CHAPITRE IV
OBJECTION TIRÉE ltE l.’lDÉE DE l’ÉTAT.
On oppose à nos principes l’idée de l’État; l’État, dit-on, doit reproduire l’homme tout entier, et l’État, dans votre système, ne reproduit qu’une partie, et la moindre partie de l'homme.
Cette objection est très forte, s’il est vrai que l’État doive’ reproduire l’homme tout entier.
« L’État reproduit l’homme, l’État est l'homme môme. » Ces assertions ont de la gravité; elles rendent, si je puis ainsi parler, un très noble son. Mais sur quoi reposent-elles?
Cette idée, dit-on, n’a pas besoin de chercher sa raison hors d’ elle-même. Elle se prouve en s’exprimant. L’exacte et complète correspondance de l’État avec l’homme, la reproduction de tout l’homme dans l’État, est un besoin de l’esprit et de la conscience; c’est l’idée la plus parfaite de la société ; toute autre est incomplète, tronquée ; en un mot, celte analogie parfaite est l’idéal même de l’État; et l’esprit qui s’avouerait l’impossibilité de réaliser cet idéal, en souffrirait comme d’une anomalie.
OBJECTION TIBÉE OB l.’lDBB DE I. ÉTAT. 243
On verra plus tard comment nous expliquons cet instinct ou ce préjugé, et ce que nous lui accordons. Mais nous avons bien le droit de ne pas l’accueillir comme un argument péremptoire, de ne pas nous arrêter devant lui comme devant une fin de non-recevoir. La nature des choses est ici le seul arbitre compétent, le seul juge sans appel.
On invoque l’idéal de l’État : tout à l’heure nous verrons plus exactement en quoi consiste cet idéal ; mais il faut examiner d’abord si un idéal, quel qu’il soit, peut être invoqué.
Ce qui est le premier dans la pensée des philosophes, l’idéal, n’est pas le premier dans l’ordre des faits. Base et principe ne sont pas synonymes de naissance et de commencement. % L’idéal n’a point de date, n’existant point dans les faits, mais dans l’esprit du philosophe, à qui il se présente comme le but de la chose et comme sa perfection. L’idéal d’une institution n’est pas le motif dans lequel cette institution fut créée, ni la pensée présente à l’esprit de ceux par qui cette institution vit et subsiste. En supposant même qu’un idéal ait été leur point de départ, le véritable idéal de la chose est ailleurs et se révèle plus tard. L’idéal, c’est l’idée que l’institution fait naître, non celle qui a fait naître l’institution. C’est la conception ou l’expression d’une loi cherchée ailleurs et plus haut que dans l’institution, et qui s’y applique souverainement. Jamais une institution ne naquit de son idéal ; mais chacune y gravite, y aspire. L’esprit humain refait le monde à mesure que le monde se
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fait. Il ne faut pas croire pour cela qu’il n’y ait rien de commun entre l’idéal et le réel. Loin de là, qui les approfondirait l’un et l'autre, finirait par trouver dans l’un tous les éléments de l’autre ; les mômes principes sont la hase de tous les deux; mais dans le réel ils agissent et ne se révèlent pas; dans l’idéal ils ont pris conscience d’eux-mômes. Mais cette différence est si considérable, (pie la môme institution, dans son esprit réel et dans son idéal, ce sont deux institutions qui ne se comprennent pas. Chacun individuellement peut agir selon l’idéal qu’il s’est formé. Dans un arrangement général, e’est vers l’idéal qu’on doit tendre, non de l’idéal qu’il faut partir. Qu’on nous permette ici une expression impropre, mais qui nous fera comprendre. On ne peut pas plus faire violence à la conscience d’une institution qu’à celle d’un individu. < ...
Au reste, cet idéal qu’on invoque n’est autre chose que l'idée que chaque individu se fait de. l’institution, le but qu’il lui assigne, l’esprit qu’il y met de son chef. Cet idéal diffère d’un individu à l’autre. C’ est un système comme un autre, et non une imagination spontanée de la conscience de tous. Il est pris en dehors, au-dessus des faits, dans la sphère de la philosophie ou du sentiment. C’est un élément flottant et divers, ajouté par les uns, et non par les autres, à ce qu’il y a, dans les faits, de constant et d’identique pour tous. L’élément identique, strictement objectif, peut seul être pris en considération dans une institution publique. C’est cet élément objectif qu’il faut dé-
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gager. Or il existe, ou il n’existe pas. S’il existe, il est la règle; s’il n’existe pas, il n’v a plus que la subjectivité, c’est-à-dire l’individualité; car la subjectivité qui ne serait pas individuelle, qui serait universelle, ne serait plus subjectivité, mais objectivité; ce que tout homme tiendrait [jour vrai par cela seul qu’il est homme, ne serait pas contesté; et la question ne serait point passible de solutions diverses, par la raison toute simple que nul ne la poserait. Ce que tous les hommes, en vertu de leur nature humaine, pensent ou plutôt sentent spontanément, ne s’appelle pas l’idéal. Il est bien, peut-être, dans la nature humaine, de poursuivre l’idéal; mais l’idéal lui-même est divers ; et l’assigner comme règle aux institutions, c’est les diriger à la fois vers tous les points de l’horizon.
