‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 12 sur 52 · DU DEVOIR DE MANIFESTER LES CROYANCES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DU DEVOIR DE MANIFESTER LES CROYANCES RELIGIEUSES

parlé jusqu’à présent; mais il s’agissait surtout d’une règle de haute convenance sociale; ici il est question de charité. L’objet extérieur du devoir n’est pas changé, c’est toujours la société, c’est toujours l’homme : son objet intérieur, son intention, voilà ce qui en renouvelle l’aspect : il s’agit désormais de l’âme humaine, de son bien et de son mal intrinsèque, éternel; par conséquent il s’agit moins de la société et davantage de l’individu. Et quant au sentiment qui fait la vie du devoir, il n’est pas absolument le même dans les deux cas. A la vérité, on peut aimer la société d’un amour de charité, et chercher son bien par des motifs pareils à ceux qui font chercher le bien d’une âme individuelle. Mais si la charité s’étend et s’applique à tout, la sociabilité, avant d’être devenue charité, ne sort pas de certaines limites; on peut se sentir des obligations envers la société, s’identifier à elle, être homme social dans un sens énergique et élevé, sans ressentir pour les âmes cet intérêt de cœur, cette sollicitude profonde, qui veut, non-seulement le bien de toutes, mais le bien de chacune; non-seulement l’ennoblissement d’une âme, mais sa sainteté; non-seulement sa convenance avec l’ordre des choses finies et purement humaines, mais son intime harmonie avec l’ordre des choses infinies et divines. Tel est le propre de la charité. En sorte qu’en la considérant dans sa nature même et dans son objet, nous avons droit d’envisager séparément la part qui lui est propre dans l’exercice du devoir que nous recommandons.

DU DEVOIR DE IHNIFEïTER

Plaçons-nous donc à son point de vue, et apprenons d’elle que la manifestation des convictions religieuses, si vivement réclamée au nom de la société, est également réclamée au nom d’un intérêt plus sérieux et plus grand.

Avoir une conviction religieuse, c’est être convaincu d’une religion. Or, une religion est un moyen quelconque, ou trouvé par nous-mêmes, ou indiqué par Dieu même, de nous rattacher à lui. Quelle que soit l’étymologie assez douteuse du mot religion, il importe peu; la religion est toujours ce que nous venons de dire, un rétablissement, une réconciliation, le renouvellement de rapports interrompus. S’ils ne l’avaient pas été, le devoir que nous prêchons n’aurait plus de lien; il n’y aurait point de conviction à prononcer, tout le monde ayant la même, et chacun étant connu à fond et pénétré par chacun. La religion ne pourrait même être nommée conviction, puisque la conviction n’est que la soumission de l’esprit après une certaine lutte, sa décision après un temps d’incertitude, et que cette lutte, cette incertitude, n’ont pas eu lieu. Je ne sais même si cette inspiration primitive et continue de l’âme, cette vie intérieure que rien n’a jamais interrompue ni troublée, pourrait porter le nom de religion; elle aurait un autre nom, ou plutôt elle n’en aurait point; le mot de santé n’a pu être inventé qu’après celui de maladie.

Celui donc qui est convaincu d’une religion est un homme 'qui connaît qu’il existe des moyens de rejoindre l’homme à l’auteur de son être et à la souree

de tout son bien. Mais connaître l’existence de eos moyens, c’est les posséder. Car ils n’ont pu devenir l’objet de notre connaissance qu’en devenant celui de notre possession. Si c’est vous qui les avez découverts, sans doute vous ne les avez pas découverts comme étant applicables à d’autres et inutiles pour vous. Si c’est Dieu qui vous les a révélés, le moyen de supposer qu’une révélation qui vient de lui ne soit pas en définitive l’annonce et le gage d’un bienfait ? Donc, être convaincu d’une religion , c’est être convaincu que, dans cette connaissance même, on possède le moyen de se réunir indissolublement à la source de tout bien. Si c’est une même chose de le connaître et de le posséder, pouvons-nous en garder le secret par devers nous ?

La réponse à cette question esfSsi peu douteuse, elle s’offre si spontanément à toutes les consciences, qu’une sorte de pudeur empêche de la prononcer expressément. Si quelque indulgence peut être accordée à ceux qui négligent ce devoir ou le remplissent faiblement, ceux qui le nient n’en peuvent espérer aucune. On peut concevoir qu’une conviction sincère se taise, mais non qu’elle se fasse de son silence un droit, encore moins un devoir. A quiconque, de propos délibéré, retient la vérité captive, on est fondé à dire qu’il ne possède point la vérité; la conviction religieuse qui refuse de s’exprimer, se désavoue par -cela seul; elle n’est point convaincue; et une religion, je ne dis pas qui commanderait le silence, mais qui le permettrait, aurait par là même prononcé sa condam-

