‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 17 sur 52 · APPLICATION DU PRINCIPE · texte numérisé non relu

APPLICATION DU PRINCIPE

qui en fait la base participe de la nature et reproduit quelques effets du sentiment religieux.

Nous avons quelque chose à demander à un tel homme, parce que nous avons quelque chose à en espérer. Il y a un commencement de religion, il y a le lieu de la religion dans un tel homme. Je ne puis l’appeler incrédule qu’en dépouillant ce mot de tout ce que l’usage y a trop naturellement attaché d’odieux. Cet homme croit à quelque chose. Il a foi à la conviction, puisqu’il en a une; il a foi, par conséquent, aux droits et à la dignité de la conviction religieuse; il la respecte, peut-être il la regrette ou la désire. Ce n’est pas lui qui nous contredira quand nous lui dirons de ne pas se joindre, par une complaisance intéressée, à des actes qui n’expriment pas sa pensée, et contre lesquels protesterait sa conscience au moment même où il les consommerait. S’il ne peut croire à l’objet de ma conviction, je puis du moins être certain qu’il respectera trop et ma conviction et la conviction en général pour l’insulter en la contrefaisant. On ne le verra point consacrer par son exemple la déplorable maxime de Charron : « Le monde « n’a que faire de nos pensées, mais le dehors est « engagé au public. » Il n’appellera pas du nom de bienséance la plus honteuse de toutes les indécences, et il témoignera aux croyances qui ne sont pas les siennes tout le respect qu’il leur doit, en ne prenant à leurs actes ou à leurs rites aucune part qui puisse induire en erreur sur ses vrais sentiments, ou, ce qui serait pire et plus ordinaire, rendre flagrante à

Al’X DIFFÉRENTES SUDATIONS. f .'19

tous les regards une contradiction effrontée entre ses actes et ses pensées.

Ira-t-il plus loin? et, non content de confesser son incrédulité, la professera-t-il?

Nous ne voulons point être inconséquent. Gourmander d’une part la réserve de l’incrédule, le presser de s’expliquer, et, après avoir obtenu ce tribut, quelquefois très onéreux, gêner l’expression de ses pensées, qu’il a peut-être d’autant plus à cœur de communiquer qu’il lui en a plus coûté de s’y résoudre, ne serait-ce pas tour à tour, et sur le même sujet, vouloir et ne vouloir pas? Le devoir de la manifestation n’est-il pas réclamé par les mêmes principes, par les mêmes motifs dans le cas de l’incrédulité comme dans tout autre? Ne paraîtrions-nous pas, en admettant une différence, les représentants d’un parti plutôt que les organes d’un principe?

L’incrédulité n’est pas une religion et ne se professe pas comme une religion ; on peut même , selon les cas, se faire une religion de ne la point professer. Cela dépend et du degré de fermeté de cette négation dans l’esprit de l’incrédule, et de l’aspect sous lequel se présentent à sa conscience les croyances positives en face desquelles il est placé. Il est tel incrédule qui pourra se dire : « Je n’ai point de conviction* ni « positive ni négative; mon état propre est de n’en « point avoir; je suis au-dessous même de l’erreur; « je n’ai rien et ne puis rien donner; ce serait de ma « part une action injuste et cruelle que d’ôter, sans « pouvoir les remplacer, des convictions qui offrent

APPLICATION Dl PIUNCIPE

no

« un appui à la vie morale et lui impriment une di- « rection élevée; ees convictions sont, par cela môme, « plus vraies que mon incrédulité; entre cette ineré- « dulité et l’erreur quelle nie, si je n’ai rien à mettre, « je ne saurais hésiter ; et je dois à la société cette « double marque de respect, de déclarer brièvement, « mais authentiquement ce que je suis, et de ne point « entamer, par l’agression et la controverse, des doc- « trines dont la disparition ferait un vide horrible « dans la vie individuelle, dans les familles et dans « la société. »

Mais l’homme qui, d’une part, jugeant erronée la croyance positive qui l’environne, d’une autre part juge cette erreur funeste, et enfin croit que sa propre position, quelle quelle soit, vaut moralement beaucoup mieux, parce qu’à ses yeux l’ignorance qui laisse l’esprit libre est moins dangereuse que l’erreur qui le détermine forcément, cet homme, nous en convenons, ne peut pas parler ainsi, et nos principes mêmes le poussent à la polémique et au prosélytisme. Il est vrai qu’ils le pousseront d’abord à vouloir s’instruire. On a dit « qu’avant le devoir de suivre sa « conscience, il y a le devoir de l’éclairer; » mais on aurait dû ajouter que la vraie conscience n’intervertit point cet ordre; et à cet égard on peut dire, sans paradoxe, que l’homme qui ne connaît pas la vérité, mais qui la cherche, est bien plus dans la vérité que celui qui la possède sans l’aimer. Nous avons donc l’assurance que cet homme cherchera la vérité, ou du moins sera toujours prôt à l’accueillir, et l’espé-

rance qu’il la trouvera. Mais le prenant au moment où il s’affirme à lui-même de bonne foi l’erreur et le danger d’une doctrine quelconque, je ne saurais et je ne veux pas non plus lui refuser la conséquence du principe que j’ai posé. Je suis trop visiblement lié. Je n’ai point annoncé que je venais pousser à la franchise les seules convictions chrétiennes, les seules croyances orthodoxes, mais les convictions en général. Je suis le représentant de toutes ou d’aucune. Je suis venu leur ouvrir à toutes la bouche, ou la fermer à toutes. Si, me plaçant arbitrairement au point de vue de l’orthodoxie chrétienne, c’est-à-dire, pour parler exactement, au point de vue du symbole que j’estime seul orthodoxe, j’impose silence à l’incrédulité absolue, je me fais la loi de l’imposer à tout symbole chrétien qui, n’étant pas le mien, est à mes yeux l’incrédulité encore, une incrédulité relative. Du moins, tout symbole qui ne renfermera pas tout ce que renferme le mien, sera pour moi un symbole incrédule, et devra tomber sous le coup des mêmes interdictions. Ainsi donc, sous prétexte de plaider la cause générale de la manifestation des convictions, j’aurai plaidé uniquement la cause de la liberté de mes propres opinions à l’exclusion de toutes les autres.

Et ne dites pas : De quel droit cet homme qui ne croit rien vient-il attaquer ceux qui croient? C’est vous qui dites qu’il ne croit rien; mais il n’en convient pas; et moi-même, pour autant que je suis persuadé qu’il agit par conscience, je n’en conviens pas non plus : on n’en est pas à ne rien croire quand on

Page 1