‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 9 sur 52 · DU DEVOIR DE MANIFESTER LES CROYANCES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DU DEVOIR DE MANIFESTER LES CROYANCES RELIGIEUSES

La question spéciale que nous abordons maintenant convoque autour d’elle, si nous pouvons nous exprimer ainsi, bien plus d’intéressés que la précédente. En imposant aux membres de la société humaine le devoir général de professer leurs convictions, nous avons tacitement exempté une foule d’hommes réduits par leur destinée à un petit nombre d’idées élémentaires, usuelles, soustraites par là même à la discussion, et dont la manifestation formelle n’est jamais pour eux une nécessité. Il n’en est pas ainsi des croyances religieuses, à moins qu’on ne suppose qu’une foi personnelle et consciente d’elle-même est l’attribut exclusif de quelques privilégiés. Nous partons du principe opposé. Nous ne croirions pouvoir supposer sans impiété, ni que la foi soit l’affaire de quelques-uns, ni qu’il y ait une véritable foi chez celui qui ne peut rendre compte de sa foi. Nous pensons, avec Pascal, qu’il y a plusieurs manières très différentes, mais également bonnes, d’être convaincu, et qu’il y a toujours au moins une de ces manières à

la portée du plus ignorant et du plus simple des hommes. Les religions dites d’autorité n’apportent point d’exception à cette règle. Toujours faut-il et toujours pouvons-nous savoir pourquoi nous croyons à ceux qui se chargent de croire pour nous. La vocation à professer sa croyance est donc universelle comme la vocation à croire; d’où il suit que, dans cette partie de notre travail, nous nous adressons, autant qu’il dépend de nous, à tous les hommes sans distinction.

La portion de notre tâche dont il nous reste à nous acquitter, peut sembler, selon le côté dont on l'envisage, la plus aisée et la plus difficile. La plus difficile, si nous considérons en lui-même le devoir qu’il s’agit de recommander. Car, manifester notre conviction religieuse, c’est tirer de notre âme, pour le produire au grand jour, ce que notre âme renferme de plus profond, ce qui, en toute situation publique et privée, est de l’intérêt le moins immédiat et le moins actuel, et pourtant ce dont la manifestation compromet davantage le repos de notre vie. Comment obte- J nir, je dis plus, comment réclamer une profession d’une nature si délicate, d’une utilité si éloignée, d’un danger si prochain ? — Cette partie de notre tâche paraîtra, d’un autre côté, la plus aisée, si nous considérons que nous y sommes en quelque sorte aidés par tout le monde, puisque le devoir que nous réclamons, tout le monde le réclame, et qu’à en juger par l’ensemble des faits, aucune exigence n’a jamais été plus constante ni plus pressante. En effet, une nécessité

mystérieuse a, de tout temps, contraint les hommes à se demander les uns aux autres, à se rendre les uns aux autres, un compte exact de leurs croyances respectives. Il semble que la manifestation de la conviction religieuse de chacun, est à la fois ce qui lui répugne le plus et ce qui importe le plus à tous; à la fois ce dont la société a le moins affaire et ce dont elle a le plus de souci ; ce dont elle peut le mieux se passer et ce dont elle se passe le moins; la chose la plus étrangère et la chose la plus essentielle à la vie ; la plus extérieure et la plus intérieure aux affaires de ce monde. Au milieu, ou plutôt au fond de toutes les préoccupations de la vie humaine, toujours cette préoccupation se retrouve; en arrière de toutes les questions, celle-là se pose ; et quelle que soit la raison de ce phénomène, toujours est-il certain que la question religieuse qui, jour à jour, d’homme à homme, et d’un point de vue rapproché, semble n’exciter et ne mériter qu’un intérêt peu vif, ne point réclamer une solution prompte ni une application immédiate, que cette question, sans cesse debout, toujours en instance, ne s’ajourne point, ne s’endort jamais, domine toutes les questions, leur survit à toutes, et, depuis l’origine du monde, planant sur l’humanité, l’accompagnant à travers toutes ses phases, peut être appelée à bon droit la question humaine par excellence.