nation;. à ce signe, je la reconnaîtrais pour fausse. Qu’elle m’annonce des preuves, qu’elle me vante la masse et le poids des arguments dont elle s’appuie, qu’elle m’invite à les examiner: je m’y refuse; cet examen est superflu; un premier fait l’a jugée; une religion sans franchise et sans amour n’est pas la religion de Dieu. Dieu n’a pu donner à l’homme une religion qui le rendit pire ou ne le rendit pas meilleur qu’il n’était. Si l’homme, jusqu’au don de cette religion, n’a pas connu le devoir de répandre autour de lui la vérité, cette religion doit le lui enseigner; s’il l’a connu, elle doit faire abonder et fructifier cette connaissance; s’il a été avare de la vérité connue, elle doit l’en rendre prodigue. Toute religion donne ou promet le salut ; mais si un tel don n’ouvre pas le cœur, ne développe pas en lui toutes les puissances d’aimer, quel est donc ce salut qu’elle annonce ou qu’elle confère? Le salut! mais qu’est-ce que le salut séparé de la vie? Qu’est-ce que le salut qui n’est pas la vie? Qu’est-ce que la vie, sinon l’amour?

Je n’ai donc pas besoin d’examiner une religion avare et égoïste, je manquerais à ma propre raison, je manquerais à Dieu lui-même en supposant un seul instant qu’il puisse être l’auteur d’une religion où son caractère est désavoué et démenti. Je n’ai pas même besoin, pour la juger, de connaître qu’elle commande le silence, ou qu’elle ne commande pas la franchise : il me suffit qu’elle ne l’inspire pas. Je sais bien, à la vérité, qu’il serait fort extraordinaire que ce qu’elje inspire elle ne l’eût pas commandé; qu’il n’y eût,

dans les documents qu’elle produit, pas un mot en faveur d’un des devoirs qui naissent le plus immédiatement de la religion et de toute religion; toutefois cet étrange silence ne me la ferait pas encore condamner, si, ne parlant pas par des mots, elle parlait par les faits; si le zèle de ses sectateurs à proclamer, à propager leur croyance rendait témoignage à l’esprit de cette religion, et remplissait glorieusement l’apparente lacune de ses enseignements ; mais que penser d’une religion dont les disciples n’éprouvent pas le besoin de distribuer gratuitement autour d’eux ce qu’ils ont reçu gratuitement, et de faire de leur bonheur le bonheur de tous ? Je vais plus loin : si ce zèle de la profession existait, que penser do la religion qui l’inspire, si ce zèle, tout amer, tout contentieux, n’était autre chose que le zèle de toute opinion à se faire valoir et à triompher, un esprit de secte, de corps ou d’opposition, qui, semblable à celui des pharisiens, court la terre et la mer pour faire un prosélyte, et, quand il l’a trouvé, le rend pire qu’il n’était; zèle de l’égoïsme et de l’orgueil, qui ne veut pas tant des cohéritiers de son bonheur que des complices de sa passion et des témoins de sa puissance !

La vérité, je l’avoue, n’est pas faite pour être dispersée au hasard comme une vile poussière. La vérité est une perle qu’il ne faut pas exposer à être foulée aux pieds par les profanes. L’envelopper d’un silence significatif est quelquefois la seule manière et de lui témoigner notre respect et de lui concilier le respect d’autrui. Qui ne saurait point la taire dans certaines

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rencontres, ne la respecterait point assez. Le silence est, dans plus d’une occasion, le seul hommage qu’elle attende de nous. Ce silence n’a rien de commun avec la dissimulation; il n’implique nulle connivence avec les ennemis de la vérité; il n’a d’autre but que de la soustraire à d’inutiles outrages; ce silence, dans la plupart des cas, est un langage; et lorsque, dans la conduite de ceux qui l’observent, tout est de la même teneur, la vérité ne perd rien à être supprimée, ou, pour mieux dire, elle n’est point supprimée; elle est vivement quoique silencieusement indiquée ; sa dignité, son importance est mise en relief, et le respect qui la fait taire imprime lui-même le respect aux témoins de cette expressive réticence. Car n’oubliez pas qu’elle n’est de saison que dans les cas où la vérité quelle supprime est connue mais haïe de ceux que nous refusons d’en entretenir, et lorsqu’ils savent bien du reste ce que nous sommes par rapport à elle. Ce n’est pas à la confession de la vérité, c’est à son exposition que nous nous refusons; un mot, dans ce cas, un mot nous acquitte envers elle, comme envers nos ennemis, et ce n’est pas nous, mais elle seule que nous voulons mettre à l’abri de l’outrage.

