I.ES CROYANCES RELIClElsK-i
quelquefois davantage, d’exciter une attente à laquelle on sent trop qu’on ne peut pas répondre. S’il n’en était pas ainsi, pourquoi ferait-on mystère de ses opinions religieuses lorsqu’on ne fait mystère d’aucune autre? Pourquoi, lorsqu’on est ouvert et expansif sur tout le reste, se refuserait-on à cette dernière confidence ? Pourquoi des communications de ce genre seraient-elles regardées en général comme le dernier effort de la franchise et le sceau de l’intimité? Pourquoi n’y a-t-il entière union, véritable transfusion d’une âme dans l’autre, qu’après qu’elles se sont dit ce qu’elles pensent et surtout ce qu’ elles sentent sur l’invisible et sur l’infini? Pourquoi les êtres unis par les plus intimes des affections, dès que la communion spirituelle s’est formée entre eux, reconnaissent-ils avec surprise que jusqu’alors ils ne s’entendaient, ne se connaissaient, ne s’aimaient que par la surface, qu’il y manquait, suivant l’expression de Montaigne, « je ne sais quelle force inexplicable « et fatale, médiatrice de cette union, » ou que, selon la vérité, « Dieu est le vrai milieu de la vraie amitié ? » Tous ces cas divers font ressortir la vérité de ce que nous avons dit. Un grand effet suppose une grande puissance, une grande puissance ne se déploie que contre une grande résistance, et une grande résistance n’a lieu que contre une grande nécessité. Ici la nécessité est morale: c’est un devoir; un devoir évident, pressant, mais pénible; car les conséquences, même à les enfermer dans le cei’cle le plus étroit, et à n'en chercher d’autres que celles qui se développent dans
l’enceinte des relations privées, sont effrayantes, il en faut convenir.
Et cependant, sans dépasser le point de vue de la morale et de la raison naturelles, cette franchise, qui parait si difficile et si dangereuse, aurait des avantages réels; la réserve n’en a que d’apparents et de faux. La franchise romprait cette glace que la dissimulation épaissit et durcit de jour en jour; elle procurerait plus sûrement une paix plus solide; elle mettrait le dernier sceau à la confiance et à l’amitié. Vous redoutez des orages! Mais quels orages ne valent pas mieux que le calme plat où vous vivez? Calme sans paix et sans sécurité; car, dès qu’on ne peut supposer dans votre cœur une absence complète de préoccupation religieuse, dès que vous avez intérieurement quelque chose à dire sur ce sujet, l’on craint ou l’on désire que vous le disiez; cette crainte ou ce désir est, en soi-méme, un trouble apporté dans vos relations ; si l’on désire cette manifestation à laquelle vous répugnez, on vous inquiète; si on la craint, lorsque vous-mème vous la désirez, on vous évite; il y a nécessairement dans vos rapports quelque chose de pénible^ de tendu, et, à la longue, d’insupportable. Si on ne la désire ni ne la craint, on ne vous connaît I pas, on ne tient pas à vous connaître ; on ne se soucie point du fait le plus essentiel et le plus profond qui puisse avoir heu dans cette âme qu’on prétend aimer : on ne vous aime point. Et comme, entre l’âme préoccupée de l’infini et celle qui ne l’est pas, il y a un abîme, comme la familiarité entre deux personnes
si différentes est un pur malentendu, il est du devoir de la plus sérieuse des deux de le faire cesser, de sonder l’âme de son ami en découvrant la sienne, de provoquer une manifestation en se manifestant. Toute relation fondée sur un malentendu volontaire et prolongé à dessein, toute fiction appareillant deux âmes qui, par leur dernier fond, tendent vers deux buts opposés, est contraire à la dignité humaine.
