prèté quelques uns des traits de l'amour véritable. Les élégiaques latins, tout en confondant ce sentiment avec la volupté, en ont parfois-bien mieux saisi les effets. Un autre poëte latin, placé à côté du chantre de l’'Enéide, achève d’exphiquer ce caractère positif de la muse élégiaque des anciens. Horace, ce chantre aimable des amours et des plaisirs, tire quelquefois aussi de sa lyre des accords sombres et douloureux. C’est alors la nécessité de la mort qui

l’'avertit de jouir des bienfaits de la vie; c’ést l'image menaçante de lavenir qui rehausse les charmes du présent, ou l'instabilité de la fortune qui lui apprend à se défier de ses faveurs; c’est enfin le retour sur elle-même d'une philosophie prévoyante, qui laccoutume davance à la perte des biens dont la jouissance ne lui est que momentanément accordée. Mais ces préceptes de la sagesse antique, ce langage de l’école d’'Epicure, si habilement mélé aux riantes images de la poésie, sont encore bien éloignés du sentiment, à la fois vague et profond, désigné par les modernes sous le nom de mélancolie.

Les langues même de l'antiquité n’ont point de terme qui en exprime le vrai sens. Les anciens, qui approfondissoient si bien la vie, bornoient là leur étude; leur génie positif repoussoit tout ce qui sembloit tenir à des besoins factices de l’âme. L'idéal , qu’ils connurent si bien dans les arts, resta toujours en dehors de leur littérature, soit qu’ils ne l'y aient point conçu, soit qu'ils l’aient jugé trop contraire à la vérité, premier besoin de leur esprit.

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C'est dans notre climat, dans notre-relision, dans nos mœurs, qu'il en faut placer les causes, comme c’est dans notre littérature qu'il en faut chercher des exemples. Le-spectacle de la nature vers le Nord porte une expression de tristesse inconnue aux champs brillans du Midi. La rêverie est fille de ce ciel, qui refuse sa lumière, de cette terre qu’on diroit vouloir:se parer en été du deuil de ses longs hivers. L'âme, à son tour, toujours frappée par la même impression, en reçoit l'empreinte et revêt à la longue les couleurs de la nature qui l'entoure. Le génie mélancolique d’'Ossian rappelle la sombre atmosphère des Hébrides, comme les riantes fictions d'Homère semblent empruntées au soleil éclatant de la Grèce; et l'influence du climat, tant exagérée ailleurs, ne sauroit être méconnue ici. La religion chrétienne, à son tour, ce culte de mystère et de contemplation, qui place homme en dehors de sa propre existence, et fait de son séjour sur la terre le lieu de son exil; la religion chrétienne semble faite pour nourrir en Occident ce penchant déjà favorisé par la nature. Quel

détachement de la vie, quel profond abattement de l’âme fait supposer ce goût, si général jadis, de la vie monastique ! Enfin, il y a dans la société moderne une impossibilité d'agir qui tourne au-dedans toute Pactivité des esprits. Quand les intérêts politiques ont cessé d'exister activement pour la masse; quand dans le monde tous les rangs sont marqués, toutes les places occupées, quand chaque carrière est fixée d'avance par la fortune‘ou la naissance, et que l’ordre social, réduit en quelque sorte à sa plus simple expression, ne se soutient plus que par le repos même de ses membres, c’est dans limagination que se réfugie ce besoin d'activité qui tourmente certaines âmes. Mais Pimagination, puissance dangereuse, se contente rarement de la réalité des choses; et, quand on s’est complu avec elle dans les illusions d’un monde idéal, c'est avec dégout qu’on retombe sur les intérêts vulgaires et les devoirs monotones du monde réel. Alors naït, de l’excès même des forces de la vie, la mélancolie, ce mal‘moral qui les consume; heureux encore quand les croyances religieuses

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lui donnent un but, et quand les passions n’en aigrissent pas le caractère !

