DE LA TRADUCTION ALLEMANDE
J’ai fait assez de changements à cet ouvrage en le livrant à l’honorable traducteur, pour pouvoir dire que la traduction vaut mieux que l’original. Mais les corrections que j’ai faites sont peu de chose en comparaison de celles que j’aurais voulu faire. J’espère qu’il me sera donné de revenir un jour sur ces graves questions, et de m’expliquer mieux sur certains points qui ont donné lieu à la critique et quelquefois au blâme.
Mon langage a paru vif, mon expression souvent trop absolue. Je ne prétends pas m’absoudre à ces deux égards. J’aurais pu éviter certains termes qui sonnent mal. Au lieu d’appeler hérésie le système de l'union, je pouvais dire que ce système estime erreur grave, qui recèle un principe antiévangélique. Au lieu d’ériger en dogme le principe de la séparation, j’eusse pu dire que ce système est, dans l’ordre ecclésiastique, une des conséquences les plus immédiates de la venue du grand Libérateur, et de l’établissement du culte en esprit et en vérité. Je me réduirai volontiers à ces termes: les acceptera-t-on plus facilement que ceux qu’on m’a reprochés? je l’ignore; ce n’est pas mon affaire; il me suffit que je ne pourrais les sacrifier sans sacrifier la théorie que j’ai défendue.
ün a relevé comme une énormité cette formule : Si l’État a une conscience, je n’en ai point. Mais toute ma thèse est là; et si cette formule est une énormité, l’idée d’un règne spirituel, l’idée de l’autonomie de la conscience, sont aussi des énormités. On m’a accusé d’avoir dit que quand le corps est vivant, les membres ne peuvent l’étre. Ceci, pour le coup, serait une énormité, mais je ne l'ai point proférée. J’ai dit seulement que la conscience de l’État, s’il en a une, est souveraine, et doit absorber la mienne, ou, en d’autres termes, que si je reconnais à l’État une conscience, je dois
PREFACE
renoncer il l'aire usage île la mienne. C'est probablement parce que cela est trop clair qu’on ne l’a pas compris.
On a trouvé que je matérialisais l’État. Cela n’est point. Je n’ai fait que soustraire à son domaine la métaphysique des mœurs, car c’est ainsi qu’on peut appeler la religion. Je n’ai d’ailleurs jamais dit, et je ne croirai jamais que l’État composé d’hommes ne soit pas humain, et que ce caractère humain ne doive se manifester dans les actes par lesquels l’État lui-même manifeste sa vie. Je reconnais la légitimité et l’existence de rapports, non pas immédiats mais directs, entre la religion et l’État. La religion dicte les mœurs, et les mœurs inspirent les lois. Que veut-on au delà ? Vouloir plus, ce serait vouloir moins.
On a prétendu encore que je niais l’Église, dans un livre où son nom paraît dès le titre et reparaît à toutes les pages. Le tort que j’ai eu, c’est de n’avoir pas, en certains endroits, distingué entre la notion générale et la notion spéciale. Mais je ne nie point l’Église. Je reconnais, avec le symbole des apôtres, l’Église universelle gouvernée au nom de Jésus- Christ par le Saint-Esprit. Quant aux sociétés visibles ou apparentes qui prennent aussi le nom A’ Eglise, je ne le leur refuse pas, puisque l’Évangile le leur a donné ; mais ce n’est d’aucune de ces églises qu’il est question dans le symbole. Aucune d’elles n’est l’épouse de Jésus-Christ. En d’autres termes, je ne suis point catholique, je suis protestant. Le protestantisme, restauration de l’Évangile, a fait succéder au règne d’une église le règne du Saint-Esprit. C’est son principe vital et distinctif, je ne veux pas l’abjurer. Quelqu’un a appelé ceci du rationalisme : que ne disait-il du mysticisme? Mais ce n’est ni l’un ni l’autre, c’est du spiritualisme chrétien.
On m’a trouvé plus que rationaliste, on m’a traité de pélagien, parce que j’ai, dans la première partie de mon livre, invité les déistes mêmes à la franchise. C’est supposer, m’at-ou (ht, qu’ils peuvent être francs, et il est de foi qu’ils en sont incapables. J’ai peur qu’à ce compte-là Dieu lui-même ne se trouve pélagien. La foi n’est-elle pas une œuvre, et l’œuvre par excellence? En est-il une plus difficile? En est-il une qui mette en mouvement dans l’homme plus de ressorts et qui suppose plus de force? C’est cette œuvre que Dieu demande avant toutes les autres; et à qui? apparemment à ceux
PRÉFACE
qui ne croient pas. Ceux-là seront sauvés qui « auront reçu « la parole dans un cœur honnête et bon. » C’est Dieu, j’en suis convaincu, qui le rend honnête et bon. Il peut aussi rendre francs et droits ceux que j’exhorte à la franchise et à la droiture, et ce sera une première grâce, gage peut-être d’une plus grande, d’une plus complète, une grâce avant la grâce. La religion, à ses débuts dans l’homme, est une sublime pétition de principe.
J’ai appelé l’État une institution divine, et je n’ai voulu voir dans l’État que l’homme naturel. C’est, dit-on, une contradiction. Si je dis tout simplement que l’État, comme État, c’est l’homme, abstraction faite de l’Evangile, sera-t-on plus satisfait? Peut-être; mais je n’ai pas voulu dire autre chose, et je persiste à croire que ce mot d ’ homme naturel rend très bien ce que j’ai voulu dire. Mais enfin, s’il y a contradiction, mes adversaires y tombent avec moi. Car, dans une société idolâtre, l’État, à leur avis, est aussi une institution divine, et de quoi pourtant se compose cette société, si ce n'est d’hommes naturels? Un mot termine tout : l’homme, ou l’humanité, est une institution divine : l’État l’est donc, encore qu’il ne soit pas chrétien et qu’il ne puisse pas l’être.
Parce que j’ai relevé l’individualité, on a crié à l’individualisme. Était-ce juste ? N’était-il pas facile de voir que nulle part l’individualisme ne fait mieux ses affaires que là où l’individualité fait défaut, et qu’il n'y a pas de politique plus atomistique que celle du despotisme ?
Vaut-il la peine de mentionner l’objection tirée du simple fait que l’homme est disposé à céder à l’autorité, qu’elle s’empare de lui dans son berceau, qu’il la rencontre partout dans la vie, sous les formes diverses de l’exemple, de l’âge, du nombre, de l’antiquité, etc.? On ne pouvait mieux me venir en aide. De ce que le danger est partout, on en conclut qu’il faut céder; j’en conclus, moi, qu’il faut se défendre. On ne se jette pas dans l’eau pour éviter la pluie, quoique, en s’y jetant, on soit bien sûr de l’éviter. Du reste, je n’ai jamais repoussé absolument la foi d’autorité, et ceux qui ont lu le premier volume de mes Discours savent que je lui ai fait sa part.
Quant au reproche de radicalisme politique, ou du moins de connivence involontaire avec le radicalisme politique, je le mentionne pour mémoire. Les faits répondront. On verra