Quand la gloire, l’intérêt matériel, le culte de la pensée et des arts, ou quelque passion sociale semblaient absorber les esprits, et suffire aux besoins de

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l’âme, l’idée de l’infini, comme celle par laquelle toutes les idées du fini s’expliquent et se légitiment, l’idée de l’infini, hors duquel, sans lequel, l’homme ne se rend raison de rien, et qu’il cherche dans tous les objets de ses poursuites, cette idée veillait infatigable dans les cœurs, y prenait le nom de Dieu ou des dieux, y créait ou y conservait la religion. Bon gré, mal gré, l’homme était entraîné à régler cette grande affaire; les plus indifférents s’y prêtaient en silence ; les lois y pourvoyaient; la république s’y coordonnait; et l’ensemble des affaires humaines s’organisait de soi-même autour de l’idée de Dieu. Tous les grands moments de la vie publique consacraient cette idée. Toutes les grandes questions, de gré ou de force, remontaient jusqu’à elle. Et à mesure que des circonstances graves éveillaient de graves problèmes, la solution cherchée conduisait insensiblement les esprits vers la source d’où jaillissent nécessairement toutes les erreurs ou toutes les vérités sociales. Ce qui se montrait à la base de la vie de tous ensemble semblait aussi devoir être à la base de la vie de chacun. Non pas tous les jours, mais une bonne fois pour toutes, on demandait compte à l’individu de sa croyance ; c’était, en intention, lui demander compte de ce qu’il était; jusque-là énigme vivante, être sans nom, à ce moment il se nommait, et la société croyait le connaître. Que l’on prenne au hasard un moment de l’histoire, ce phénomène frappera moins; qu’on embrasse l’ensemble des annales humaines, on verra que le premier besoin des hommes, le besoin que rien jamais n’a effacé

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ni distrait, c’est d’être au clair, à cet égard, et sur leur propre compte et sur le compte les uns des autres.

Signalons ici un trait de notre époque. Les partis se donnent beaucoup de mouvement et font beaucoup de bruit ; la vie politique paraît très intense à la surface de la société ; mais on ne doit pas s’y tromper : derrière ces apparences, on trouverait un fond très épais et très inerte, le vrai fond des coeurs, un grand indifférentisme politique. L’esprit turbulent des factions ne me parait pas plus alarmant que cette sorte d’incrédulité ou d’irréligion politique. Elle n’est, à mon sens, ni le remède, ni le contre-poids de l’égoïsme perturbateur. A une vie déréglée, mais forte, ce n’est pas la mort qu’il faut opposer, mais la vie. On ne peut désabuser de l’erreur qu’en lui tendant la main du côté par où elle est vérité; car toute erreur a un côté vrai, et la sympathie est la première condition d’une réprimande utile. Les esprits emportés, mais sincères, n’ont rien à apprendre et ne veulent rien recevoir des esprits alanguis et morts; l’enthousiaste de liberté et d’égalité ne laissera pas modérer son zèle ou régler ses élans par l’homme en qui il ne reconnaît nul attachement pour l’égalité ni pour la liberté. L’exagération de l’ospérancc ne cherchera pas son guide et son frein chez l’homme qui n’espère point, ni les prétentions excessives chez l’homme qui fait bon marché de tout. La classe des indifférents en politique, vulgairement nommée celle des honnêtes gens, fait plus de mal à la société, avec

tout son respect pour les lois et toute sa soumission à l’autorité, plus de mal, du moins à la longue, que ne peuvent lui en faire des esprits impétueux et des opinions extrêmes. Or il est très vrai que les deux maux opposés que nous venons de mettre en parallèle ont une même origine : l’absence d’une conviction religieuse. Les uns, à qui une religion quelconque est nécessaire, s’en font une de la politique, aux intérêts de laquelle ils attachent un faux caractère d’infini. Les autres se résignent à n’en avoir aucune, ou, ce qui revient presque au môme, à n’en avouer aucune. Ils ne donnent aucun gage à leur croyance, qui, indignée de ce lâche refus, peu à peu se retire de leur cœur. Or si dans un cœur que la foi religieuse a déserté, la foi morale conserve à grand'peine un asile, si les convictions morales sont nécessairement inconsistantes et précaires sans l’appui des convictions religieuses, combien plus les convictions politiques, qui sont, de la conviction morale, la partie je ne dirai pas la plus excentrique, mais au moins la plus éloignée du eentre? En thèse générale, car j’admets des exceptions, il n’y a qu’ indifférence politique chez les hommes que la religion laisse indifférents; et comme à côté d’eux nous ne trouvons que des esprits excessifs qui ont transformé la politique en religion, ou pour que leur politique fût quelque chose, ou pour être quelque chose eux-mêmes, il en résulte qu’en dépit des apparences, la vraie vie politique n’est presque nulle part. Si la famille n’existe, au plus beau sens du mot, qu’à l’ombre de la reli-

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gion, la patrie n’existe en aucun sens pour un peuple irréligieux; et comme elle tient au cœur de l’homme par un lien moins immédiat que la famille, c’est aussi avant la famille quelle est atteinte et détruite dans le cœur par l’irréligion. Or l’irréligion, sovez-en sûrs, est partout où la religion se voile et se tait. Toute la vie humaine se réfléchit dans la religion, toute la religion dans la vie humaine; l’histoire de l’humanité est l’histoire de ses croyances, l’histoire des croyances de l’homme est l’histoire de l’homme luimême. En remontant de siècle en siècle, on trouvera que toutes les grandes phases de l’humanité correspondent ou aboutissent à une grande révolution de la pensée religieuse. J