Après avoir réfuté des craintes que leur principe excuse, car leur objet est tout immatériel, faut-il en réfuter d’autres? Que dis-je réfuter? disons plutôt élever l’âme au-dessus de craintes trop fondées, qu’elle doit reconnaître, contempler en face et affronter ? Je parle de la haine des puissants et des colères de la multitude pour les convictions fortes qui ne consentent pas au silence. Nous ne persuaderions à personne que ce danger est imaginaire, et nous ne voudrions pas qu’on pût le croire. Il ne faut pas que le devoir ne se maintienne devoir dans les esprits qu’à l’abri d’une sécurité illusoire; il faut qu’il persiste et qu’il se confirme en face du péril distinctement reconnu. Il faut que les circonstances ne comptent pour rien dans l’acceptation d’un devoir qui est absolu de sa nature; ou, si elles comptent pour quelque chose, que ce soit seulement à titre de motifs au devoir, et pour le corroborer. C’est dans cet esprit seulement, c’est dans une intention généreuse qu’il est permis de regarder autour du devoir et d’examiner les conséquences que peut entraîner son accom-
plissement. Je prends sans distinction le croyant et
lit DEVOIR DE MANIFESTER
l’incrédule, et j’attache tour à tour à leur profession de foi ou d’incrédulité deux suites contraires. Cette profession est-elle sans péril? Qui peut les en dispenser, puisqu’elle ne leur coûte rien et qu’elle est un devoir? Est-elle dangereuse? Expose-t-elle à la perte de quelque avantage, à l’opprobre, à la persécution? Le devoir alors devient vertu ; le devoir alors se fait sentir comme devoir; s’il ne l’est pas dans ce moment, il ne le fut jamais. Et c’est alors aussi que le devoir porte ses fruits, alors qu’il est utile, alors qu’il constate la dignité de la nature humaine et la prééminence de l’esprit sur le corps, de l’éternité sur le temps. Ces confessions, quels qu’en soient l’objet et le contenu, consacrent l’immortel et le divin qui est en nous; elles prescrivent contre les traditions du matérialisme ; elles continuent celles de notre sainte origine ; elles protestent victorieusement contre ces tendances et ces doctrines avilissantes qui résument la destinée humaine dans un peu de poussière au fond d’un cercueil : elles avertissent le présent, elles sauvent l’avenir.
Je n’ai rien dit de trop; car tout tient à cela. Qui ne respecte pas, qui n’honore pas la vérité qui est en lui, n’a point de morale; qui la renie devant les hommes la méprise intérieurement. Cette vérité foulée aux pieds, que deviendront toutes les autres? Que deviendront tous nos principes, tous nos devoirs, qui ne sont pas mieux préservés? Il ne faut pas le méconnaître : là où la dissimulation sur le fait de la religion a passé en règle, bien que, dans chaque homme
qui s’en rend coupable, elle ne devienne pas instantanément le signal d’un écroulement de tout l’homme intérieur, elle amène insensiblement dans la masse de la société un vaste dépérissement moral, juste punition de l’abandon d’un premier principe. La sincé- rité et la franchise dans la profession des doctrines ' >
religieuses est un gage de santé morale pour la so- » i ' . ciété ; tant que cette vertu est en honneur, toutes les convictions morales sont en sûreté ; mais, avec la dissimulation de la pensée religieuse, viennent, dans une succession rapide, l’indifférentisme dogmatique et moral, la préférence donnée à l’utile sur l’honnête, et enfin la démolition complète des idées morales.
C’est donc dans un intérêt que nul homme sérieux ne contestera ni ne refusera de reconnaître immense, c’est dans l’intérêt de la morale, de l’honnêteté publique et privée, que nous demandons une franche manifestation des convictions religieuses. Ceci devrait être un lieu commun, c’est presque un paradoxe. Bien des gens s’étonneront que la moralité générale et vulgaire puisse tenir à cela. Peut-être eux -mêmes ont-ils fait un secret de leur pensée sur les objets du culte public; et ils sentent néanmoins qu’il leur reste des principes et des habitudes morales. Autour d’eux ils voient d’autres hommes également prudents et réservés, et également respectables par leurs mœurs.
