‹ Essai sur la littrature romantiqueChapitre 9 sur 72 · ESS PT · texte numérisé non relu

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qui en marquent la durée. Sans Kepler et Newton, avons-nous dit, le système du monde seroit peut-être encore ignoré. Mais qui oseroit nier ou affirmer avec la même assurance que, sans Luther, la réformation du seizième siècle ne se fût point faite; que, sans Voltaire et Rousseau, le dixhuitième siècle n’auroit point vu la révoluton politique qui en signala les dernières années ?

Enfin, si vous portez les yeux sur la littérature ., en restreignant le sens de cette expression aux ouvrages d'invention ou d’imagination , aux fruits du génie poétique, vous ne aouterez plus de l’influence qu'exerce sur elle l’état de la civilisation, ou plutôt vous n'y verrez plus que cette influence”. Ici, en

* L'extension qu'on donne au mot de littérature (pris ici pour ensemble de productions de l'esprit humain) est si sujette à varier, qu’il n’est pas inutile de fixer avec quelque précision celle que nous lui donnons dans cet écrit. La littérature peut être considérée sous deux grands aspects : elle est un art quand ses productions sont le fruit d’un talent que la nature seule

donne et dont là marche et les procédés ne peuvent

effet , il ne s’agit plus de chercher des vérités placées hors de l’homme et douées d'une existence indépendante de la sienne; il faut le prendre lui-même avec ses sentimens et

être ni enseignés ni appris; elle est une science quand ces productions sont dues au raisonnement et à la méthode et présentent des résultats susceptibles de démonstration et d'enseignement. Ni le poëte, ni l’orateur, ne nous diront comment les conceptions et les images qui charment en eux se sont présentées à leur esprit; ils ignorent eux-mêmes, c’est le don de la nature, c’est une faculté primitive qu’ils exercent. Au contraire, le moraliste et le publiciste expliquent par quel échafaudage d'idées ils sont parvenus aux résultats dont ils nous forcent à reconnoître la justesse. L’un semble exercer un art, quand l’autre professe une science. Les deux genres sont joints par le style qui prête aux ouvrages de raisonnement le charme des ouvrages d'imagination ; mais quelque intime que soit cette liaison, on peut les séparer par la pensée. Or c'est sous ce premier point de vue seulement que nous considérerons ici la littérature; elle comprend pour nous la poésie et l’éloquence. Tout ouvrage qui auroit pour but spécial la démonstration méthodique de vérités morales ou philosophiques, quel qu’en fût d’ailleurs le mérite littéraire, sortiroit des bornes dans

lesquelles nous tâcherons de nous renfermer.

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ses facultés, et se servir de ces moyens donnés d'avance pour lui plairé, pour intéresser ou l'émouvoir. Or, Pimagination et la sénsibilité ne sont point des facultés universelles et abstraites comme la raison; leur action tient à des notions, à des préjugés même que la société développe et qui varient comme elle. Il n’est qu’une manière de bien Juger, parce que la vérité dans les choses est une ; mais Dien sentir est un fait relatif, pour lequel nulle règlé générale n'existe, ét qui resté abandonné à l’influénce dé causes varidblés et accidentelles. Sans doute, il est dans le cœur de lhomme, comme dans son.intelligence, des facultés générales qui lui font partout comprendre un certain ordre de beautés.

C'est par elles que les ouvrages de génie traversent les siècles , et se font admirer de tous les peuples, comme s'ils avoientété COMpPOsÉs pour eux tous. Mais ces facultés mêmes, combien elles sont soumises dans leur développement à l’action puissante des circonstances! Combien elles se modifient suivant les diverses positions sociales! Et quelle distance, enfin , de l’homme abstrait, égal à soi-

même dans tous les états de la civilisation, à l’homme réellement existant, c’est-à-dire entouré des mœurs , des opinions.et des préjugés qu’elle lui a donnés, et refondu en quelque sorte par elle! Telle est la condition qui règle l'exercice et le caractère de nos facultés , que plus on généralise dans homme ses idées , plus on aperçoit d'unité dans sa nature ; plus on se rapproche de ses sentimens, plus on lui reconnoit de modes différens d'existence. La raison est le seul point de notre intelligence que la nature ait soustrait à l'empire des circonstances. Tous les peuples s’accorderont sur les vérités mathématiques; ils disputeront sur la morale, et se comprendront à peine sur tout le reste. Et quelle sera dès lors la base des effets littéraires, sinon leur accord intime avec l'état particulier et déterminé où la civilisation a placé l’homme? Que sera le talent littéraire, sinon l’art de profiter de toutes ces circonstances qui donnent accès dans son âme à l'émotion , à la foi, à lenthousiasme ?