Qui ne croirait, après tout cela, que la cause que nous plaidons aujourd’hui est gagnée d’avance dans tous les esprits? Mais il ne faut pas prendre pour une libre unanimité l’empire universel d’une nécessité logique. Combien de lois la nature humaine subit sans les aimer! Tel est en particulier l’empire d’une idée vraie. Longtemps avant que les faits s’y conforment, elle a pénétré dans la conscience, d’où on l’entendra plus tard, sure désormais de la victoire, réclamer le monde qui lui appartient. Le monde frémira, mais le monde se soumettra. Ainsi disparait la contradiction. Ce n’est pas volontiers que l’homme livre à l'homme les secrets de sa conscience, aussi longtemps du moins que rien en lui, excepté sa conscience, ne réclame cette manifestation. Prenez l’ensemble des hommes : il ne tient pas à eux qu’une convention unanime ne

tire à jamais un épais rideau devant cette scène intérieure où s’exécute entre la conscience et la passion un drame sans fin. Mais si, sur ce point, la résistance peut souvent réussir à l’individu, la loi, peu sentie par chacun et dans tel moment donné, a son effet en grand, domine la société, et s’empare des temps. Force nous est de nous occuper de l’infini; force nous est même d’en introduire l’idée, je ne dirai pas dans chacun des actes de la vie privée et publique, mais à la tête de chacune des institutions qui régissent l’ensemble des choses humaines.

Loin d’ici et pour jamais les misérables commentaires du matérialisme. Laissons ses derniers disciples faire de l’infini une invention de la politique, ne voyant pas que cette invention elle-même suppose un besoin de l’humanité, et que ce besoin est un besoin logique. Sous air d’inventer, que fait-on autre chose que transcrire, que rendre l’esprit humain à ses tendances, à sa nature, à la vérité? Qu’est-ce donc quele fini, si l’infini n’est pas? Qu’est-ce que le relatif sans l’absolu? Où est la raison, où est la certitude de quoi que ce soit, où est le bon sens hors de cette première donnée ? Qui donc comprendra la matière sans l’esprit, et qui s’expliquera l’infini matériel que par l’infini spirituel? Que de telles idées aient pu être traitées de paradoxales, c’est une des plus grandes marques de notre chute, car elles sont le premier postulat de toute pensée, et, si je puis dire ainsi, la raison première de notre raison. Nous sommes plus certains de l’esprit que de la matière, et de l’infini

I que du fini. Et l’instinct, affaibli peut-être chez chacun des membres de l’humanité, et chez quelques-uns en apparence détruit , l’instinct du divin comme explication de l’humain, se retrouve dans la masse de l’humanité : cette vérité y reparaît, de même que les eaux d’un lac offrent à mes yeux cette belle teinte d’azur que je n’apercevais dans aucune des gouttes de cette masse liquide.

Interrogeons cette humanité, en qui l’homme, qui est incomplet et fragmentaire dans chaque individu, se retrouve complet, je veux dire en possession de tous les attributs que la chute lui a laissés. Ses réponses auront un double effet : elles nous apprendront à la fois ce qu’est aux yeux de l’humanité, c’est-à-dire de l’homme vrai, la question religieuse, et quelle est, en ces matières, l’importance et la nécessité d’une franche manifestation. De l’une de ces idées le passage dans l’autre est inévitable.

A ne voir que la surface des choses humaines, on ne dirait pas que la question religieuse, posée ou résolue, est partout présente, et que toute vie en est une formule. Mais traversons cette première couche; nous trouverons que l’empirisme vulgaire, qui semble être la seule philosophie des masses, recouvre une autre philosophie. Encore une fois, ne vous arrêtez pas à l’individu, voyez l’homme générique : vous reconnaîtrez qu’il n’est point si dénué de principes, qu’il en sent le besoin, et qu’il rattache toute sa pensée et toute sa vie à quelques idées premières. Quoique ses besoins et ses passions ne lui rendissent point

