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de clarté sur l’ensemble, plus de mystère peut-être sur les détails. Et tandis que l’homme d’esprit à qui cette vie est étrangère, tout en gardant avec un soin jaloux le secret de ses croyances ou de son incrédulité, nous livre quelquefois, avec un abandon qui nous embarrasse pour lui, le secret de ses émotions les plus chères et de ses affections de cœur, les prostitue pour ainsi dire, et peut-être en déchire le frêle et délicat tissu avec le voile qui les couvrait; l’homme dont je parle enveloppe, non de mystère, mais de silence, les scènes solennelles dont son cœur est le vivant théâtre, craint, en les racontant, d’en profaner le principe, et, fidèle à la loi de ne point prendre le nom de Dieu en vain, se tait autant qu’il peut quand il ne pourrait parler sans le nommer. Il*craint d’ailleurs de compromettre une œuvre que le silence protège, un règne qui ne vient point avec éclat; il craint, en en parlant, d’intéresser son amour-propre, d’exposer son humilité, de caresser son égoïsme, de se retrouver soi-même où il ne faut trouver que Dieu seul; que sais-je? d’être rapporteur infidèle, ou du moins inexact, et de rendre plus ou moins dupes de son imagination les autres et soi-même.
La franchise dans la profession des doctrines n’emporte pas davantage, dans notre pensée, des répétitions fréquentes ni de longs développements. De la part de personne, non pas même du ministre de la religion, la parole religieuse ne doit être prodiguée. Que de l’abondance du cœur la bouche parle, qu’une âme pleine s’épanche à larges flots, nous y consen-
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tons : la convenance et la grâce ne manqueront jamais aux effusions d’un cœur attendri. Mais discourir et disserter sans mesure, donner à chaque entretien la tournure et l’accent de la prédication , se faire soi-même, faute d’une inspiration propre, le plagiaire des paroles inspirées, prodiguer le nom trois fois saint, affecter à l’égard des objets de la foi une indécente familiarité, ce n’est pas faire honneur à sa foi, ce n’est pas la recommander, c’est risquer d’en faire une source d’ennui et un objet de dégoût. Plus une croyance est sérieuse, plus elle mesure et compte ses paroles. L’indiscrétion, l’intempérance des paroles n’accuse pas peut-être la sincérité de la foi; mais elle en peut rendre la profondeur douteuse. Elle est à nos yeux l’indice ordinaire d’une conviction de mince aloi, d’une opinion plutôt que d’une conviction. La conviction présuppose l’examen sérieux d’une question sérieuse. La conviction religieuse est l’assurance intime que Dieu a parlé, et le sentiment d’un mystérieux commerce entre le Créateur et sa créature. Impossible de n’en pas ressentir une joie profonde, impossible qu’un peu de tremblement ne se mêle à une telle joie; et la religion me serait suspecte qui, sous prétexte que Dieu s’est abaissé jusqu’à l’homme, (caractère essentiel, je l’avoue, de la vraie religion), nous mettant à l’aise, pour ainsi dire, avec le Seigneur l’Étemel, supprimerait ce tremblement dont les apôtres et les prophètes ont fait un des signes de la joie religieuse, ou plutôt n’augmenterait pas en nous le tremblement avec la joie.
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Soyons-en persuadés : si la franchise de la profession inspire du respect pour une religion qui sait, en tout cas et en tout lieu, se faire généralement confesser, la réserve ajoute à ce respect, ou plutôt la réserve le confirme, le commande. Elle annonce d’avance une religion non - seulement aimable, mais sainte; elle unit dans la pensée du témoin deux idées qui ne peuvent pas être séparées, deux attributs dont chacun à part ne recommanderait point assez une religion; car la conscience la demande sainte, autant que le cœur la désire aimable. Il est d’ailleurs nécessaire de s'avertir soi-même par ses propres actes; le respect extérieur augmente le respect intérieur; le signe devient la chose signifiée. Si chaque homme, selon la pensée apostolique, devient, par la vérité, un temple du Saint-Esprit, ce temple a son parvis et son sanctuaire; sanctuaire qui n’en serait pas un si le voile en était toujours levé , sanctuaire dont il ne faut pas faire un carrefour, à moins que nous ne voulions le voir devenir profane pour nousmêmes comme pour autrui. Si un sentiment se fortifie par une sobre expression comme le corps par un exercice modéré, il s’écoule et se perd avec le flot toujours plein et toujours égal d’une pieuse faconde. Il faut mieux nous connaître; il faut mieux veiller sur un trésor qui s’envole et se dissipe aisément au souffle de la parole. La religion n’est pas tant un idiome qu’il faut apprendre à parler couramment, qu’une vie qu’il s’agit de s’approprier par l’action ; et notre âme doit offrir à la vérité sainte un foyer plutôt qu’un écho.
