V I»E LA PERSÉCUTION
droit cherche des garanties au sein de la société, où il est appelé à s’exercer; ces garanties, où les trouvera-t-il?
Nous nous hâtons de le dire : sa véritable garantie est en lui-même ; la première sûreté du droit est le sentiment du droit; et ce sentiment est exactement proportionné à celui du devoir. Avec une vive conscience de soi -même et de son principe, le droit sera toujours fort ; sans cette conscience , les garanties extérieures les plus fortes seront trop faibles encore.
C’est donc moins à titre de garanties que comme obligation correspondante au droit de l’individu, que nous demandons à la société de ménager, de consacrer dans ses institutions le droit des convictions religieuses à se manifester librement. Mais nous serions téméraires et nous déserterions en quelque sorte notre cause, si de ce que le droit, armé du sentiment du devoir, est habile à se défendre lui-même, nous allions conclure que nous n’avons rien à demander aux institutions, et qu’elles ne peuvent rien, ni pour ni contre le droit. Ce serait mal connaître la nature humaine, et mal imiter la sagesse divine qui n’abandonne jamais le devoir à lui-même, et lui ménage toujours des appuis extérieurs. Nous ne voulons pas être plus sages que Dieu.
Personne sans doute ne prétendra que, le devoir de l’individu étant de prononcer sa foi, le devoir de la société puisse être d’interdire cette manifestation. Il faudrait, pour soutenir cette thèse, avancer que la
société et l’iatlivitlu n’ont pas été conçus par la même pensée ni dans un même dessein ; que la société et l’individu sont deux créations sans rapport, qu’un hasard dérisoire a forcées d’habiter ensemble; que Dieu n’étant pas l’auteur de l’une des deux, nécessairement n’est l’auteur d’aucune, puisque sa sagesse aurait certainement coordonné la société à l’individu et l’individu à la société ; mais cette pensée est impie. Partons donc de la supposition contraire, et disons qu’il ne peut y avoir de droit contre le droit, de devoir contre le devoir, de nécessité contre la nécessité, et que, si c’est le devoir de l’individu de manifester ses croyances, c’est le devoir de la société de respecter cette manifestation. L’une de ces vérités contient l’autre. Quand nous aurions prouvé que le devoir de la société est de réprimer les croyances et même de les imposer, on ne nous demanderait pas de prouver encore que le devoir de l’individu est de taire sa religion ou de l’accepter toute faite des mains du pouvoir ; cela serait démontré d’avance. Qu’on nous accorde dans le cas présent que notre première démonstration rend la seconde superflue.
Comme il n’y a pas de conflit entre la vérité et la vérité, il n’y en a pas, il ne saurait y en avoir entre la société et la conscience. Entendons-nous bien, toutefois.
La conscience détermine toute notre conduite dans ses rapports les plus divers; elle est comme l’ouverture de l’angle de la vie humaine; elle peut suggérer, commander les actions les plus opposées entre
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elles; il est difficile de désigner d’avance, à priori, celles qui ne peuvent absolument pas être rapportées à un principe de conscience ; depuis la chute, la conscience, comme règle de conduite, a cessé, d’un homme à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’être semblable à elle-même : il n’est resté de parfaitement identique dans toutes les âmes que le sentiment élémentaire et abstrait de l’obligation, en sorte que l’inviolabilité de la conscience individuelle, dans toutes ses applications possibles, entraînerait, impliquerait même en principe, l’anéantissement de la société. Mais d’un autre côté, dans la négation de la conscience, l’être moral périt tout entier; et il ne reste de l’homme, entre les mains de la société, qu’une espèce de capui morluum ou de lie insipide. Cette négation n’aura pas lieu lorsque la société réprimera ou punira quelque acte contraire au principe de son existence, qu’il ait été commandé ou non par la conscience de l’agent, mais lorsqu’elle refusera à la conscience de se professer elle-même en professant, les vérités qu’elle croit et qui sont la base de sa vie.