Nous ne leur demanderons, ni aux uns ni aux autres, de mieux compter ce qui leur reste dans le cœur de convictions morales, et ce que valent en eux ces convictions sous le rapport de la clarté et de l’énergie.
Peut-être cette enquête les forcerait de convenir qu’il y a une malédiction à retenir la vérité captive, et que, pour s’être refusé ce généreux exercice de franchise et de haute honnêteté, ils en sont intérieurement plus faibles d’autant; car cet exercice vigoureux eût été une consécration, un lien pour toutes les parties de leur moralité. Mais qu’ils regardent autour d’eux, et qu’ils admirent l’effet de ce qu’ils ont gardé de vertu! S’ils en avaient gardé moins, si, avec une pierre de l’édifice, toutes les autres eussent croulé, et qu’ils n’offrissent plus qu’une ruine aux regards du public, je m’inquiéterais moius de leur exemple. On dirait que ceux qui ont si bien su garder le secret de leur conscience apparemment n’en avaient point; qu’ils n’ont caché autre chose qu’un vide et un abîme; que le mal s’est emparé sans effort de cette âme vide; et enfin qu’il y a un rapport nécessaire entre la faiblesse qui dissimule et la faiblesse qui cède au mal. Mais parce qu’ils sont restés honnêtes, on ne raisonne point ainsi; au lieu de les estimer moins à cause de leur réticence, on les en estime davantage; on la rejoint comme une vertu à leurs autres vertus; on la réputé sagesse, discrétion, ménagement; on se pique de n’être pas moins sage; on s’élève, en imitant cette réserve, de tout un étage dans sa propre estime; la réserve délicate des gens comme il faut devient sans transition mépris chez le vulgaire, et les ravages de ce faux principe sont aussi rapides dans la multitude qu’ils ont été lents et insensibles chez les hommes d’élite.
Qu’il nous soit permis, en finissant, d’ arrêter un moment l’attention de nos lecteurs sur la condition de la société humaine par rapport à la vérité. Nous serions bien trompé s’il n’en ressortait pas, pour chacun de nous, le devoir et le besoin de donner à sa conviction religieuse l’expression la plus franche et la plus individuelle.
La vérité, dans toute la variété d’idées que l’usage peut attacher à ce mot, est le vœu, l’espoir, le cri du genre humain. De la même clef dont elle ouvrirait à la pensée lés trésors de la science, la vérité ouvrirait à nos besoins les trésors de la nature. La sécurité, l’abondance, l’ordre, la paix, ne sont pas moins que la certitude et l’espérance les fruits de la vérité. Aucun bien ne nous manque absolument ; ce qui nous manque, c’est de connaître nos biens. C’est l’ignorance et l’erreur qui nous rendent malheureux ; c’est de connaissance que nous sommes pauvres; la vérité nous enrichira la vérité est un autre nom du bonheur.
Tel est l’instinct de cet être dont il a été dit, avec trop de fondement, qu’il est menteur. Ce menteur a sans cesse dans la bouche le nom, sans cesse dans le cœur le besoin de la vérité ; il la veut dans les opinions, il la veut dans les discours, il la veut dans les faits. Les circonstances présentes, les intérêts prochains le font menteur; pressé d’agir et de jouir, il ment aux autres, il se ment à soi-même; sa vie est
un mensonge multiplié, son fond une fausseté inépuisable; mais à distance, mais dans l’ensemble, c’està-dire dans le vide de l’avenir, il place la vérité, qu’il chasse devant lui à mesure qu’il avance, et qu’il accule enfin aux limites de sa propre vie; là seulement il est vrai une fois pour toutes; là il rétracte une vie entière de fiction, et trouve enfin, mais ailleurs qu’il n’eût voulu, la vérité qu’il a tant invoquée.
