‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 57 sur 72 · NERO ER RER · texte numérisé non relu

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suivi : l'un fut le don de la nature, l'autre

fut le résultat de circonstances dont ils n’ont point été maitres; et chercher dans leurs écrits la part que ces circonstances y ont eue, C’est faire l’histoire de ce siècle, et non pas la critique de ses écrivains. C'est dans ce sens seulement que nous considérerons ici cette époque célèbre; si nous hasardons quelques critiques, elles n'auront presque jamais rien de personnel contre les auteurs ; nous parlerons des choses bien plus que des hommes, et de la littérature bien plus que des écrivains. Les productions d’un Boileau, d’un Corneille, d’un Racine, peuvent, éomme tout autre système d'ouvrages , être rapportées à des principes littéraires qu'on s’est faits d'avance, et de la valeur desquels le lecteur est juge à son tour; mais fixer le rang que de tels hommes occupent dans la série des grands écrivains , mesurer la portée des facultés que la nature leur avoit départies,

est une tâche toute différente qu’il faut laisser à ceux qui se sentiront les forces de la remplir.

La littérature classique, en France, considérée surtout dans les auteurs contemporains de Louis XIV, offre un exemple remarquable de ces rapports que nous avons dit exister entre la littérature et les opinions sociales. Dans la forme, elle fut une fidèle imitation de celle des anciens, et déjà nous avons exposé quelques unes des causes qui lui imprimèrent cette direction. Il reste à montrer comment le caractère que prit cette imitation et le sens des ouvrages auxquels elle donna sa forme, se lièrent eux-mêmes aux Causes générales qui influoient sur la société d'alors, c’est-à-dire aux idées dominantes en religion et en politique, à la tendance du gouvernement, etc. Décrire dans ce sens la dernière moitié du dix-septième siècle; seroit préparer de la manière la plus convenable l’histoire de ses lettres et de ses arts; mais ce tableau, suffisamment développé, comprendroit des volumes dans son étendue ; nous nous bornerons aux traits

Li: 220 CAL principaux quien fixent l’ensemble, en nous jt attachant surtout à l'influence toujours si | puissante des formes politiques sur les prodt ductions de la littérature.

h | Les guerres civiles, enfantées par la reli- 4 sion durant le seizième siècle, au milieu des 4. | | désastres qui en furent la suite, avoient dé- | veloppé dans les âmes un courage et une il énergie qui expliquent les grands caractères que cette époque offrit en abondance. Mais quand le calme fut rétabli, ces vertus mêmes, faites pour des temps de troubles , menace-

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| rent le repos obtenu, et devinrent surtout dangereuses pour l'autorité royale. Un mi- | | nistre , dévoué à sa cause, sut, par ses armes | et par son génie, en comprimer lessor où | en dénaturer le caractère. Le cardinal de Ri- | chelieu abattit lorgueil des grands, ploya toutes les têtes sous un même joug, et apprit aux esprits les plus fiers à ne briller que du seul éclat qui rejailliroit sur eux des approches du trône. Les effets de son ouvrage se montrérent après sa mort dans ces troubles de la Fronde, image ridicule des sanglantes querelles de la Ligue, où l'intrigue

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prit la place de l'audace ; où la révolte parla constamment le langage de la soumission, et tourna pendant sept ans sur elle-même sans obtenir le plus léger résultat; ou le peuple, enfin, las de ces chefs qui l’agitoient sans le faire avancer, leur retira sa dernière estime pourse jeter entre les bras du pouvoir royal, qui lui promettoit du moins le repos. Alors parut un monarque, objet de trop de critiques, après lavoir été de trop d'éloges, auquel le sort remit cet héritage de respect et de soumission, et que la nature sembloit avoir créé exprès pour en jouir. Louis XIV, despote plus encore par instinct que par principe, représentant naturel des idées qui circuloient alors sur lautorité illimitée des rois , faisoit oublier le joug qu’il appesantissoit sur des sujets fiers eux-mêmes de le porter, par un caractére généreux, par un esprit plein de noblesse et de dignité, enfin, par une sorte d'art de régner, que nul autre roi peut-être n’a possédé au même degré. Sous son règne, la France entière sembla concentrer tous ses désirs de gloire, dans celle qui brilloit en la personne du souverain. Le roi

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représentoit la cour, la cour représentoit le royaume; l'opinion remit en ses mains tous les pouvoirs et tous les intérêts, l’affranchit de toutes les formes, approuva où justifia toutes ses mesures; et ce ne fut que vers la fin d’un règne long et signalé par tous les genres d'illustration, que des malheurs de famille et des revers publics abattirent la fierté du monarque vieux et affoibli, et soulevérent aux regards des peuples un coin du voile qui avoit jusqu'alors caché l’homme à leurs yeux.