Ainsi l’exception rentre dans la règle; ainsi la règle reste immuable dans l’essentiel, dans son esprit. L’obligation demeure et le motif demeure aussi. Car si j’ai parlé du respect qu’on témoigne à la vérité en la taisant, c’est 6ans préjudice de l’obligation où se trouve, à l’égard de ses semblables, le possesseur, quel qu’il soit, d’une vérité religieuse. Il ne peut pas

cesser de les aimer et de vouloir leur bien ; et lorsqu’il ne peut pas les servir en la leur disant, il les sert en la leur taisant, c’est-à-dire d’une part, en leur épargnant l’occasion et la tentation de l’outrage, et d’une autre part, en frappant leur esprit, en aveulissant leur conscience par les soins jaloux dont il environne la vérité, par le voile respectueux dont il l’enveloppe, quand il ne peut pas, en la produisant au dehors, obtenir pour elle la vénération et les égards qui lui sont dus. Dieu n’a point organisé notre nature ni la morale de manière à sacrifier nos devoirs les uns aux autres; et l’accomplissement du précepte :

« Suivez la vérité avec la charité, » n’est jamais impossible. Je ne crois pas que l’intérêt de la vérité puisse jamais exclure ou suspendre les obligations ' de la charité; pas plus que la charité puisse jamais nous obliger à perdre de vue les intérêts de la vérité. La charité est une partie de la vérité ; comme la vé- c rité est le moyen naturel, le vrai terrain de la charité, qui no peut croître dans un autre sol. L’homme v doit être toujours vrai et toujours charitable, toujours croire et toujours aimer. Et s’il était vrai , ce que je nie, que l’action extérieure de la charité pût jamais être suspendue en faveur de quelque autre devoir, son exercice intérieur n’en devrait certes pas souffrir; l’amour se dédommagerait par sa souffrance même; il s’exalterait par l’obstacle même qu’il rencontre; il se réfugierait dans un asile où aucune impossibilité ne peut l’atteindre, dans ce centre invisible de la vie morale , où tout est harmonie, où tous les éléments

du bien concourent sans se nuire jamais; dans la prière, où il y a place pour tout, pour Dieu et pour l’homme ; et l’amour, réprimé du dehors, si je puis m’exprimer ainsi, se condenserait dans le cœur et y puiserait un nouveau degré de ressort et d’énergie.

Laissons des suppositions gratuites et des exceptions apparentes ; attachons-nous au principe sans inquiétude. Nous sommes débiteurs envers nos frères de la vérité religieuse, aussitôt que nous la connaissons. Débiteurs au sens le plus étroit de ce terme. Car la vérité n’est, à le bien prendre, la propriété de personne. Tout bien qui peut être communiqué sans en priver celui qui le possède, ne peut demeurer exclusivement son bien. Si cette proposition n’est pas vraie, toute la morale n’est rien. Qu’est-ce donc d’un bien qui se multiplie en se partageant, d’une source qui grossit à mesure qu’elle s’épanche ? Si quelqu’un a vu diminuer, à mesure qu’il le distribuait, le trésor de sa foi, qu’il le dise, afin que nous le placions au bénéfice de l’exception qu’il réclame. Qu’il fasse viser authentiquement son malheureux privilège. Confions h la garde de l’avarice un trésor qui, en toutes autres mains que les siennes, augmente à mesure qu’on y puise. Faisons une réserve en faveur de cet homme, si c’est un homme que celui en qui il n’y a qu’un vide à l’endroit du cœur. Mais, après cela, proclamons l’aveu de la nature humaine, qui n’accepte pas une telle réserve et ne la conçoit pas. Et si la foi ne se perd pas plus en se communiquant que le soleil ne se dépouille de ses rayons en les faisant tomber

sur des corps qui les réfléchissent, convenons avec joie- que la lumière doit aussi spontanément émaner de nous que le jour émane du soleil. Ou, si une similitude aussi élevée nous convient peu, soyons les réflecteurs du soleil spirituel, pour en multiplier la bienfaisante clarté; renvoyons à tout ce qui nous entoure ses immortels rayons, et persuadons-nous que quiconque ne consent point à rendre la lumière ne la reçoit point ou ne l’a point reçue.

Il est impossible d’ailleurs de méconnaître les intentions de Dieu. Qui l’empêchait de communiquer immédiatement à chaque homme, je ne dis pas seulement la vérité religieuse, mais toute espèce de vérité? Mais il a irrévocablement ordonné que la vérité fût pour chaque homme un don de l’homme. Il a fait les hommes enfants les uns des autres ; il a voulu que les convictions engendrassent les convictions; de même que dans un autre ordre, pour la multiplication du genre humain qui pouvait incessamment procéder de lui , il a institué la paternité. Comme dépositaires et 1 confesseurs d’une pensée, nous nous engendrons mu- i tuellement. C’est Dieu, en toutes choses, qui donne l’accroissement, Dieu qui donne la semence au semeur, Dieu qui suscite Paul pour planter, Apollos pour arroser; mais enfin il faut que Paul plante et qu’ Apollos arrose. C’est Dieu qui fait tout, pourtant, puisqu’il fait ceux qui font tout ; ses ouvriers sont son ouvrage; leur œuvre même est son œuvre, leur vie est sa vie; et loin de nous de méconnaître l’action souveraine de son esprit en chaque individu, bien que

cette action elle-même n’ait rien de magique, rien qui échappe à l’observation, et qu’elle s’accomplisse en chacun de nous par l’intermédiaire de nos facultés naturelles. Dieu donc, pour accomplir son oeuvre par excellence, semble s’unir à l’humanité, se confondre avec elle ; après un moment suprême, où il est apparu distinct, après une première impulsion où l’on ne voit que lui, descendu dans l’humanité, on dirait qu’il en suit complaisamment les mouvements et la pente, tandis que c’est de la présence et de l’action continue de Dieu que l’humanité reçoit sa direction et son cours; elle ne peut rien que par lui, mais il ne fait rien sans elle ; et dans le progressif accomplissement des immuables desseins, l’humanité semble livrée à elle-même, l’humanité parait seule.