C’est à peindre les divers états de l'âme que se sontattachés lesauteursromantiques; ets'il étoit vrai qu'ils eussentemprunté aux anciens la première idée de cette peinture, au moins faudroit-il convenir qu’ils lui ont donné une étendue et une perfection qui les met bien au-dessus des premiers inventeurs. Au milieu des exemples qui se pressentdans la mémoire, quelques citations achèveront de fixer le sens de ces tableaux. Parmi nous, l’auteur du Génie du Christianisme a décrit, dans lépisode de René, ces vagues désirs et ces longs tourmens d’une âme réveuse et solitaire, que rien de ce qui l'entoure ne satisfait, et qui

trouve dans sa propre pensée le plus crüel ennemi de son bonheur. Young, chez les

Anglais, a exprimé, avec une énergie inconnue jusqu'alors, les effets sur la pensée des dogmes austères du christianisme, et cette mélancolie profonde qui saisit làme à l'aspect de cet infini qui la presse de toutes parts.

Mais c’est surtout parmi les Allemands que ce genre de sentimens a trouvé ses plus nom-

breux interprètes, et nul autre n’est plus en harmonie avec le caractère de cette nation.

Klopstock , dans son Messie et dans ses odes, a heureusement reproduit les sombres effets de la, muse d’Young. Schiller, dans sa poésie lyrique, a prêté à l'expression des sentimens mélancoliques, sinon un caractère aussi profond, au moins un charme plus doux et plus touchant. La mélancolie de Schiller est un indéfinissable mélange de philosophie et de sensibilité; elle est à la fois celle du poëte qui sent ,et du sage qui raisonne, et son effet est d'autant plus sûr que l'affectation , écueil ordinaire des écrivains en ce genre, lui est totalement étrangère, soit que, dans une naïve ballade, Schiller reproduise les récits mélancoliques du passé, soit que, dans sa poésie inspirée, il peigne le retour sur ellemême d’une âme que l'expérience désabuse de la vie, et qui pleure, en avançant dans la carrière, tant de croyances généreuses, tant de nobles espérances, perdues sans retour.

Toujours on sent que les sentimens qu’il exprime sont ceux dont il est luimême rem-

pli, et que c’est de l’âme du poëte que sa mé-

lancolie est passée dans son style. Goëthe, comme l'auteur de René, a peint dans Werther ce malaise d’une âme déplacée au milieu d’une société qui ne peut la comprendre, mais pour laquelle les passions augmentent l'activité de cette souffrance et décident à la fin de la destinée.

Les poëtes allemands ont surtout rendu avec bonheur, les effets de la nature sur imagination, cette réaction du monde des sens sur le monde de l'intelligence, dont Ossian a fourni les premiers modèles; et lon sent à la fidélité de leurs tableaux, qu’ils en ont puisé l'inspiration dans l'objet même qu’ils représentent. Quelques odes de Klopstock , les écrits de Herder, de Tiedge, de Matthison, de Kosegarten, et de beaucoup d'autres encore, plairont toujours à ceux qui cherchent dans la poésie, un sentiment vrai des beautés de la nature et des émotions qu'inspire la variété de son spectacle. La poésie descriptive, en effet, tient de bien près au penchant mélancolique de l'esprit, et presque toujours, en littérature, on voit ces deux genres naïtre en même

temps et des mêmes causes, et se prêter un mutuel appui. Nous avons émis ailleurs sur ce sujet quelques idées auxquelles, pour plus de briéveté, nous renvoyons le lecteur’.

Ainsi est née dans la littérature romantique, et de causes propres à notre civilisation, cette source d’effets littéraires inconnus à l'antiquité. On a dit quelquefois qu’il y avoit peu de vérité dans cette peinture, et que la nature ne comportoit pas de tels sentimens. Sans doute tous les esprits ne sont pas également susceptibles de les éprouver ; mais que deviendroient la poésie et les beaux-arts en général , s’ils devoient borner l'horizon de leurs créations au cercle d'idées que tous les hommes ont en commun ? Il est dans la nature même une nature privilégiée, qui doit être surtout l’objet de limitation.

Admettre pour la littérature un autre principe, seroit finir par réduire l’homme à ses besoins physiques, et la littérature à devenir lexpression de ces besoins. C'est, il faut

? Voy. ci-dessus une note sur le Génie du Christianisme.

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