APPLICATION DO PRINCIPE
l’apôtre est autre chose que le silence; et s’il est dit que « le fruit de la justice est semé dans la paix, » n’est-il pas dit aussi « que la paix naîtra de la jus- « tice? » Or, la justice, c’est que toute opinion soit entendue dans ses moyens de défense; c’est que la vérité, quelque part qu’elle soit, ait le loisir de se produire; c’est que, de part et d’autre, on ait pu s’expliquer avec franchise. Le silence n’est pas la paix; le silence est l'asile naturel des préventions, des soupçons et du dépit; il ne se prolonge pas sans dommage pour la charité; une parole ouverte, deux regards humains qui se rencontrent, un libre échange de pensées, en un moment dissipent bien des fantômes; dans des combats de ce genre, les coups blessent moins de près qu’à distance; deux hommes qui se haïssent par écrit, de bouche se seraient aimés; une réserve soutenue est trop pénible pour ne pas aigrir, pour ne pas irriter, par la seule fatigue * qu’elle cause. La controverse a pu troubler des amitiés, amitiés superficielles peut-être; la réserve ne permet pas même à l’amitié de naître, ou finit infailliblement par l’étouffer.
Pour ne laisser hors de la portée de nos instances nul de ceux à qui elles doivent s’adresser, ni en dehors de la question aucun de ceux qu’elle regarde, il nous faut élargir la supposition précédente, et nous occuper de ceux qui n’ont pas de croyance positive, ni même de conviction religieuse.
Mais nous ne saurions avoir de prise sur eux, et nous ne saurions même rationnellement nous occu-
per d’eux, qu’autant que nous trouvons en eux au moins une conviction. Je m’explique.
Comment la conviction de la loi morale, le sentiment de sa sainteté, le besoin de. l’accomplir peuvent-ils exister et persister dans une âme à qui la conviction religieuse et la vie religieuse semblent étrangères? Il n’appartient à notre sujet ni d’étudier ce phénomène, ni d’en chercher la cause; il nous suffît que le phénomène a lieu. Or, on peut bien dire de ceux en qui il se passe : « Ils adorent ce qu’ils ne connaissent pas. » Mais, quoi qu’il en soit, ils adorent. Car qu’est-ce que se soumettre par devoir à une nécessité, qu’est-ce que la reconnaître souveraine, c’està-dire nécessaire au-dessus et à l’exclusion de toutes les nécessités, qu’est-ce que tout cela, sinon adorer? Ce qui manque à cette adoration, c’est plus que le nom de son objet, c’est l’objet lui-même; c’est le principe personnel et vivant de cette loi qu’on adore ; c’est Dieu : et cela est si vrai que, si quelqu'un s’avise d’approfondir cette loi dont il a reconnu l’existence et les droits, s’il veut aller jusqu’au dernier terme de ses exigences, et en obtenir la raison dernière, il arrivera, par un invincible entraînement, de la loi au législateur, de la morale à la religion, de la conscience à Dieu. Cette adoration a pour objet une chose où Dieu est caché ; cette adoration est une religion, mais la religion moins Dieu; c’est la religion du devoir, d’un devoir à la vérité très imparfait, parce qu’il manque de son premier et véritable objet; mais, enfin, c’est une religion; tout au moins le sentiment