Étrange situation! nous avons besoin tout à la fois de la vérité et du mensonge! Nous n'avouons que l’un de ces besoins ; mais nous cherchons à les satisfaire tous deux : l’un, comme le besoin de la vie; l’autre, comme la nécessité du moment. Il semble, à voir le monde social, qu’avec moins de vérité, tout comme avec moins de mensonge, il ne pourrait subsister. Un mélange délicat de fiction et de réalité semble être la condition première de toute organisation sociale : c’est que la société se propose un but parfait avec des éléments imparfaits. Elle a des idées complètes, dont elle serait heureuse de pouvoir exprimer la moitié. Ce qu’elle veut, ce qu’elle doit même, l’emporte de beaucoup trop sur ce qu’elle peut et sur ce qu’elle est. En se tenant à la stricte vérité dans l’application, elle donnerait sa démission, elle se déclarerait impossible. Elle est donc obligée de se mentir à elle-même. Elle a recours à une multitude de fictions ou de suppositions bénévoles. Elle n’invente rien absolument, n’affirme rien gratuitement , n’arbore aucune fiction qui ne soit une vérité à sa racine; mais elle est contrainte de demander foi à tout le monde et à elle-
même pour des vérités de convention dont aucune ne supporterait l’examen. Ce sont des fictions légales, fictions que la loi garantit, et quelle commande non de tenir pour vraies, mais de traiter comme vraies. Cette foi générale à des fictions est proprement la vérité sociale, la vérité qui supplée toutes les autres et qui jusqu’à un certain point en dispense.
Ce n’est, il est vrai, que jusqu’à un certain point et pour un certain temps. Trop de disconvenance entre les choses et leur place respective, trop de disproportion entre les réalités et leurs noms, en un mot, trop de mensonge dans les faits, ferait tôt ou tard éclater cet assemblage mal assorti. Un état de choses mensonger peut vivre plus longtemps que la foi qu’il a dérobée; ce n’est pas le mensonge qui tue les institutions, c’est le mensonge flagrant; ou, si l’on veut, c’est la vérité, la vérité qui, ayant été repoussée par ceux qui bâtissaient , se dédommage et se venge en démolissant.
Si tout à coup, au milieu de notre organisation sociale, la vérité apparaissait, tout l’édifice industrieusement construit et cimenté par le mensonge s’écroulerait, se fondrait en un clin d’œil; mais, au même instant, par la nécessité d’exister, la société rebâtirait sa demeure à de nouveaux frais sur de nouveaux mensonges. A l’instant recommencerait le drame interrompu, où les rôles auraient changé peut-être, mais où chaque homme et chaque chose en aurait un; théâtre sans spectateurs, parce que tout le monde y est acteur; jeu grave, fiction prise au sérieux, figures
interprétées au sens propre, tromperie réciproque où le trompé est l’obligé du trompeur, et où la vraie duperie serait de ne vouloir pas être dupe ; car la paix et la bonne intelligence tiennent à cette illusion volontaire et universelle.
Les individus peuvent être rendus à leur condition première, et peuvent ainsi redevenir vrais ; mais tant que cette restauration n’est pas universelle, tant que la société , prise dans son ensemble , est païenne , la fiction légale tiendra dans nos institutions, dans les faits sociaux, une large place, c’est-à-dire qu’une quantité de faits et de combinaisons auront une valeur conventionnelle, et que la société aura à peu près le même degré et la même espèce de vérité que la langue, où chaque signe a bien sa raison éloignée et dérive d’un signe vrai, mais sans être vrai lui-même. La société, prise dans ses institutions, n’est pas vraie d’une autre manière, et tous nos efforts pour la rendre plus rationnelle la laisseront toujours à une grande distance du vrai absolu. Il lui suffit d’être vraie dans les résultats ; le bien physique et moral de tous ou du plus grand nombre, voilà, au point de vue social, la vérité.