Ainsi Dieu l’a voulu, et si nous croyons pouvoir garder pour nous la vérité qui nous a été confiée, nous ne faisons pas autre chose que de nier le plan de Dieu, ou de le renverser; et comme ce plan n’est pas moins évident que la vérité que nous croyons posséder, comme la notion de ce plan est une partie de cette vérité même, il en résulte que le nier, c’est nous nier à nous-mêmes la vérité dont nous nous croyons certains; c’est, en lui refusant son droit, j’entends son droit de se répandre, lui refuser sa preuve; c’est, en lui ôtant les moyens de se produire au dehors, nous ôter à nous-mêmes le moyen de la maintenir en nous. Je ne sais point, en effet, à quel titre je pourrais croire ce qui est certain, après avoir nié ce qui est évident, comment, après avoir méconnu que Dieu a fait de

l’homme le distributeur de la vérité, j’oserais encore soutenir qu’il y a une vérité. Tout tombe ou tout se raffermit par cet endroit. Ce n’est pas une conviction que celle qu’on ne se croit pas obligé et qu’on ne se sent point pressé de répandre.

Touchante dispensation de cette Providence qui veille aux intérêts spirituels de l’humanité avec plus de sollicitude encore qu’à ses intérêts matériels, et qui a voulu rendre, sous tous les rapports, l’homme nécessaire à l’homme! Comment se peut-il que nous en soyons si peu frappés, et que nous n’y lisions pas, en caractères profonds, le devoir du prosélytisme ? Et qui pourrait s’empêcher de reconnaître ici une preuve de notre déchéance? Le plus bienveillant d’entre les hommes ne s’élève point sans un miracle jusqu’au dernier et suprême office de la charité, ou, pour mieux nous exprimer, jusqu’à la charité. Le même individu à qui le bien-être temporel de ses semblables est cher, qui partagera avec eux son superflu et jusqu’à son nécessaire, n’aura point de souci', ne s’informera pas même de leur état spirituel; le premier de leurs intérêts sera pour lui absolument nul; leurs rapports avec Dieu, seule chose pour lui d’une importanêe absolue, ne le toucheront en aucune manière; et prêt à pourvoir à leurs besoins pour cette vie qui passe, il ne donnera pas une pensée à la question de leur éternité ! Il n’a, pour se justifier, d’autre moyen que de nier Dieu et l’éternité ; et peut-être autant vaut les nier en théorie que les nier en pratique ; moins bas est à nos yeux le matérialiste et l’athée, que ce théiste

sans Dieu, que ce croyant sans religion, qui dément ses principes par sa conduite. Aimer de ses semblables la poudre de leur enveloppe, les aimer jusqu’au tombeau exclusivement, n’aimer que ce qu’il y a de mortel en eux, quel amour est-ce donc? Qu’y a-t-il d’immortel en de semblables affections? Quelle que soit leur origine (car enfin elles viennent de Dieu), quelle que soit leur beauté (car elles sont un reflet du céleste amour), elles n’ont rien de commun avec l’affection sainte dont il a été dit que, survivant à la foi et à l’espérance, elle demeure éternellement; elles seront, ainsi que la chair elle-même, la proie du sépulcre; et rien d’elles, pas même leur souvenir, ne passera dans le séjour des immuables réalités. Je ne sais de quel nom il faudrait les nommer ; mais comment leur conserver celui d’amour? comment accorder l’idée d’amour avec l’idée d’une telle indifférence? Qu’est-ce qu’un amour qui, d’intérêt en intérêt, arrivant au plus grand, au seul réel, s’arrête comme par une espèce d’enchantement, et devient tout à coup la plus aride insensibilité? Encore une fois, hâtez- vous, pour écarter de vous l’odieux d’une telle contradiction, hâtez-vous de dire que pour vous Dieu, l’âme, le ciel ne sont que des mots : même cette énorme erreur paraîtra moins inconcevable que votre inconséquence; et l’on comprendra mieux, pour peu qu’on y réfléchisse, un athée bienveillant et affectueux qu’un théiste sans charité.