nécessaire un système sur l’univers, il s’en est fait un cependant; c’a été, je puis le dire, un de ses premiers soins; et l’on dirait qu’il n’a pas cru pouvoir arranger sa vie avant d’avoir arrangé le monde. Que d’abord il ait arrangé sa vie, le monde après, on peut le croire; mais il n’en est pas moins vrai qu’il a prétendu conformer, subordonner sa vie à l’idée qu’il se faisait de l’ensemble des choses, ensemble où Dieu lui-méme est compris, si plutôt Dieu lui-même n’est de cet ensemble le lien, le vrai sens, le nom propre, le moi. si l’on peut parler ainsi. Si l’homme s’est fourvoyé dans cette recherche, si sa route a dérivé bientôt vers les erreurs du panthéisme et du polythéisme, un fait n’en reste pas moins constant : c’est que sa vie séparée du principe de toute vie, le fini détaché de l’infini, eût paru à sa raison une souveraine déraison : toute solution lui a semblé bonne au prix d’une vie livrée au hasard. Dans la sphère de l’obligation et de la responsabilité morale, même empire de la logique. Envers qui obligé, envers qui responsable? Cette question ne pouvait trop haut aller chercher sa réponse. Il n’a pu appartenir qu’à des philosophies individuelles, tout au plus à des écoles, de faire ressortir la vie morale à quelque chose de moins vaste que l’infini, de moins grand que Dieu, ou bien à je ne sais quel infini impersonnel. Dans ce dernier essai de solution, la vérité, la loi de notre nature se faisait jour encore; c’est toujours le besoin de l’infini. Mais tandis que les esprits subtils se faisaient leur sentier à part, l’humauité, mieux inspirée, se dirigeait fran-

chement vers l’infini personnel, vers Dieu, en qui seul elle trouvait l’objet, la règle et la sanction du devoir.

Les préoccupations des sens et les distractions de la vie peuvent seules nous dissimuler cette impérieuse nécessité, à la fois logique et morale. Qu’une cause quelconque, et par exemple une abstraction forte, nous isole tout à coup du monde extérieur, et nous mette, pour un moment, face à face de nousmêmes, elle nous mettra par cela seul face à face de l’infini, auquel notre existence se rejoint d’ elle-même, dès que les rapports inférieurs ont cessé de se faire sentir. Dans ces moments de recueillement et de vie intime, nous sentons que notre relation fondamentale et vraie est avec l’infini, que nos racines s’y enfoncent, et que par là seulement notre existence a un sens. Alors nous sentons que Dieu est l’idée des idées, la vérité des vérités; que non-seulement il enveloppe toute notre existence, mais qu’il en pénètre toutes les parties; que sa pensée réclame comme lui-même un droit de toute-préseuce, qu’elle veut être mêlée à la fois à tous les éléments et successivement à tous les moments de notre vie; que cette vie, pour avoir une raison, doit, non-seulement une fois pour toutes, mais à chaque instant, recevoir Dieu tout entier; qu’il en doit déterminer, régler chaque pulsation; en un mot, que la plus haute des idées nous est aussi la plus proche, que le sublime et Je nécessaire ne sont qu’un, que Dieu est le pain de la pensée.

Quoi que fasse l’homme d’ailleurs, et quoi qu’il prétende, il ne peut faire que sa vie ne se règle et se

mesure sur sa connaissance ou son ignorance des choses éternelles. Visiblement ou invisiblement, d’une manière positive ou négative, il y rapporte tout. Forcément il a des principes. Suivant que Dieu est ou n’est pas, et suivant ce que Dieu peut être, l’homme sera tel ou tel. Telle sa croyance, tel luimême. Il n’est aucun individu qui ne soit prêt à convenir que la différente solution de ces questions premières entraîne dans la vie les plus graves conséquences; que tout, sans réserve, tient à ce seul point ; que tout notre être en est modifié et déterminé, et que, dans un sens général, mais profond, savoir ce que nous croyons, c’est connaître ce que nous sommes (1).

J’ai dit, et j’y reviens : dans un sens général, mais profond. Général, parce que la conséquence pratique de nos croyances ne peut, par différentes raisons, se reconnaître dans chaque détail, ni surtout à la surface de notre vie. Bien des causes rendent ces détails indépendants, du moins en apparence, de la solution que notre conscience a donnée au plus grand de tous les problèmes. Mais, avons-nous dit, c’est dans un sens profond que notre foi nous caractérise, parce (jue, en effet, c’est ce qu’il y a de plus profond dans notre être, les sources mêmes de notre vie morale et philosophique, qui reconnaissent l’empire de notre

(i) • U n’y a presque point d’action humaine, quelque particulière qu’on ta « suppose, qui ne prenne uaissance dans une idée très générale que les hommes « ont conçue de Dieu, de ses rapports avec le genre humain, de la nature de leur * àme et de leurs rapports envers leurs semblables. L’on ne saurait faire que ces « idées ne soient pas la source commune dont tout le reste découle. » (M. de Tocqueville, de la Démocratie aux États-Unis. Deuxième partie.)

croyance religieuse. Si cette croyance elle-même n’est pas profonde, notre vie aussi ne le sera pas; mais elles le seront l’une et l’autre dans une proportion réciproque ; et certainement, au moins, la vie ne sera jamais plus profonde que la croyance. Celle-ci marquera toujours, d’une manière sûre, le nec plus ultra de l’intensité de cette vie intérieure.