Aussi voit-on la littérature compagne fidèle des idées populaires partout où des

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2.4 causes particulières ‘n’en ont point altéré la direction. Un grand exemple est fourni à cet égard par la littérature antique, ainsi que nous le montrerons bientôt ; mais avant d’entrer dans ce sujet , et maintenant que le sens et l'étendue de cette proposition, que la littérature est l'expression de la société, sont ainsi fixés, voyons quelles sont ces causes générales et antérieures dont la littérature , ainsi définie, dépend. ILest clair que la question revient à étudier les causes qui déterminent chez un peuple l'état et le caractère de Sa société; car si, comme on vient de l’établir, ces deux choses, la société et la littérature , Sont dans un rapport constant, étudier les causes qui ont déterminé l’état de la premiere, c’est indiquer le principe auquel lautre se rattache. Es- Sayons de fixer nos idées sur quelques points dans cette recherche . l'une des plus intéressantes qui soient offertes à la spéculation philosophique. Son issue répondra à la seconde des questions que nous nous sommes proposées au commencement de ce-Chapitre.

Nulle société n'existe sdns antécédens qui

déterminent invariablement son mode particulier d'existence, et il en est de la vie des nations comme de celle des individus qui peuvent assigner à chacune des circonstances où ils se sont trouvés, son effet sur leur manière de juger et de sentir. Toutefois existe-t-il dans l’ordre moral un perfectionnement absolu, auquel toutes les sociétés humaines parviendroient avec le temps, quel que füt leur point de départ? F’affirmative sembleroit résulter de l'identité même de notre espèce; mais, sans parler ici des obstacles par lesquels la civilisation borne ses propres progrès, la durée des sociétés est limitée par tant de causes, que les siècles manquent à ce développement insensible, et qu'il ne faut guère espérer de les voir atteindre, par deux routes différentes, à cette unité de résultats. L'histoire nous les montre fournissant, entre deux révolutions, une carrière déterminée, et atteignant seulement dans leur marche au genre de perfectionnement que les circonstances mettent à leur portée. Ainsi la somme de civilisation augmente d'âge en âge; mais son principe etsa direction demet-

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| rent pour elle distincts et liés à des causes premières et indépendantes.

Quelles sont ces causes et quel est leur ordre d'influence ? On s’est assez entendu sur 1! la première de ces deux questions, tandis que | la seconde a donné lieu parmi les publicistes

à de grandes discussions. Trois causes premières, a-t-on dit, le climat, le culte et les institutions, agissent sur la civilisation des peuples; et à leur mode d'action, se rattachent plus ou moins directement toutes les autres. Le climat, dénomination générique sous laquelle on doit comprendre tout ce qui tient aux circonstances physiques comme la température, la nature du sol, sa position géographique, etc., est la première dans l’ordre des temps. On a beaucoup disputé sur son influence que les uns, à l'exemple de Montesquieu ,ont regardée comme imensé, et que d’autres ont presque entierement re-

jetée : peut-être, dans cette discussion ;, n’a-

ton pas assez distingué les époques. Dans

l'enfance des sociétés le climat doit agir avec

une grande énergie; mais la civilisation une

fois commencée, des causes plus immédiates

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| s'en emparent et en disposent désormais. Et en effet, il en est du climat comme de toute autre force physique; son action est tout extérieure; or les peuples comme les individus sont d’autant plus vivement affectés par ce qui vient du dehors, que leur développementintellectuel est moins avancé. L'homme civilisé oppose aux impressions physiques la réaction de l'être moral; mais la nature est la seule puissance pour qui ne connoit pas encore la pensée.