Retenir la vérité captive, c’est retenir captif Dieu lui-même, c’est le dérober à ceux à qui il appartient

comme à nous ; c’est l’empêcher de se répandre et de couler dans les cœurs des hommes; c’est dérober le pain à celui qui meurt de faim. Tout autre refus peut avoir sa raison, peut trouver son excuse ; il n’y a ni excuse ni raison pour le refus de la vérité. Nous ne devons pas du pain à tous les hommes dans tous les cas; mais nous devons à tous les hommes dans tous les cas la vérité. Rendez, nous est-il dit, l’honneur à qui l’honneur est dû, le tribut à qui le tribut ; chacun n’a pas droit à toutes choses, mais chacun, de par le droit de Dieu, a droit d’entendre la vérité. Un bienfait, dans une autre sphère, peut tenir lieu d’un autre bienfait : rien ne tient lieu de la vérité. Tel office de la charité suppose, pour pouvoir être offert, une position particulière : celui-ci est à la portée de tous, est imposé à tous. Enfin l’absence de quelque autre acte de bienveillance accuse l’imperfection, l’insuffisance d’une charité qui se fatigue et qui fait halte trop tôt; mais le refus de la vérité a tout le caractère d’an déni de justice.

Déni de justice, disons-nous. Mais quoi donc? Envers les hommes seulement? Non, envers Dieu surtout, et envers Dieu d’abord.

La conviction religieuse n’est autre chose que la conviction que nous avons de notre salut ou des moyens de nous l’approprier. C’est le bien suprême, ou c’en est le gage. De quelque manière que nous en ayons obtenu la connaissance, il importe peu : le bien suprême est, dans tous les cas, le don de Dieu. Or, que penser d’un cœur qui, se voyant l’objet d’une

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libéralité infinie, ne sentirait pas le besoin de rendre hommage à l’auteur de sa félicité? Ou que penser de sa conviction, s’il n’est pas permis d’accuser son cœur?

Que penser de son cœur? On peut l’avoir bon, et ne pas faire au loin retentir son bonheur; le bonheur se plaît à l’ombre ; il s’y recueille et y devient plus sûr de soi ; et savoir en amortir l’éclat est quelquefois une des prudences de la charité. Mais il n’en peut être de même de la reconnaissance. Il lui est essentiel de se manifester ; on ne croira jamais à une reconnaissance qui se tait; la reconnaissance donne une voix à tout ce qui est en nous, et le bonheur lui-même n’en a une que dans l’intérêt de la reconnaissance : c’est dans ce sens qu’il sied au bonheur de rayonner tout autour de soi. Que dis-je? dans une religion spirituelle, la reconnaissance est l’élément principal du bonheur, son nom le plus vrai comme le plus beau. Dans le point de vue d’une telle religion, celui qui n’est pas reconnaissant n’a pas de quoi l’être; cai il n’a reçu du bonheur que l’ombre et le fantôme. Un cœur qui n’est pas touché n’a pas un bonheur à soi, indépendant des circonstances du dehors ; sa félicité n’a point de cause, et dans une économie où tout serait spirituel, elle périrait instantanément, comme l’animal périt dans un air trop pur. Nous reconnaissons donc dans le silence du croyant, ou que le cœur manque, ou que la conviction est en défaut; et dans les deux cas la religion est absente, puisque la vraie religion doit, d’un même coup, donner la félicité et

toucher le cœur. Si je ne puis appeler religieux le cœur qui ne bénit pas, puis-je davantage appeler religion une croyance qui ne porte pas à bénir? Si clone votre silence n’est pas un silence ingrat, c’est sans doute que votre religion, en vous présentant un bonheur infini, ne vous l’offre pas certain, ou qu’en vous l’offrant certain, elle ne vous le donne pas infini. C’est-à-dire que, dans l’un ou dans l’autre cas, vous n’avez pas la vraie religion, en qui doit se trouver le double caractère de la certitude dans les promesses et de l’infini dans l’objet. Aucune religion, excepté celle de Jésus-Christ, no porte à la fois ces deux sceaux. Aucune aussi ne provoque la reconnaissance, et ne fait de la profession extérieure un devoir de conscience : elle en pourrait faire tout au plus une obligation légale. Le christianisme seul a fait au r croyant un devoir et plus qu’un devoir de la publication de ses sentiments; il lui en a fait un impé- ? rieux besoin; il lui en a fait son propre caractère; et, poussant au môme but par deux chemins parai- < lèles, donnant au prosélytisme deux motifs à la. fois, la reconnaissance et la charité, il s’est lmutemcnt \ distingué entre toutes les religions, s’est mis hors • de toute comparaison avec elles, par le zèle de ses ; sectateurs à publier, à défendre et à propager leurs croyances.

La même idée ressort d’une autre considération.