Nous avons parlé principalement du mensonge dans les faits et de la vérité dans les faits. Mais tous les faits qui se consomment dans la société sont-ils nécessairement infectés de mensonge? La vérité vraie n’est-elle nulle part? La société, avec ses exigences, a-t-elle tout envahi? et n’est-il pas quelque sphère plus haute où la fiction légale n’ait rien à faire, ou
plutôt où l’on n’ait rien à faire de la fiction légale? une sphère, dis-je, où les faits portent leur vrai nom, et où, sans péril pour la société, chacun puisse paraître ce qu’il est? N’est-il point de piscine où la société puisse elle-même se laver, déposer une partie de son mensonge, se pénétrer de vérité, puiser les moyens et la force d’être vraie? Dans cette retraite, où l’homme cesse d’appartenir à la société et même au temps, où ses seuls rapports sont avec l’invisible et l’infini, dans cette seconde vie tout individuelle, tout intérieure, qu’est-ce qui empêchera que les objets ne soient exactement nommés? Qu’est-cc qui introduira la convention et la fiction légale entre Dieu et l’homme? Je me prête, sans mentir, aux mensonges sociaux; ce n’est pas moi qui mens, ce sont les choses; je ne trompe dans cette sphère, ni ne suis trompé; et la société elle-même ne substitue la convention au vrai que comme convention ; mais qu’a-t-elle affaire que je lui livre ce qui ne lui appartient pas, ce qui ne m’appartient pas à moi-même : mes rapports avec Dieu, ma personnalité la plus intime, ma dernière liberté; que dis-je, ma liberté? le droit même de Dieu ! Que peut-elle gagner à ce que j’ajoute à tous ses mensonges un autre mensonge, que je dissimule ce que je crois, ou que j’affiche ce que je ne crois pas, et que je corrompe ainsi la source profonde, l’unique source d’où quelque vérité peut, goutte à goutte, filtrer dans son sein et entretenir quelque fraîcheur dans sa constitution desséchée? Car voilà le point : il faut que le mensonge et les fictions légales soient
en elles-mêmes regardées comme un mal; il faut que la société ne renonce pas à la vérité et n’en intercepte pas le courant; il faut, ne fût-ce qu’en minces filets, que la vérité lui vienne de quelque part; il faut que, quelque part au moins, l’esprit de vérité réside , que, sur un point au moins, ses droits soient formellement réservés ; qu’à une certaine limite la fiction perde les siens. Le salut de l’espèce humaine, sa dignité, tiennent à cela. Or, si, d’une part, les faits condamnant la société à n’être pas vraie, et la position de l’individu ne l’étant jamais entièrement , de l’autre part vous défendez à l’individu lui-même d’être vrai; si votre réseau de lictions, atteignant l’homme dans les faits les plus intimes de son être, enveloppe ces faits eux-mêmes dans la triste nécessité du mensonge, et fait de l’homme tout entier un comédien ou un sycophante ; si, en dehors des affaires du monde visible, où il vous a prêté ses mouvements et ses actes, il ne peut pas se retrouver, rentrer en possession de soimême et laisser prendre à son âme de libres élans, où est l’homme moral dont vous prétendez extraire le citoyen ? où est la moralité ? où est la morale ? où est la société elle-même ? Rappelez-vous que les mensonges sociaux sont des vérités relatives, les fictions des vérités imparfaites ou approximatives; qu’elle ne peut supporter, je l’avoue, l’éblouissement de la vérité immédiatement offerte à ses regards, mais qu’elle en supporterait moins encore l’absence totale; qu’elle n’a pu jamais la repousser en principe, et que le jour où elle le ferait serait son dernier jour.