Voyons maintenant la croyance positive en face d’une autre croyance positive. On n’a pas lieu de compter dans ce cas plus que dans tout autre sur la tolérance mutuelle; et comme, d’un autre côté, il n’est pas dans la nature des choses que deux hommes affiliés à deux cultes différents ignorent, s’ils vivent rapprochés, la croyance l’un de l’autre, il semble que la superfluité de toute manifestation spéciale et l’intérêt de la paix ne laissent ici nulle application à nos principes. Cela peut être vrai jusqu’à un certain point ; mais il est plus vrai encore qu’une réserve excessive sur ces matières contredit la notion la plus élevée de la société, qui n’est pas digne de son nom lorsqu’elle exclut toute communication mutuelle sur les grands intérêts de l’homme et de l’humanité. Un commerce habituel, familier, où la grande pensée de Dieu n’intervient, ne paraît jamais, un tel commerce n’est humain que dans le sens le plus étroit et le plus grossier du mol. Or, comme une croyance positive renferme les idées générales de religion, et quelle en est même pour chacun l’expression nécessaire et seule vraie, il faut, pour ne pas se heurter sur l’un des sujets, ne jamais se rencontrer sur l’autre, et s’interdire par conséquent jusqu’au moindre mot sur le vrai nœud de la communauté humaine, la conscience, Dieu et l’éternité. Mieux vaut, à nos yeux, le danger d’un conflit que la profonde insociabilité au prix de laquelle on l’éviterait. On se haïra, dites-vous; mais auparavant s’aimait-on? Avait-on l’un pour l’autre de l’estime et de la confiance? Oui, si la religion n’était,
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de part et (l’autre, qu'un costume endossé par complaisance, un joug et une honte endurés en commun, une nécessité sociale subie, puis oubliée, et qui* aux yeux d’aucune des parties, ne constitue dans l’autre ni l’homme ni un élément de l’homme. Dans ce cas, nous n’avons rien à dire; car de tels hommes n’ont rien à faire de nos conseils.
Il est singulier que l’idée vulgaire et basse qui fait de la société une simple coalition d’intéréts, se retrouve dans les rapports de deux hommes attachés à des croyances positives, et précisément à cause de ces croyances. Parce que les croyances religieuses de ces deux hommes different, le grand rapport, qui existe entre eux, je veux dire le fait de la croyance, ne les réunira pas! Et la profonde différence qui les sépare de tous les hommes livrés au monde et sans souci de Dieu, ne sera pas entre eux la base d’une alliance, le principe d’une communauté! Ils ne seront pas amis, ayant les mômes ennemis! Ils ne se concerteront jamais, ayant les mêmes intérêts! Ils ne s’entendront même pas, ayant, on doit le croire, les mêmes affections! Eh bien non; rien de tout cela n’aura lieu; et même ce qui semblait devoir les rapprocher, les éloignera l’un de l’autre; moins grande serait entre eux la distance s’ils étaient l’un incrédule et l’autre croyant; moins difficile serait leur commerce, moins craintives leurs approches, moins circonspect, enfin, leur langage. La distance même qui sépare l’incrédule du croyant leur permet de se chercher volontiers sur un terrain neutre, et peut assez longtemps
prévenir entre eux toute collision pénible. Entre les sectateurs sincères et sérieux de deux cultes , il n’en est pas de même; ils ne s’aviseront pas de discourir ensemble de ce qui les réunit ; il leur semble que là-dessus, tout étant convenu, il n’y a plus rien à dire; on traverse rapidement et en silence les sujets où l’on est d’accord pour arriver à ceux où l'intérêt semble naître avec le désaccord; on ne voit plus, l’un chez l’autre, ce trait qui pourrait réunir, une commune préoccupation des choses de l’âme et de Dieu; on n’y voit que la diversité de la méthode adoptée pour la solution du grand problème; cette diversité, cette opposition peut-être, est, de chacun de ces deux croyants, le premier trait qui frappe l’autre, son caractère distinctif, son vrai nom; et l’on ne cherche pas si, derrière cette diversité qui est en saillie, ne se cache point quelque unité profonde, où l’on pourrait se retrouver, se reconnaître, s’aimer, et voir s’absorber même les oppositions par lesquelles trop longtemps on se laissa séparer.