L’homme ne peut être son but à lui-même ; mais il n’est le but d’aucune créature. Toutes choses dans l’univers ont leur raison les unes dans les autres, se-

Il fl nu DEVOIR 1>E MANIFESTER

Ion la loi d’une progression dont l’homme est le dernier terme. L’homme lui-même, pour avoir un rapport, est obligé de le chercher en Dieu. Le chercher en soi-même serait se faire son propre Dieu ; le chercher moins haut que Dieu ne se conçoit pas. Aucun être intermédiaire ne peut être le but de l’homme, dont la nature déborde un pareil emploi, et dont les plus excellentes facultés demeurent sans raison tant qu’elles n’ont pas Dieu pour objet. Je ne prétends pas, pour cela, nier toute relation immédiate de l’univers avec Dieu. Toutefois, le rapport direct du Père des esprits est avec les esprits; la matière n’existe que comme forme, objet ou instrument de l’esprit; on conçoit la matière en vue de l’esprit, jamais l’esprit en vue de la matière ; l’esprit, vu en face de la création matérielle, a donc une réalité absolue; tout existe pour lui, et il existe pour Dieu ; et l’homme, seul être spirituel, seule personne sur la terre au milieu de l’immense diversité des choses vivantes ou inanimées, l’homme est comme l’esprit de ee vaste corps ; il en résume en soi tous les êtres- et tous les rapports, qui, tous, convergent à lui, et, par lui, tous à l’Etre des êtres.

Ou nous sommes à nous-mêmes notre but, et c’est l’hypothèse de l’athéisme; ou notre existence est sans but, ce que la raison repousse ; ou bien enfin Dieu est notre but. Nous existons pour lui; mais qu’est-ce à dire ? Ceci doit-il demeurer dans la région abstraite de l’idée, et ne jamais devenir un fait? Mais comment cette idée deviendrait-elle un fait, vu la dispro-

LES CROYANCES REUC1ECSES.

portion énorme et la distance qu’il y a de nous à Dieu? A prendre les choses de ce point de vue, l’univers entier, y compris l’ensemble des êtres immatériels, serait un non-sens, puisque, entre les plus excellents d’entre eux et leur Créateur, la disproportion, la distance est infinie. Mais ni cette circonstance ni aucune autre n’efface la loi écrite dans notre nature. Tout être tend à son principe, et l’esprit créé vers l’Esprit incréé. Tout principe tend à s’établir dans les faits; et par conséquent l’esprit créé veut ordonner sa vie sur l’Esprit incréé. Et pour dire que ces tendances vraies expirent loin de leur objet, il faut croire qu’elles ne sont pas vraies; et pour assurer que cette activité de soumission et de dépendance n’est qu’un geste dans le vide, un vain simulacre, uu jeu sérieux, une pure satisfaction de notre logique intérieure, il faudrait mieux connaître que nous ne les connaissons les rapports du Créateur avec la création; il faudrait pouvoir prouver qu’il n’y a point de réalité efficace dans ces démonstrations de la créature spirituelle, que leur présence ou leur absence ne compte pour rien dans le système de l’univers, et que, simples modifications de notre existence intérieure, elles ne concourent pas à l’existence ou au maintien de l’ordre. A ce compte, tous les faits et les phénomènes de l’ordre moral devraient être envisagés comme de simples apparences, et tout cet ensemble de faits comme une fantasmagorie : ce qui est réel pour nos sens, serait seul réel pour Dieu.

Une telle conclusion ne serait, à nos yeux, rien

moins que hardie; clic nous paraîtrait timide et basse. Sapere aude. Osez conclure de la nature spirituelle de l’homme sa vocation et son devoir; et lorsqu’on vous parle de la gloire de Dieu comme du but de votre vie, ne reculez pas devant cette expression, sachant bien que toute autre par laquelle vous tenteriez de la remplacer ne serait ni plus intelligible ni moins figurée, et qu’au fait, s’il n’y avait de réel que ce qui peut être nommé, il faudrait se mer à soi-même les plus excellentes et les plus nécessaires des réalités. Rien n’est plus juste, plus sensé au point de vue de l’homme, que cette expression : la gloire de Dieu. Oui, si Dieu est Dieu, si l’homme est l’homme, la gloire de Dieu est le but de l’homme ; l’homme a été créé pour rendre gloire à Dieu ; il est la voix donnée au monde pour célébrer Dieu ; sa bouche, sa vie, sa pensée n’ont d’autre usage que de glorifier Dieu; tout ce qu’il fait dans un autre esprit est une œuvre perdue, un mouvement sans progrès, et se retranche de sa vie.

J’approche en tremblant de ces abîmes. Parler de ce qu’est Dieu, du mode de son existence, comme si cette existence pouvait avoir un mode, n’est-ce point une profanation? Mettrai-je ma main sur ma bouche, et renoncerai-je, mon Dieu, à parler de vous? C’est votre gloire aussi que j’ai en vue; ayez égard à mon dessein ; permettez-moi de vous nommer; gardez-moi de vous nommer en vain; veillez sur mes paroles, et n’en laissez sortir de mes lèvres aucune, qui ne voushonore !.