Cette forme de gouvernement pouvoit à cette époque procurer d'importantes améliorations en politique, en établissant au dedans l’ordre et le repos, après lesquels la nation soupiroit depuis si long-temps, et en assurant au dehors l'influence politique de la France. Peut-être fut-elle alors la seule possible , comme résultat des faits antérieurs et des idées du temps; et peut-être ce roi, qu’on a tant accusé de lavoir établie, ne fitil que suivre l’impulsion générale qui l'y portoit ; car, dans les événemens de quelque importance et de quelque durée, la part des

hommes est presque toujours bien moindre que celle des circonstances. Quoi qu'il en soit, son influence sur les esprits fut -profonde et déterminée. S'il est facile de chercher dansun gouvernementabsolu le remède aux excès qu'entraine la liberté, il ne l'est pas autant d’y conserver les qualités qu’à son tour elle développe. En ôtant au pouvoir royal toutes ses barrières, en traitant la résistance de rébellion, et, parant la soumission même du nom de gloire, il fallut oublier qu’il avoit existé en France des corps indépendans, des états-généraux, des parlemens, auxquels les prédécesseurs du monarque avoient reconnu uneautorité et demandé des conseils. Les souvenirs du passé furent bannis comme un outrage à la majesté du présent, et la France ancienne devint bientôt étrangère à la France d'alors. À ce règne commence cet isolement ou les derniers rois de France se sont trouvés sur un trône autour duquel tout s’étoit aplani, mais que tout aussi avoit cessé d'appuyer, et qui perdoit ainsi en force réelle ce qu’il gagnoit en liberté d’action. Les idées de gloire et de pa-

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trie se confondirent toutes dans celles de souverain; ce grand nom absorba tous les devoirs et tous les sacrifices. Mais, par une suite nécessaire, quand le temps eut dissipé le prestige qui l'environnoit, les esprits, en le perdant, crurent que rien ne lui survivoit en France. Alors on put se convaincre de cette vérité, que ce n’est point impunément qu'on Ôte aux âmes les vrais mobiles qui développent et entretiennent leur activité. Un relâchement général succéda au ressort factice qu'avoit produit cet amour individualisé de la royauté, et les hautes classes de la société en donnèrent les premières l'exemple.

Quelle ressource restoit-il à ces hommes qu’on avoit exclus de toute participation aux intérêts publics, aux discussions politiques, et dont toutes les pensées s’étoient tournées vers les moyens d'obtenir par la faveur, des honneurs ou des richesses ? Les dissipations de la régence, l’immoralité du dix-huitième siècle, furent la suite de ce manque d’alimens que réclamoit l’activité de la nation, bien plus que l'effet de son caractère propre; et ce fut par une conséquence du même sys-

tème qu’on arriva à cette époque d’abaissement national, où, selon l'expression d’un auteur moderne, les compagnons de saint Louis eurent pour descendans les courtisans de Louis XV.

Les mœurs et les opinions éprouverent à leur tour l’influence de l’ordre de choses établi en politique. Les institutions féodales, oppressives pour Jamasse, plaçoient du moins les grands au sein d’une existence forte et indépendante, qui n’étoit point sans gloire et sans dignité. Des habitudes guerrieres , une vie active, conservoient quelques vertus libres et fières; et il y avoit dans la société d'alors plus d'abus que de vices, plus d’ignorance que de corruption. Sous Louis XIV, le séjour de la cour, les jouissances du luxe et de la mollesse, en développèrent bientôt les germes. Sous une apparente austérité, une corruption réelle se glissa dans les mœurs, et le souverain , au sein de sa cour, en donna le premier le dangereux exemple. Alors la dégénération des mœurs amena à son tour

: M. de Barante.

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