SUITE
REVENONS un instant sur nos pas pour considérer le système de composition classique en France, indépendamment de ses résultats, et dans quelques unes des théories littéraires sur lesquelles il repose. Déjà nous avons dit que les critiques du dix-septième siècle avoient, en général, concu la littérature comme un art déterminé, régulier dans ses formes, méthodique dans ses procédés, susceptible enfin des règles fixes et précises qui régissent nos autres connoissances. Dans la recherche de ces régles, ils furent préoccupés par cette grande idée de la nécessité de se soumettre au système de composition suivi par les anciens , eten particulier exposé par Aristote dans ses divers traités littéraires. La foi à la Poétique d’Aristote fut le dogme du dix-septième siècle, comme la foi à sa physique l’avoit été des siècles antérieurs, et cet homme extraordinaire, après avoir, dans les sciences, long-temps imposé à l’Eu-
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rope le joug d’une aveugle confiance , fit aussi, plus tard, subir à sa littérature l'influence de son génie, comme si les progrès de lhomme vers la vérité n'étoient pas assez difficiles par eux-mêmes, et qu'il fallût que les erreurs d’un siècle obligeassent encore les siècles à venir.
Ici, du moins, on ne se trompoit que dans la fausse application d’un principe qui pouvoit être vrai en lui-même. On préjugeoit
une question qui peut diviser encore les
meilleurs esprits , celle de l’origine et de l'essence des règles en littérature; et l'on attribuoit de suite à celle des Grecs une autorité
absolue, tandis qu’il auroit fallu d’abordexaminers'il n’y avoit rien en elle derelatif à la constitution particulière de leur littérature. Nous avons dit ailleurs que les règles étoient des abstractions tirées de la généralité des faits; et cette définition, si elle nétablit point encore une vérité théorique, explique au moins l'origine de la plupart de celles qui ont été données. En effet, il ne faut point attendre à trouver dans les préceptes littéraires d’une nation une étendue et une
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fixité que ne comporte point leur essence.
Les sciences sont l'ouvrage de la nature et participent à son immuabilité; tout en elles est absolu dans le vrai comme dans le faux.
Mais la littérature, ouvrage des hommes, expression de leur esprit, est, comme telle, susceptible d'autant de formes, qu'il existe pour cet esprit d'états différens et de circonstances capables d’influer sur ses progrès.
Les règles les plus générales en apparence parücipent toujours à la variabilité des circonstances, et il n’y a pas de raison pour donner à la forme de l'idée plus de certitude qu'au fond même de cette idée que nous voyons naître, changer et se perfectionner, avec les développemens successifs des peuples. On a beaucoup disputé sur le beau dans les arts d'imitation, comme sur le vrai dans les sciences; et il ne paroït pas qu’une théorie complète etsatisfaisante en ait été encore donnée. La notion même de ce beau n’est pas rigoureusement définie. Cependant, si une telle inexactitude existe dans les arts : qui, se basantsur la reproduction de formes physiques, ont dans la nature un modéle
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fixe, que devra-t-il en être de celui qui n’exprime que les rapports si mobiles et si dépendans de lesprit humain ? Quelle base commune adopter pour mesurer des effets diversifiés par tant de causes? Ce que, dans l'origine, la constitution particulière de chaque peuple aura déterminé; ce que, dans la suite , l'habitude aura assimilé à ses goûts, deviendra pour lui, par un paralogisme nécessaire de lintelligence, le résultat de la nature même des choses, l'expression absolue de la vérité. On fait honneur à un raisonnement antérieur aux circonstances , de ce que, dans la réalité, ces circonstances seules ont produit; on déduit des principes absolus de faits, nombreux si l’on veut, mais qui restent particuliers, et l’on établit, sur des définitions, des règles qui peuvent en être la conséquence, mais qui ne devroiïent point étendre leur autorité au-delà de la sphère même de la chose définie.
Cette tendance de lesprit humain à tout généraliser, loi premiere de sanature, semble en littérature, comme ailleurs, avoir été la source de la plupart des faux systèmes qu'il
2,79 s'est créés. Le monde intellectuel, trop vaste comme le monde physique, pour la pensée, a été analysé dans toutes ses parties; mais tant de lois absolues qu’on a tàché d’y introduire, sont bien moins la traduction fidèle de ses véritables rapports, que le résultat de la foiblesse d’une intelligence qui a besoin de tout simplifier pour tout comprendre, de tout réduire à l’unité pour tout embrasser. Si le beau absolu, ce beau dont on a tant de fois voulu placer l’immuable expression dans les fruits du goût du jour ou de lopinion du moment, existe dans les œuvres de limagination comme dans les arts d'imitation, ses règles devront être placées très-haut dans la série des connoissances qui reposent sur l’abstraction. Elles devront être déduites, à l’aide de analyse métaphysique, de notions à la fois très-générales et trèsconstatées , et non de quelques faits particuliers, observés et interprétés d’une manière incomplète, comme l'ont fait les critiques du dix-septième siècle. Un profond métaphysicien, en Allemagne, n’a pas suivi une autre
1 Kant, dans sa Criti ue du’ Jugement.
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