« Vous vous suffisez à vous-même, ô vous qui renfermez tout en vous! Votre gloire ne vous vient point de dehors, puisque rien n’est hors de vous; votre gloire ne se tire pas, comme la nôtre, d’une opinion étrangère; car, pour que cette opinion constitue notre gloire, il faut que cette opinion ait du prix à nos yeux, que nous lui reconnaissions une autorité; et quelle opinion peut avoir du prix et de l’autorité à vos yeux, vous qui êtes la source même de la vérité, vous qui êtes tout ce qui est vrai en nous ? La contemplation de vous-même vous suffit, et votre gloire vous vient de vous-même. Immuable comme vous, elle ne peut pas diminuer, elle ne peut pas augmenter. Car votre gloire est dans ce que vous êtes, dans votre puissance toujours infinie, dans votre sagesse toujours parfaite, dans votre bonté toujours entière. Que les volontés- que vous avez créées essayent de vouloir ce que vous ne voulez pas; tout ce qu’elles peuvent c’est de se perdre, mais sans porter la moindre atteinte à votre gloire ni à votre félicité. En vous refusant la gloire, elles vous ont refusé ce qui est en vous, ce qu’il ne dépend d’elles ni de vous donner ni de vous ôter; mais il a dépendu d’elles de vous la refuser, comme il dépend d’elles d’y consentir; consentie à votre gloire est leur propre gloire ; en y consentant elles ne font rien pour vous, mais tout pour elles; leur hommage, pour vous être inutile, ne 1cm’ en est pas moins nécessaire, et n’est pas moins pour elles le devoir suprême. Miroir du soleil éternel, elles n’ajoutent rien à sa clarté, car leur clarté même n’est

que la sienne ; mais elles n’en sont pas moins tenues de la réfléchir, de multiplier ce soleil, et, chacune en soi, de le reproduire tout entier.

« Si vous eussiez réduit l’espèce humaine à un seul individu, ses œuvres seules vous eussent loué, et ce langage d’action eût été compris et accepté; mais en multipliant le genre humain, vous avez créé à l’homme une nouvelle obligation, ou ajouté à sa primitive obligation une forme nouvelle. L’individu n’aurait jamais senti isolément le besoin de vous glorifier par ses œuvres, si, transporté dans la société de ses semblables, il ne sentait pas le besoin de vous glorifier par ses lèvres. Vous ne lui imposez pas un nouveau devoir; s’il n’obéissait pas en ce moment, c’est qu’il n’aurait jamais obéi. La vue du premier individu de son espèce doit tirer de son sein l’hommage qui y était comme captif. Si votre gloire lui est chère, il ne peut que chercher à la propager, à la multiplier ; et s’il estime que vous vous êtes révélé à lui, s’il a une conviction religieuse, une religion, comme il est impossible, ô mon Dieu, qu’à mesure que vous vous » révélez, vous ne paraissiez plus adorable, il se sentira pressé, à votre gloire, de manifester ce qui lui est connu de vous; les bords mêmes de vos voies suffisent à votre gloire, et quand vous daignez parler à l’homme, ce ne peut être en vain, ce ne peut être sans ajouter beaucoup aux éternelles raisons qu’il a de vous louer et de vous bénir. Ce seul fait, que vous vous êtes approché de lui pour lui parler, ce seul fait, avant la connaissance de tout le reste, ne

dit-il pas à l’homme, tout ensemble, et de quel amour vous aimez, et de quelle valeur est l’homme à vos yeux? »

Voilà, ce nous semble, ce que la conscience et la nature nous pressent de dire à Dieu. En sorte que si, parmi les religions humaines, il y à sur la terre une religion de Dieu, elle doit abonder, surabonder dans le sens du devoir que nous recommandons. La gloire de Dieu doit y être le principe et la fin de tous les préceptes, l’esprit et le motif de toutes les actions, la grâce et la dignité de toutes les paroles. Une telle religion doit mettre tout notre être au service de la gloire de Dieu, et nous dire : « Vous n’êtes point à « vous-mêmes; glorifiez Dieu dans votre corps et dans « votre esprit qui lui appartiennent. » Une telle religion doit faire de l’accomplissement de ce devoir le but même de la vie, et nous dire : « Vous avez été mis « à part pour annoncer les vertus de Celui qui vous « a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. » Une telle religion doit donner la gloire de Dieu pour motif au bien que nous faisons , et ne le reconnaître vrai bien que par là ; elle nous dira donc : « Faites « luire votre lumière devant les hommes, afin que, « voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père « qui est dans le ciel. » Une telle religioij réclame pour la gloire de Dieu jusqu’aux moindres détails de notre existence ; elle coordonne, elle associe tout à ce grand but : « Soit que vous mangiez, soit que vous « buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, « faites tout pour la gloire de Dieu. » Une telle reli-

pion réclamera de nous la confession la plus franche et la plus explicite de notre foi; elle y attachera expressément la bénédiction éternelle; et si elle n’assure pas l’entrée des deux à tous ceux qui , par des motifs quelconques, auront crié’: Seigneur! Seigneur! elle n’admettra, de la part de l’homme, rien en échange ou en expiation d’un silence ingrat , et lui déclarera sans réserve que « quiconque sur la terre aura renié « son maître, se verra renié par lui en la présence « des anges. » Enfin une telle religion flétrira la dissimulation des doctrines, honorera le témoignage courageux, bénira le martyre, et, seule entre toutes les religions, transformera tous ses fidèles en prédicateurs, et fondera dans son sein le sacerdoce universel. (Rom., X, 10.)