La société n’a jamais semé que la paix dans son sein lorsque, sans souci des principes qui les avaient provoqués, elle a frappé d’une main forte sur les faits antisociaux ou lorsqu’elle a sévi contre le crime érigé en dogme; mais lorsque, faisant invasion dans le domaine du mystère et dans l’inviolable sanctuaire de la personnalité; lorsque, violant le domicile spirituel de l’individu, le pouvoir a prétendu interdire à la conscience la manifestation du système adopté
par elle sur ses rapports avec l’invisible, l’infini et l’immortel, alors, blessée au vif, la liberté humaine a tressailli. Sentant tout près de son cœur la pointe du fer, mise en demeure de s’abjurer ou de se constater, convaincue qu’il s’agissait pour elle ou de se consacrer par la lutte ou de s’éteindre dans le silence, elle s’est redressée sous l’oppression, elle s’est levée de toute sa hauteur, et par ce seul fait, quoi qu’ait pu effectuer la puissance matérielle, par ce seul fait elle a vaincu. Car dans ce conflit il ne s’agissait pas pour elle de moins que d’être ou de ne pas être; avoir ainsi compris la question, l’avoir ainsi posée, c’était se commander la victoire.
Toutes les fois que l’autorité sociale a tenté de réduire , sur ces questions fondamentales et strictement individuelles, les convictions au silence, elle a tout ensemble, j’en conviens, sufloqué les consciences faibles, mais fait rejaillir d’autant le ressort des consciences fortes. Il y a eu compensation ou plutôt vengeance. Les convictions opprimées ont créé à leurs oppresseurs d’inextricables embarras; les plus modérées sont devenues ardentes, les plus pures se sont envenimées ; les dissidences religieuses ont créé forcément les dissidences politiques; l’État a été déchiré : Cadmus a semé les dents du dragon dans le vaste champ de l’avenir. L’expérience, là-dessus, a parlé si longtemps, si haut, si uniformément, qu’il a fallu se rendre; elle a fait laborieusement remonter tous les esprits jusque vers le droit méconnu ; car, en tout genre, c’est la violation du droit qui révèle le droit;
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nous ne nous sommes avisés de celui de la conscience que lorsque les faits nous ont surabondamment convaincus du danger de le nier. Le droit, pour avoir été découvert ainsi, n’en est pas moins le droit; et arrivé au faîte de l’édifice social, il peut, s’il lui plaît, repousser et briser d’un pied dédaigneux cette échelle de l’expérience par où on l’a réduit à pénétrer dans cette enceinte dont on eût dû lui ouvrir à deux battants la porte d’honneur.
La société , qui est en tous cas une grande nécessité, se présente à nous tour à tour comme une liberté et comme une servitude. Son premier but a été de recueillir et de sauver les libertés individuelles; sa tendance presque partout a été de les absorber, et bien souvent elle a semblé n’affranchir l’homme que pour l’asservir. Les sociétés les plus illustres ont dû leur force à cette espèce de confiscation brutale de l’individu au profit de l’ensemble. Il ne semblait pas qu’elles pussent vendre moins cher les avantages qu’elles offraient. La gloire principale de l’humanité lui vient néanmoins de ceux qui n’ont pas accepté ce marché, et les sociétés n’ont eu à personne d’aussi grandes obligations qu’à ceux qui leur ont résisté au nom de la vérité et de la pensée. Partout la société a tendu plus ou moins à devenir la conscience de tous ; mais partout il s’est trouvé des consciences rebelles qui ont protesté et maintenu le principe de la conviction personnelle, sans lequel l’homme abdique sa nature morale, sa qualité d’être responsable et par conséquent d’être religieux.
Ce résultat a pu conduire bien des chrétiens à se demander si la persécution n’était pas un bien, et si ce n’était pas mal faire que d’en éloigner ou d’en prévenir les retours; si, par conséquent, il pouvait être permis aux hommes de foi de revendiquer la liberté comme un droit. Puisqu’il est certain, a-t-on dit, que les agressions injustes de la société ont donné lieu à cette réaction généreuse, puisqu’elles ont été pour l’individu l’occasion d’exercer sa conscience, et même d’abord de la sentir, puisqu’on a vu l’homme moral et religieux grandir dans ces luttes douloureuses, est-ce que la suppression de ces violences, la paix jurée sur un horrible champ de bataille à toutes les opinions religieuses, n’enlève point quelque mérite à leur manifestation et même n’affaiblit point, par le défaut d’exercice, le principe qui les commande ? Réclamer la liberté pour des croyances qu’on a vues se fortifier et s’exalter dans le combat, n’est-ce pas réclamer, sous le nom d’un avantage et d’un droit, une faveur funeste?
