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au précepte de ses écrivains, et a borné toute sa gloire à celle qu'il acquerroit en marchant sur leurs traces. Il ne faut point conclure de la tendance philosophique que prit la littérature entre ses mains, à un changement analogue dans ses principes littéraires. Depuis Louis XIV, de grandes modifications s’étoient opérées dans les opinions politiques de lanation, et ces modifications , Voltaire, comme les autres auteurs de son temps , les exprimoit dans ses écrits. Mais tandis que les idées changeoïent ainsi, les formes littéraires restoient les mêmes, ou, dumoins,lesinnovations qui s’introduisoient portoient sur des détails d'exécution, mais n’altéroient point le principe. Telles furent celles que Voltaire lui-même apporta dans l’art tragique; il substitua l'esprit philosophique du dix-huitième siècle à la galanterie chevaleresque du dix-septième : la vérité théâtrale y gagna peu. Jocaste, insultant les dieux et les prêtres, n’est pas plus dans la nature antique, que Mithridate ou Titus amoureux. Mais un service plus réel que rendit Voltaire à la scène française, fut de
lui donner, dans ses ouvrages, plus de mouvement et de variété. Du reste, ses critiques amères et bouffonnes de Schakespear n’attestent pas moins que son admiration passionnée pour Racine, son éloignement pour tout autre culte que celui de la muse classique. Ce sentiment, d’ailleurs, sembloit fortifié en lui par sa manière d'envisager l'histoire du moyen âge, et surtout celle de sa patrie pendant cette époque. Epris d'un amour exclusif pour ce dix-septième siècle, que la protection accordée aux lettres absolvoit à ses yeux de tout reproche , il s'est toujours plu à considérer notre histoire , jusqu’au règne du grandroi, comme l’ennuyeuse compilation des annales d’un peuple ignorant et barbare. Le blâme ou lironie sont prodigués en cent endroits à tout ce qui n’a pas eu le bonheur de naître dans les temps modernes; et, comme sil eût voulu montrer par un exemple le mépris qu'il faisoit de cette ancienne France, il s’est attaché, dans un long et trop célèbre poëme, à en flétrir, par le cynisme et l'ironie, lun des plus mémorables souvenirs. C’est ici l'un des reproches
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les mieux fondés qu’on puisse faire à la vie littéraire de cet homme extraordinaire , que la nature auroit trop favorisé sans doute, si, au don de tant de génie, elle eût joint celui de n’en faire jamais qu'un juste usage. Sa faute ne fut que trop partagée par ses compatriotes séduits ; si des réclafnations s'élevérent contre le succès de son livre, elles eurent uniquement pour objet les mœurs que l’auteur avoit blessées; comme si c’eüt été là son seul tort, et que quelques pages effacées eussent justifié cette longue insulte à l'honneur national, cet outrage aux vertus patriotiques. Nulle voix, dans cet entrainement général, ne s’éleva pour défendre celle à qui la France avoit dü jadis son indépendance ; et la nation, sans esprit public, sans respect pour elle-même, parut long-temps se complaire à ce spectacle de son héroïne, renversée de son autel et trainée dans la fange. Notre siècle, plus équitable, répare tous les jours par de nouveaux hommages ce tort du siècle passé; mais ainsi s’annoncoit alors, dans îles fruits de la littérature, cette dégénération morale de la nation,
qu'avoient de loin préparée les circonstances et qui menaçoit l'avenir de si funestes résultats.
Voltaire, au reste, tout en suivant dans ses productions les règles posées par les auteurs des siècles précédens, étoit bien loin de partager leur admiration illimitée pour les écrits des anciens. Il pousse même la hardiesse jusqu’à avancer «quetoutesles tragédies grec- » ques lui paroissent des ouvrages d’écolier, » en Comparaison des sublimes scènes de » Corneille et des parfaites tragédies de Ra- » cine ‘.» Lui-même a produit les plus beaux effets en invoquant le secours des idées religieuses et chevaleresques de ce moyen âge dont il disoit ailleurs tant de mal. En définitive, on chercheroit vainement dans ses écrits quelque système raisonné de COMpPOsition. La vivacité de son imagination , labondance et la variété de ses idées semblent lavoir entrainé , sans lui laisser la faculté de se rendre compte à lui-même de son but et de ses moyens.