Ajoutons que la manifestation des convictions religieuses peut, être réclamée dans l’intérêt de ces convictions elles-mêmes.

Il a pu ne pas dépendre de nous de ne pas recevoir une conviction. Mais la manière dont une conviction s’acquiert est bien différente des conditions sous lesquelles elle se conserve. Et quoiqu’il semble d’abord qu’il suffise pour l’entretenir d’appeler à son secours les arguments qui l’ont fondée, il est pourtant vrai que la conservation de la vérité demande de notre part ce que son acquisition n’avait pas demandé. Certaines vérités dépérissent en nous alors même que l’oubli ni le doute n’ont atteint les arguments au moyen desquels nous les avons acquises. La vérité religieuse est de ce nombre; comme vérité spécula-

LES CROTANCES RELIGIEUSES. 123

tive, ayant sa réalité hors de nous, elle n’est susceptible d’aucun déclin ; mais comme fait intérieur, comme vie (et elle a dû le devenir), elle est sujette aux défaillances dont toute vie est menacée. La vie ; de la foi s’entretient par l’action, et encore mieux quand l’action est un sacrifice. Si nul ne connaît bien sa pensée avant de l’avoir exprimée, nul aussi ne possède réellement une conviction avant de l’avoir manifestée. Cette manifestation est pour la vérité ce que l’air est pour la flamme. Vous auriez beau donner à cette flamme des combustibles à dévorer; en lui refusant l’air, vous l’étouffez. Vous auriez beau nourrir votre conviction de tous les arguments les plus solides; l’absence d’air, je veux dire le silence, la suffoquera lentement. Je ne sais quel doute, ou quelque chose de pire que le doute, obscurcit peu à peu ces raisons si claires, amortit ces impressions si vives, détruit la vérité sans l’avoir réfutée, et lui creuse un tombeau dans cette âme qui devait être son asile. Rien n’est changé à l’extérieur; tout semble en son premier état; seulement, dans ce fond de l’âme où vous pensiez rencontrer un être vivant, c’est un cadavre que vous trouvez; cadavre qui a toutes les formes et toutes les parties d’un être vivant, tout, excepté la vie. Oh ! que de vérités ainsi ensevelies au dedans de nous ! Oh ! quel champ de mort que cette âme ! que de pierres tumulaires ! que d’épitaphes où nous pourrions lire les noms des plus sacrés axiomes! que de momies encore entières, avec leurs parfums et leurs bandelettes ! Où sont les vérités vivantes ? où

la foi véritable? Là, sans doute, où, obéissant à une impulsion généreuse, la conviction a parlé; là surtout où elle a du affronter la contradiction ; car rien n’ajoute à l’évidence d’une vérité comme les sacrifices dont elle est la cause ; et rien ne la rend plus chère à son possesseur que les bienfaits qu’elle répand.

Je ne parle point, à Dieu ne plaise, de cet échauffement qu’excite en nous une opposition vive, ou même la seule attente, et qui nous acharne à notre propre idée quelle qu’elle soit. La conviction véritable n’a pas dû connaître ces emportements, ou les abjure à mesure qu’elle devient plus profonde. Je douterai toujours d’une conviction que la paix n’accompagne pas. Je pense que le calme lui est essentiel, comme à toutes les dispositions et à tous les actes sérieux. L’émotion pourra faire trembler sa voix, mais ce ne sera jamais l’émotion de la colère. La force accentuera ses paroles et les rendra vibrantes, la passion jamais. Elle ne cherche pas la contradiction, elle ne désire pas le combat; son intention, plus simple, se résume dans ces calmes paroles : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé; » mais, après l’avoir enfermée dans ces saintes limites, il faut dire à la conviction religieuse : Parlez ; parlez, afin d’avoir conscience de vous-mème; parlez, afin de vivre : ayez le courage de votre conviction afin de l’avoir toujours davantage. Ne craignez pas la rencontre des ennemis ; leur commerce est souvent plus profitable que celui des meilleurs amis, et c’est auprès de nos adversaires que nous apprenons le plus. La conviction est un de ces tilmtx de la parabole,

que leur dépositaire, imprudent par trop de prudence, serra dans un linge au lieu de les multiplier par l’usage, et se vit enlever, en vertu de cette loi d’éternelle justice : « A celui qui n’a pas, cela même « qu’il a lui sera ôté. » La conviction, du moins dans ce qu’elle a de vivant, dans ce qui seul lui mérite son nom, est aussi enlevée au détenteur avare qui n’a pas voulu en faire part aux hommes ni hommage à Dieu. Celui, au contraire, qui aura placé son talent, c’est-à-dire sa conviction, la verra s’accroître et se fortifier en lui , en vertu de cette autre loi également juste, également infaillible : « On donnera à celui « qui a, et il aura toujours davantage. »

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