Tout ceci, dans le fond, a sa raison et son excuse. Plus une croyance est positive et précise, plus elle attache d’importance à chacune des parties dont elle se compose. Elle ne fait bon marché d’aucune nuance. Connaissant tout ce qu’il en coûte pour atteindre la vérité, et peut-être tout ce qu’il en a coûté à Dieu même pour la mettre à notre portée, elle défend pied à pied un terrain si chèrement acheté. Il n’y a peutêtre pas, dans le tableau qu’elle se fait de la vérité, plusieurs plans distincts, une perspective , un loin-
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tain : tout se porte et se presse au premier plan. Telle différence, d’ailleurs, peut à bon droit être envisagée comme capitale. Tel dogme peut être regardé de part et d’autre comme un principe d’erreur, comme une racine empoisonnée qui détruit la religion même; telle lueur est pire que les ténèbres; tel mensonge pire que l’ignorance; telle foi pire que l’incrédulité. La défiance, la précaution, hélas! et l’aversion même ne se conçoivent que trop entre les sectateurs de deux cultes, et surtout de deux cultes dont l’origine est commune. Et comme entre eux la profession explicite prend presque nécessairement la forme de la controverse, comme d’ailleurs, dés deux parts, la profession est constatée par des actes , par une situation extérieure et par conséquent notoire, le devoir paraissant rempli d’avance, il semble superflu de le rappeler, et dangereux de vouloir y ajouter.
Ce n’est pas nous qui provoquerons, en tout état de cause, une polémique entre deux sectes rivales ; mais ce n’est pas nous aussi qui croirons tout gagné pourvu qu’elle soit évitée, ni tous les inconvénients du silence payés par cet avantage. Et il y a silence, malgré la publicité et la notoriété de la profession extérieure, il y a suppression de la vérité dans toutes les rencontres où la liberté des rapports sociaux demande et n’obtient pas du croyant une confirmation spontanée de sa profession officielle. Par la profession officielle le devoir n’est accompli qu’à la lettre et dans un sens avare. Ce n’est point assez pour une
conviction vraie. La profession officielle marque, suivant les cas, ou le dernier terme ou le plus bas degré de la conviction. Dans le premier cas, elle repose sur une conviction vive qui ne peut refuser de s’épancher; dans le second, elle ne serait qu’une forme passablement vaine. Toute croyance de l’âme, toute croyance où il y a de la religion, consent, non sans crainte peut-être, mais sans hésitation, à s’expliquer, à rendre témoignage. La controverse ne manquera guère de venir à la suite ; je la recommande à la surveillance de la charité, je la mets sous sa garde; mais je n’ai pas le droit de la supprimer; et je ne saurais pourquoi rien de ce qu’on a dit à l’honneur de la discussion en général ne pourrait s’appliquer à la discussion des questions religieuses. L’une éclaire, dit-on; l’autre ne doit-elle qu’obscurcir? L’une est favorable à la vérité; l’autre ne le sera-t-elle qu’à l’erreur? L’une est un exercice de franchise; l’autre le sera-t-elle moins?
Il faut, dit-on, soustraire la religion aux atteintes de l’esprit de dispute ; « le fruit de la justice se sème « dans la paix. » Mais la discussion est-elle essentiellement la guerre? Mais, en tant que la religion n’est pas un sentiment instinctif et confus, en tant qu’elle se rattache à un système de faits et d’idées, ne renferme-t-elie pas les germes et les éléments d’une discussion? Et se justifier à soi-même et aux autres la croyance que l’on professe, n’est-ce pas déjà discuter? Toute profession n’ est-elle donc pas plus ou moins une discussion? La paix dont parle