Malgré tous les efforts qu’on pourrait tenter pour ramener la conviction religieuse dans la catégorie des idées spéculatives ou des opinions, on ne peut faire qu’elle n’ait un caractère à part, et qu’elle ne pénètre la vie ; car elle est, à bien dire, une partie essentielle de notre vie. Elle touche de si près aux parties morales de notre existence, qu’elle ne s’en distingue pas. Quelque moralité, que je ne veux pas évaluer, peut bien avoir dans l’homme une réalité propre; j’admets, sauf explication, une foi au devoir, indépendante de la foi en Dieu. Mais supposez que cette dernière, la foi en Dieu, existe ou surgisse dans une âme , quelle différence en ferez- vous d’avec la foi morale? Quel autre siège lui donnerez-vous que la conscience, c’està-dire que le siège de la vie morale ? Et comment ferez-vous pour que la foi en Dieu ne soit pas une partie intégrante de cette môme vie? Par cette foi, dans cette foi, l’homme ne vit-il pas? Qu’est-ce donc que cette foi, si ce n’est pas de la vie? Quel moyen d’ obscurcir cette vérité, et d’ empêcher que les témoins de votre foi ne se croient par là môme les témoins de votre vie ?

Or, il en est ainsi. Mais, pour rester dans les

limites du vrai, une distinction est ici nécessaire.

On n’est pas si accoutumé à demander compte à notre moralité de la foi qui lui sert d’appui, qu’à notre foi de la moralité qu’elle doit produire. Lorsque notre moralité extérieure contente, on n’a pas l’air de s’inquiéter beaucoup de ses motifs, et surtout ( de ses principes. Mais, en revanche, des principes étant connus, on en réclame impérieusement les conséquences. Chacun exige de chacun* à la rigueur, que sa foi se traduise dans ses œuvres. On conçoit bien une disproportion en thèse générale, on ne l’admet pas dans le détail. L’inconséquence de la vie avec les principes est jugée sans miséricorde. Dans ce calcul de proportion, traité sur le pied d’une opération mathématique, on ne fait pas grâce d’une fraction. Sévérité toujours injuste en celui qui l’exerce, mais toujours juste en elle-même. Ou plutôt justice implacable, que le plus indulgent est contraint d’exercer, parce que ce n’est pas lui proprement , mais quelque chose en lui de plus grand que lui-même, qui apprécie et qui prononce. Et ne croyez pas qu’on se trompe sur la mesure du principe et sur sa portée. On peut bien connaître imparfaitement ce qu’il est dans la pensée de celui qui le professe ; mais, une fois connu, le reste l’est aussi. Les conséquences sortent d’ellesmêmes, et vont, dans notre esprit, aussi loin précisément qu’elles doivent aller. On pénètre d’un coup d’œil tout ce qu’une conviction quelconque renferme d’exigences. Qui connaît bien ce que je crois, sait ; aussi bien ce que je dois.

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Mais cela môme suppose que l’on sent ce que valent des principes, et vous verrez, en y regardant d’un peu près, que si l’on est attentif aux conséquences de nos principes, on n’est pas indifférent aux principes eux-mêmes d’où les conséquences découlent. Notre jugement définitif sur la valeur d’un agent moral n’a point et ne peut point avoir une autre hase. Pour être véritablement satisfait d’un de nos semblables, nous lui supposons, souvent gratuitement et à la légère, certains principes ou certains motifs : et cette supposition bénévole est le vrai fondement de l’affection et de l’estime que nous lui portons. Et si nous découvrons que des motifs honorables ou des principes déterminés ont manqué à la conduite qui avait eu notre approbation, nous cessons de l’approuver, ou n’en approuvons, à parler exactement, que l’extérieur et les résultats. Nous savons bien que toute action particulière et tout ensemble de vie est l’effet d’un motif ou la conséquence d’un principe. Nous savons encore qu’elle n’est morale qu’autant que le motif qui lui a donné naissance est un principe, c’est-à-dire une idée, non un instinct ou un intérêt. Nous savons, nous sentons du moins, que tout ce qui ne vient pas de là, tout ce qui n’a pas une origine spirituelle, tout ce qui ne se rattache pas à quelque chose hors de nous et au-dessus de nous, tout ce qui ne porte pas le caractère de l’obéissance et de l’obligation, tout ce qui, dans le sens le plus général du mot, n’est pas religieux, n’a véritablement aucune Valeur morale. Et c’est pourquoi, encore que toute