Nous n’avons pas vu le dernier jour de la société, parce que l’humanité n’a pas encore adopté et proclamé le mot funeste devant lequel succomba le prince des justes: qu est-ce que la vérité? Mais il n’est pas moins certain que le mensonge est remonté jusqu’à la source de la vérité pour la refouler dans le sol d’où elle jaillissait. La conviction religieuse, simulée r ou dissimulée, a pris rang parmi les fictions sociales et au premier rang des plus nécessaires. Afficher la ^ croyance qu’on n’a pas, déguiser la croyance qu’on a, voilà une des sagesses, je ne dirai pas les plus recommandées (la honte serait trop flagrante), mais ccrtai- / -nement les plus pratiquées. On dirait que, sur ce point, nous sommes les plagiaires de l’antiquité païenne; ses sages, on le sait, regardant la religion comme une maladie incurable, et dont il serait encore plus dangereux de guérir que de souffrir, la toléraient, la ménageaient, la flattaient comme une manie qui dégénère et tourne en fureur pour peu qu’on la contrarie, s’honoraient de cette condescendance et avaient mis l’hypocrisie au premier rang des vertus civiques. L’hypocrisie est le seul vice auquel ils n’eussent pas érigé un autel; l’autel était dans leur cœur.
Au reste, il en faut convenir, l’hypocrisie n’a rien de profond là où les croyances n’ont rien de sérieux. Feindre de croire, c’est feindre peu de chose; feindre de ne pas croire, c’est feindre peu de chose encore. Dans un système où les croyances sont dans l’imagination, il n’y a pas de foi proprement dite, et faire semblant de croire ou s’imaginer qu’on croit, sont
Dl DEVOIR UE MANIFESTER
doux choses qui se touchent de près : il y a, sauf les nuances, feinte ou fiction des deux parts. La croyance n’ayant, dans la pratique, aucune conséquence sérieuse, la croyance n’étant pas une vie, en simulant la croyance on ne simule pas la vie. La tromperie n’est considérable en aucun sens. On respecte, on ménage des amusements nécessaires; on s’abstient d’irriter, en soufflant sur leurs chimères, des enfants qui, privés de cet amusement, en chercheraient de plus dangereux. On se prèle à leurs jeux, on entre dans leurs fantaisies ; on leur donne quelque chose, sans .leur faire aucun sacrifice; car on n’a rien; et ce mensonge de gens qui ne croient rien ne coûte l’abandon d’aucune vérité positive. En effet, tout ce qu’on croit c’est que ces croyances qu’on ménage sont des chimères;; tout ce qu’on sait, c’est qu’on ne sait rien.
Mais est-if possible, avec des croyances sérieuses, de se prêter à cette comédie, et de dévouer à la fiction légale encore cette partie de la vie humaine qui, par sa nature lui est à jamais soustraite? Notre devoir, envers la société elle-même, nous permet-il de fermer à la vérité cet asile saint, ce réservoir, pour ainsi dire, d’où elle peut s’écouler vers la société et la laver sans cesse? N’ est-ce pas la trahir que de lui livrer notre religion en nous abstenant de la manifester? N’est-ce pas la servir que de lui refuser ce dernier, cet inutile, ce honteux sacrifice ? Nous ne pouvons pas directement faire entrer dans les rapports sociaux la vérité absolue; mais ne faut-il pas que la société puisse croire à la vérité absolue, et, pour y croire, ne faut-il
LES CROYANCES religieuses. ÿÿ
pas qu’elle ait sous les yeux des gens qui croient à cette vérité? Ici, certes, l’individualité se résout en socialisme; l’individualité est le vrai socialisme, et les vrais ennemis de la société sont ceux qui, ne lui refusant rien, se prêtent par leur silence à la convention d’une fausse unité religieuse, et rendent à César (c’està-dire à la société) ce qui est à Dieu seul. Refusezvous donc, amis de la société, aux exigences d’une fausse sociabilité; gardez à Dieu ce qui est à Dieu, et pour cela (car il n’est pas d’autre moyen) publiez hautement et humblement la foi qui vous fut donnée.