La société s’est à peine établie qu'il s’y développe un second moyen de civilisation, fondé sur une facuité générale, sur un besoin constant de notre nature, le culte religieux. Son action suit de bien près celle du climat, puisqu'il n’est guère de peuple où quelque croyance religieuse n'ait existé pendant une période notable de sa durée. Mais bien plus constante que celle-ci, cette action croit avec le temps, et, à une époque déterminée, dispose souvent en entier de la civilisation dont, suivant sa propre nature, elle fixe la direction, accélère ou retarde Îles progres. C'est de l'adoption de leurs opinions

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religieuses qu'ont dépendu et que dépendent encore les destinées des nations les plus célèbres. Génie des arts, culture de l'esprit, état de la société, tout semble s'être d’abord allumé à ce foyer surhumain. La législation civile elle-même ne s’est souvent établie qu’à laide des croyances religieuses. L'histoire écrite nous en montre l'influence dans les révolutions qui ont précédé leur établissement ou leur chute, et en faisant presque Constamment dater une nouvelle ére pour les peuples, de leur seul changement de culte.

Viennent enfin les institutions, ordre immense de faits, qui comprend la forme de souvernement, les rapports avec les peuples étrangers, les lois civiles et domestiques, etc. Elles ne s’établissent et ne font en général sentir leur action que postérieurement aux causes précédentes. Quelquefois, il est vrai, des peuples montrent des leur origine les traces des institutions qui les régiront un Jour; mais ces premiers-élémens n'acquièrent sur la civilisation une véritable influence, qu'à l’aide de Pextension et de la fixité que

leur donne le temps. Toutes les nations ne parviennent pas au degré de culture qui comporte l'établissement d'institutions fortes et durables. Mais lorsque, favorisées par la nature et par les circonstances , elles ont franchi ce degré, on les voit recevoir, de la réaction même de ces institutions, une impulsion rapide et s’avancer désormais à grands pas dans la carrière du perfectionnement social.

À ces trois causes se rattache l’état de la société chez tous les peuples, et à leur action successive correspondent aussi trois degrés progressifs de civilisation, naturelle, religieuse, et politique. Tous les peuples ne sont point passés par ces trois degrés, et la nature ne semble même pas les avoir toujours destinés à les atteindre. Il en est qui fréquentent les nations civilisées sans faire un pas qui les en rapproche et qui, composés d'êtres semblables à nous comme individus, semblent en différer comme nation; d’autres, atteignant rapidement un degré supérieur de lumières, y bornent tout à coup leurs progres. Ainsi les vastes empires de l'Asie se transmettent, depuis des milliers

d'années, des élémens de civilisation qu'on | diroit que la nature leur a-refusé la faculté | de perfectionner. C’est que les mêmes causes qui, appropriées au développement des faqe cultés humaines, accélérent la civilisation, | arrêtent ses progrès s’ils lui sont contraires. La civilisation naissante ressemble à l'enfant dont l'avenir est fixé par des principessin-

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culqués dans un âge tendre; et par une triste fatalité, les erreurs du siècle présent lient quelquefois aussi la postérité. Deux peuples dans l'antiquité ont seuls paru marcher d’un pas assuré dans cette carrière du perfectionnement humain où l'Europe moderne les a aujourd'hui devancés. Les lumières qu'ils avolent acquises ont été le premier foyer où s'est allumé pour celle-ci le flambeau qui l’éclaire. Mais puisque en général l’homme peut, par ses propres ouvrages, borner lui-même sa marche dans la civilisation, rien n’est nécessaire dans les progrès qui ont été faits.

Ces progrès qui ont dù être favorisés par les | circonstances, pouvoient être empêchés par | elles: et il n'y a nulle difficulté à concevoir la terre entière peuplée de nations qui rou-

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leroient, comme celles de l'Asie, dans le cercle vicieux où elles se seroient elles-mêmes placées. Des lors ceux qui, dans une discussion célèbre, ont fait d’une perfectibilité indéfinie une nécessité de notre nature, ont peut-être dépassé la vérité pour n'avoir pas assez généralisé leurs vues; car ce qui n’est qu’une heureuse possibilité dans la condition de l’homme, ne peut être regardé comme un résultat indispensable de sa nature.

La littérature peut-elle prendre naissance dans chacun des périodes correspondant à action de ces trois causes ? Il semble d’abord que lignorance d’un peuple qui n’a pas encore franchi la première, exclut la possibilité de toute création littéraire. Cependant quelques ouvrages dont lauthenticité n’a été que partiellement contestée, et surtout les traditions de l'histoire, prouvent que même alors l'esprit humain s’est senti le besoin de répandre au dehors expression des sentimens qui le remplissoient, et que souvent il l’a fait avec bonheur. C’est que si de toutes nos facultés l'imagination est celle qui se perfectionne le moins, elle est aussi celle qui se

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