vie 11e soit pas conforme et proportionnée à son principe, nous ne laissons pas d’attacher une grande importance aux principes d’un homme, lorsque nous pouvons juger que la profession qu’il en fait est désintéressée et par conséquent sincère. Toute croyance réelle est à nos yeux un fait moral et presque un acte. Une curiosité sérieuse et mêlée d’anxiété nous fait désirer de connaître celle des hommes qui nous entourent. Leurs actions ne nous les révèlent pas assez. Nous sentons qu’entre eux et nous, malgré la claire signification de leurs actes, il y a de l’obscurité ou de l’équivoque, jusqu’à ce que leurs principes nous soient connus. Le mystère ou l’incertitude, sur ce sujet, nous impatiente, nous trouble. Et ceux mômes qui disent le plus souvent : Que m’importe ce que cet homme pense, pourvu que je sache ce qu’il est? sont beaucoup moins étrangers qu’ils ne se l’imaginent à cette curiosité inquiète ; ils ont beau distinguer et môme opposer ce qu’un homme pense et ce qu’il est : ils ne peuvent se nier à eux-mêmes que ce que pense un homme, c’est ce qu’il est; que la pensée, j’entends la pensée morale, la pensée de la conscience, est l’homme lui-même.

Qu’on ne se laisse pas tromper par quelques apparences : la société ne peut être indifférente à ce que pensent ses membres. Avant que leurs actions aient eu le temps de la rassurer, et même après que leur conduite l’a rassurée', elle sent le besoin de connaître le vrai sens de leur vie, c’est-à-dire l’idée qui préside à l’ensemble de leurs actes. Elle a le sentiment qu’on

ne peut, en général, vivre sans principes; que du moins sa vie à elle, sa vie de société, ne s’en passe point; une société, composée en totalité, ou seulement en majorité, d’individus sans principes, ne parait pas une société. La société éprouve le besoin de connaître la conscience de l’individu. Non pas pourtant qu’elle espère pouvoir, avec certitude et précision, de ce qu’il pense conclure ce qu’il fera; mais en réduisant à sa valeur l’action des principes sur la vie, elle n’estime pas cette valeur nulle ; en bien comme en mal, elle la croit considérable; et quoique les actions aient un langage, elle ne s’en contente pas ; elle ne croit connaître un homme que quand elle connaît sa pensée; et comme l’idée de Dieu est l’idée suprême, le principe au-dessus duquel il n’y a point de principe, comme cette idée enfin est l’idée sociale par excellence, elle a souci de savoir quelle place et quelle forme a cette idée dans l’âme des individus qui lui appartiennent.

Sans avoir fait tous ces raisonnements, ou plutôt sans s’apercevoir qu’elle les fait, l’humanité conclut comme les avant faits. Je ne dirai pas que la forme sous laquelle elle exprime cette conclusion soit parfaitement régulière. Quoi qu’il en soit, il est certain que si la religion n’était à ses yeux qu’une spéculation de l’esprit, elle ne s’enquerrait de la vôtre que dans un intérêt de pure curiosité. Quel que soit notre penchant à exercer de l’autorité sur l’opinion de nos semblables, quelle que soit notre impatience do toute Opinion qui ne s’accorde pas avec la nôtre, cette in-

tolérance, naturelle à l’esprit humain, n’ira jamais, en matière de science ou de pensée pure, jusqu’au point de troubler la société. Un pédantisme atrabilaire a pu tenir lieu à quelques esprits arides du fanatisme, trop élevé pour eux. La haine tire parti de tout; et la ridicule controverse des quisquis et des quanquam a pu suffire au besoin de malfaisance de quelques pédants farouches. La persécution a pu être greffée sur cette misérable polémique. Mais ce sont des cas rares, des exceptions; et ici l’on voit bien plutôt la passion s’emparant d’une idée, qu’une idée suscitant la passion. Encore faudrait-il savoir si l’habitude des querelles théologiques n’avait pas fini par transporter le fanatisme et les excès de l’intolérance dans un domaine où, sans cela, ils n’eussent point pénétré. D’autres controverses plus graves dans leur objet, quoique essentiellement scientifiques, ont pu donner lieu à des faits semblables, et ne réclament pas d’autres explications; mais il en est une qui s’offre d’elle-même, et qu’on ne peut passer sous silence, parce qu’elle confirme la distinction même que nous cherchons à établir entre le sort des croyances spéculatives et celui des convictions religieuses. S’il y a eu, quelquefois, persécution exercée sur des sectes philosophiques, ou d’une secte sur une autre, c’est que la philosophie remue nécessairement ou réveille les mêmes questions que la religion; c’est qu’elle aspire, comme la religion, à résoudre le problème de la vie, et à donner à l’âme des lois; c’est que, pour tout dire en un mot, elle peut être considérée

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comme une religion de l’intelligence. Il ne faut donc pas s’étonner qu’elle partage la condition de la religion proprement dite, et que, selon le cas, elle soit traitée de même.