Mais, à notre tour, nous demanderons : L’adversité en général n’est-elle pas un creuset où l’âme s’épure; et puisque nos principales adversités nous sont infligées par l’injustice des hommes, ne faudra-t-il pas, par respect pour l’intention de Dieu, nous interdire, soit pour notre propre compte, soit même pour le compte d’autrui, toute résistance à l’injustice? Nous croyons que personne ne soutiendra cette thèse; mais supposons qu’on la soutienne, nous lui opposons, ainsi qu’à l’objection plus particulière qui
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nous occupe spécialement, îles principes que nous croyons avoir puisés dans l’Évangile.
Le devoir n’est pas de tout souffrir, mais de tout souffrir pour le devoir. Quelquefois même le devoir est de ne pas souffrir. Dieu saura bien nous trouver, et ce qu’il nous enverra d’épreuves et de douleurs sera, sans que nous nous en mêlions, la juste mesure de notre besoin. Jamais nous ne munirons si bien les abords de la place, qu’il n’y ait, en quelque endroit connu de Dieu seul, une entrée pour la calamité. Munissons donc soigneusement les abords : Dieu n’entrera pas moins quand il lui plaira ; et, pour ne parler que d’un genre d’épreuves, la vérité est sûre de rencontrer journellement, et hors de l’enceinte où le droit lui offre un asile, assez d’obstacles, d’inimitiés, de contrariétés douloureuses, sans courir impatiemment au-devant des persécutions proprement dites.
Nous est-il permis d’ailleurs, fût-ce même à nos dépens, fût-ce même passivement, de concourir à l’injustice des hommes et de nous en réjouir, et ne faisons-nou3 pas quelque chose de pareil, quand nous refusons, en tant que chrétiens, ou représentants d’un intérêt qui ne nous est pas personnel, de nous prévaloir du droit?
Ajoutons que si la persécution apporte des grâces que la paix ignore, la persécution a des dangers que la paix ne connaît pas. Dans le tumulte et dans la poussière du combat, les formes des objets s’effacent ou s’altèrent; l’esprit s’exalte et la chair s’exaspère, et si un côté, un hémisphère de la vérité se découvre
alors à nous, il est bien à craindre que l’autre ne se voile. Livrés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes, mais surtout à nous-mêmes, nous aurons peine peut-être à nous défendre de l’orgueil.
Si la persécution subie a de tels dangers, quels seront les dangers de la persécution cherchée, ou, ce qui revient au môme, ceux de la persécution à laquelle on n’a pas voulu opposer le bouclier du droit? Aucune tribulation ne nous est bonne, si, au lieu de nous venir de Dieu, elle nous vient de nous. Au lieu donc de réveiller la persécution quand elle dort, ou de la hâter quand elle tarde, les croyants doivent en éloigner les retours par tous les ménagements que comporte une entière fidélité; et pour être conséquents au même principe, ils doivent franchement réclamer la liberté et les garanties de la liberté.
La société, qui semble avoir renoncé à persécuter les croyances, n’a pas renoncé encore à les protéger, et l’on s’attend peut-être qu’ayant protesté contre la persécution, nous accepterons la protection avec empressement. Oui, il est très vrai que nous voulons que la manifestation des convictions religieuses soit protégée, mais protégée comme le droit de tous, et par conséquent sans distinction de croyances. Nous ne voulons pas qu’une croyance particiflière soit protégée, ni, en général, ceux qui croient quelque chose à l’exclusion de ceux qui ne croient rien. Nous ne voulons pas qu’on protège, par la raison même que nous ne voulons pas qu’on persécute. Car du droit de protéger découle irrésistiblement le droit de persé-