1 Lettre à M. Walpole.
CORRESPONDAN CE. — Année 1768.
Tant que les grands maîtres des dix-Septième et dix-huitième siècles restèrent en possession du champ de la littérature, ils purent, à force de génie, faire illusion sur les défauts de leur système; mais ces défauts devinrent sensibles dans les mains d'écrivains médiocres, et amenèrent peu à peu la décadence qui, vers la fin du dernier siècle, se fit sentir dans la littérature. Dans tous les genres d'ouvrages dont les anciens ne nous ont pas fourni les modèles, nos auteurs, livrés à leur seule imagination, ont pu imprimer à leurs écrits ce caractère d'originalité si précieux dans les arts. Le succès constant et populaire de nos bons romans, de notre théâtre comique , est la conséquence de cette liberté et la preuve de ses avantages. Mais, en suivant dans leurs autres productions les traces de l'antiquité, ils ont dü nécessairement tomber dans les inconvéniens d’une fausse imitation ou d’une froide vérité. La poésie, vers la fin du siècle dernier, au milieu du nombre immense de productions dontellel’entouroit, montroit une ignorance de sa nature, une sécheresse, on pourrait
dire presque une futilité, qui peuvent seules expliquer de tels antécédens. Assujettie à une foule de règles et d’entraves, elle avoit perdu lélan qui doit la caractériser. Le style précieux , les compositions maniérées de l'école de Dorat, ont marqué la première période de sa décadence en France. Bientôt on la vue quitter son inspiration élevée, pour emprunter aux sciences ou même aux arts techniques, leur esprit d'analyse et leurs discussions métaphysiques. On s’est servi du langage exclusif du sentiment et des passions pour exprimer les idées les plus vulgaires, des détails à peine dignes de la prose. Le poëme didactique, composition favorite de cette époque, a tout envahi; et de nos jours, un auteur, se conformant à l'usage, a mis en vers les pages du Cuisinier royal. Non que ces productions d’un talent fécond et facile, si conformes d’ailleurs à l'esprit de: la nation, ne puissent offrir un mérite relatif, et obtenir la bienveillance du lecteur. Ce sont d'ingénieux badinages qu'il seroit ridicule de vouloir juger à la mesure de la poésie épique; mais on regrette que la tendance des
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lettres en France ait exclusivement portéles auteurs, vers un genre aussi froid de compositions, et que les principes de l’école française aient eu pour résultat, l'abandon des beaux effets de la poésie et l'abus trop fréquent de son langage.
La nécessité de ce résultat dut aussi dépendre de la manière dont les critiques du dix-septième siècle envisagèrent la littérature , ou plutôt l’art d'écrire. Isolant le talent littéraire de toute considération générale et philosophique, ils en firent un art déterminé, qui avoit pour but de procurer au lecteur une occupation agréable ou un délassement momentané. La science de l'écrivain sembloit pour eux consister bien plus dans l’habile emploi des formes, que dans la force ou le choix des idées ; et la littérature se composoit tout entière d’un assemblage de règles et de préceptes, qui l’assimiloient à un art technique dont on possède toute la théorie quand on en connoît les procédés. Telles sont les opinions exposées, au moins implicitement, dans la plupart des ouvrages de ce temps. De tels principes pouvoient faire d’'ha-
biles versificateurs, mais non de vrais poëtes. En donnant tant d'importance à l'art, on finit par persuader qu’il pouvoit remplacer le génie; et tel, qui n’avoit point d'idées, crut qu'il y suppléeroit en combinant artistement des mots. De là, cette foule d'auteurs dont les productions, sans couleur et sans vie, échappoient toutefois à la critique, grâce à cette stricte observation des règles, et à qui, à défaut de beautés, il falloit tenir compte des fautes qu’ils n’avoient point commises. On s’est formé dans la suite une plus juste idée du talent littéraire, et l’on a senti que cet art tant vanté d'écrire n’étoit le plus souvent que l'art de penser.
Cette maniere étroite de concevoir la littérature, en ajoutant à ce qu'il y avoit en elle de factice et de conventionnel, tendoit à l’isoler de plus en plus de la masse de la nation. Nous avons déjà dit que ce fut un des caractères les plus marqués des ouvrages du dix-septième siècle, que ce manque de popularité où conduisoient et le système d’imitation , sur lequel la littérature étoit basée, et cette influence des cours au sein desquelles
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