Une doctrine religieuse a des conséquences pratiques trop impérieuses, et son action sur la vie individuelle et sociale est trop nécessaire et trop profonde pour qu’elle puisse jamais, du point de vue de la société, et surtout du point de vue du pouvoir, être envisagée avec indifférence. Je prie de remarquer, entre autres choses, que, plus est forte la dépendance où la religion place l’individu, plus elle l’investit, sous tout autre rapport, d’une haute indépendance. Toute religion est une liberté. En nous donnant à un maître, elle nous enlève à tous les autres. Si elle n’abolit pas des dépendances d’un autre ordre , elle les fait relatives d’absolues qu’elles étaient. Nous appartenons encore à la société, peut-être nous lui appartenons mieux, mais c’est d’une manière médiate; car jamais l’homme n’aura deux maîtres. C’est cette indépendance qui indigne les puissants de la terre, et même en général tous ceux dont elle n’est pas le partage. C’est dans cette haute retraite qu’on va poursuivre la liberté, comme si les sacrifices, quelquefois surabondants, qu’elle a faits à la société, ne suffisaient pas encore, comme si ce n’était pas assez, ou plutôt comme si ce n’était rien d’avoir livré les forces du corps et tous les biens de ce monde à l’intérêt social, aussi longtemps que cet holocauste n’a pas été complété par le sacrifice de l’âme. C’est de

la domination des âmes que le despotisme, soit des princes, soit de la foule, est surtout avide. Ainsi quand un homme fort a dérobé toutes les libertés d’une nation, que sa volonté est devenue, dans un pays, la loi des lois elles-mêmes, son ambition, ennuyée de n’avoir plus rien à dévorer, se tourne contre les croyances. C’est donc aux âmes désormais qu’il s’attaque, après avoir subjugué les corps. C’est qu’il ne peut tarder à sentir que l’empire sur les âmes, que dis-je? sur une seule âme, l’emporte autant sur celui des corps que l’âme elle -même l’emporte en excellence sur son enveloppe de poussière. Il ne supporte pas l’humiliation de connaître une sphère où l’homme le plus obscur exerce, par la Beule force de la sympathie, un pouvoir plus grand que le sien. Un amer et profond sentiment d’envie s’empare de lui; il n’aura pas de repos que la force morale n’ait cédé sous le poids de la force physique, que cet autre Mardochée n’ait salué cet autre Aman, que l’âme, en s’abdiquant, ne l’ait délivré d’une odieuse rivalité. Que s’il rencontre, dans cette entreprise, une résistance inattendue, son impatience devient de la fur reur, et il tue celle qu’il n’a pu avilir. Tel est le secret < de bien des persécutions religieuses, mais surtout tel est le secret de l’atrocité où quelques-unes sont montées.

Il s’en faut toutefois que nous puissions rapporter à cette seule cause les maux dont la terre a été inondée au nom de la religion. Ils ont pris leur source dans cette idée éminemment vraie, que la religion

donne la vraie signification de tout homme et de toute société; qu’il n’y a rien de plus profond en nous, rien qui détermine plus décisivement ce que nous sommes ; et que déclarer ce que nous croyons, c’est, en même temps et inévitablement, déclarer ce que nous voulons être. Tout esprit dominateur mis à part, il n’est pas étonnant que le pouvoir social ait partout, plus ou moins, été tenté de régler la croyance des citoyens ou l’enseignement du sacerdoce. Rien d’étonnant non plus si le sacerdoce a tenté de dominer, à l’aide de l’État, un fait de cette importance. A l’un et à l’autre il a fallu le secours des siècles, et ce n’était point encore assez , il a fallu le vélo de la raison publique, pour se réprimer enfin. Peut-être, en certains pays, a-t-il fallu davantage encore : les progrès de l’indifférence religieuse. Mais nulle part le feu n’est éteint, parce que nulle part l’homme n’est changé; il ne " verra jamais avec insouciance la pensée religieuse se produire et se manifester avec énergie; indulgent li pour les religions philosophiques ou pour la philosophie religieuse, qui ne pénètre point jusqu’aux sources de la volonté et de la vie, il sera, à bon escient, sévère pour les croyances positives. Pourquoi ? Parce qu’une croyance positive, c’est l’homme lui-même dans sa dernière expression; c’est l'homme à sa dernière hauteur; hauteur à laquelle il faudra qu’on s’élève, non pas pour le dominer (cela n’est pas possible), mais pour traiter avec lui et pour se le concilier. C’est la vraie personne, c’est le vrai moi de chaque homme : et voilà pourquoi l’on met tout en

usage pour l’annuler, ou pour le captiver, ou pour le modifier.

Je ne m’arrête pas à ces diverses tentatives, je remonte à leur principe et je m’y tiens. Elles m’apprennent qu’aux yeux de la société la conviction religieuse d’un homme constitue sa signification, mesure sa valeur, prédit sa vie. Tel est l’invisible point de départ de tant d’efforts et souvent de tant de violences. Eh bien ! j’en conclus sans hésiter que la croyance d’un membre de la société ne peut rester pour ceux qui l’entourent ni un mystère ni une équivoque. Si, comme nous avons cherché à l’établir dans la première partie de ce discours, l’unité spirituelle de la société , sa réalité dans le sens élevé du mot , tient à la communication mutuelle des pensées, et si la société ne possède réellement que l’individu qu’elle connaît, c’est surtout dans la sphère des convictions religieuses que cette vérité est sensible; on peut même aller plus loin , et dire que , quand nous pourrions garder par devers nous tout le reste de nos pensées, celles que nous entretenons sur la religion ne pourraient demeurer notre secret. Car notre conviction en ces matières nous qualifie si profondément et dans un sens si pratique, que la société ne sait ce qu’elle a 4 en nous qu’ autant qu’elle sait ce que nous sommes par rapport à Dieu.

Cela est plus frappant, je l’avoue, dans la sphère de la religion chrétienne qu’au point de vue de toute autre religion. Les autres croyances sont toutes superficiel es au prix de celle-là ; et c’est à cause de cela,

pour le dire en passant, que le christianisme a provoqué contre lui , et même suscité chez ses sectateurs, plus d’intolérance que pas une autre religion. La profondeur incomparable de ses dogmes, combinée avec les diverses passions du cœur humain, a dû en faire au milieu de la société une flamme active et dévorante, et de sa manifestation l’occasion d’une foule de violences et de calamités. Le christianisme est radical au plus haut degré, radical en morale. Il déracine une vie, il en plante une autre. Seul entre toutes les religions, il est en hostilité directe avec la nature humaine en ce qu’elle a de déchu, comme aussi seul il coïncide c avec cette même nature en ce que le péché n’a pas atteint; le plus humain à la fois et le moins humain de • tous les systèmes ; paraissant à la fois nous accorder ' tout et nous refuser tout, et en effet accordant tout à

l’humanité et refusant tout au péché. Nulle religion, par conséquent, ne détermine plus à fond l’être moral ; en sorte qu’il y va de tout, quant à la vie, d’être chrétien ou de ne l’être pas, et de l’être d’une façon ou de l’être d’une autre.

On aura beau vouloir distinguer dans le christianisme le dogme et la morale ; la morale, dit-on, naturelle et universelle, le dogme spécial et arbitraire. Le dogme chrétien est tout de suite une morale, mais une morale chrétienne ; vouloir les distinguer, c’est vouloir distinguer un fleuve de sa source. Le dogme chrétien n’est pas plutôt exprimé qu’il détermine la vie; le vrai nom de Dieu donne le vrai nom de l’homme; dire ce qu’est Dieu, c’est dire ce que l’homme doit

être ; et parce que Dieu, dans le symbole chrétien, se révèle sous des traits que la nature n’annonçait pas, la morale, à son tour, y revêt un caractère que la nature ne lui eût pas imprimé; elle y forme un homme nouveau dans toute la force du terme, un homme singulier, extraordinaire au point de vue de la nature, mais dans tous les cas un homme qui, jugé de ce point de vue même, est plus normal et plus accompli. Il y va donc de beaucoup de se prononcer sur le dogme chrétien; c’est déclarer par là même certains principes de conduite, c’est se rattacher à une morale ou à une autre; c’est dénoncer sa vie intérieure; c’est publier sa conscience; c’est donner la mesure de ses jugements et la règle de ses actes.

Il faut bien l’avouer : toutes les fois qu’on remonte aux considérations qui recommandent un devoir avec, le plus d’empire, on remonte aux plus grandes difficultés de son accomplissement : d’ordinaire, indiquer le motif, c’est signaler l’obstacle. Ici, par exemple, rien ne peut rendre la franchise plus difficile que ce qui la rend plus obligatoire. C’est parce que telle doctrine religieuse entraîne tel principe de morale, telle règle de conduite, c’est parce qu’elle est un signalement de l’homme intérieur, qu’il répugne à tant de personnes de déclarer à quelle doctrine elles appartiennent. Et c’est tantôt parce que leur doctrine les blâme, tantôt parce qu’elle les loue, non pas toujours en elle-même, mais dans les caractères et dans les conséquences dont l’opinion l’a revêtue. Il est pénible d’exciter la répugnance ou l’aversion ; il est pénible,

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