Mais enfin, sans nous enquérir davantage si l’idéal peut servir, en matière semblable, de règle pratique et immédiate, quel est l’idéal qu’on nous propose de l’État? L’État, nous dit-on, c’est l’homme, c’est l’homme tout entier. On entend par là que tous les éléments dont l’homme est composé doivent se retrouver dans l’État; que la culture qu’ils reçoivent dans l’homme, ils doivent l’obtenir dans l’État et de la part de l’État. Mais s’il y a dans l’homme, en tant qu’individu, un élément inaliénable, inviolable, qui ne peut faire partie d’aucune communauté, il est clair que cet élément, demeurant en propre à chaque individu, soustrait par lui à toute usurpation, ne pourra être représenté dans l’État à aucune condition
i'*Ü OBJ ECHO> TIRÉE DE l’iDEB DE l’ÉTAT.
et sous aucune forme, et que l’État sera l’homme, si l’on veut, mais avec cet élément de moins. Il faudrait que toutes les consciences fussent identiques (I), ou, en d’autres termes, il faudrait qu’il y eût dans tous les hommes à la fois une même conscience, pour qu’elle pût se transporter à l’institution sociale et en devenir la conscience. Or, évidemment, il n’en est pas ainsi, à moins que la société, au lieu d’être le concours des individualités, n’en soit l’absorption, ou* pour mieux dire, la négation absolue.
Les auteurs de l'objection sont réfutés par leur objection; elle se ruine en se posant. Ils disent que l’État doit être la fidèle représentation de l’homme. De quel homme? De l’homme réel apparemment; car si c’était d’un homme abstrait, conçu en vue du système, l’État ne serait point alors la représentation de l’homme, mais l’homme serait la représentation de l’État. Eh bien, cet homme réel qu’on prend pour point de départ, sa conscience est-elle, ou non, individuelle? Peut-elle, ou non, s’aliéner? Est-elle susceptible, ou non, d’entrer dans un fonds commun
(l) La conscience dont je parte à la page 4P, et dont j’affirme trop absolument que, d'un individu à l’autre , elle dit essentiellement la meme chose, est plutôt le sens moral que la conscience dans le sens métaphysique où je prends ailleurs ce même mot. J’ai voulu dire qu’en général deux hommes consciencieux qui rentreraient sincèrement en eux-mêmes pour y trouver une direction pratique, se trouveraient d’accord. Je pouvais même aller plus loin, et dire qu’en faisant un usage également consciencieux de leur conscience, tous les hommes deviendraient chrétiens ; où serait, autrement, la responsabilité de l’incrédule’ Mais, de fait, les consciences ne sont pas identiques, et elles ne peuvent pas l’être. Le dictamcn de la conscience n’a pas cette évidence qui entraîne l’identité. Il y a d’autres choses qui ont ce double caractère : celle-ci sort du domaine de l’Étal, ou plutôt du pouvoir social.
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et indivis? En un mot, a-t-il une consciente ou n’en a-t-il point? S’il en a une, si son individualité sur ce point est nécessaire, fatale, inviolable, comment l’État représentera-t-il fidèlement l’homme, sinon en ne lui ressemblant pas en tous points? Car c’est le représenter fort mal que de nier ce qu’d est et de le dépouilLer de ce qui lui est essentiel; l’État, pour être conforme à l’homme qui a de la religion, doit lui-même n’en point avoir; ici c’est la différence qui fait l’harmonie; c’est l’absence dans l’un de ce qui est présent dans l’autre, qui fait leur correspondance; et plus l’État voudra être ce que l’homme seul peut être, moins il le représentera.
Une analogie nous fera comprendre. Un peuple a délégué certains pouvoirs à des individus qu’il appelle ses représentants, et qu’il s’est réservé d’élire. Que diriez-vous de ces représentants, si, pour mieux représenter le peuple qui les a élus, si, pour être tout ce qu’il est, ils se mettaient à élire les représentants du peuple lorsqu’il surviendrait des vacances dans leur corps ? Ce que vous diriez, je le sais bien ; mais ce que je sais encore mieux, c’est que ces représentants raisonneraient exactement comme ceux qui, {>our rendre l’État plus conforme à l’homme, transporteraient de l’homme à l’État des droits et des facultés dont l’État n’est que le protecteur. Comment un raisonnement qui nous paraît absurde dans un cas peut-il nous paraître sensé dans un cas exactement pareil ?
Avant de dire avec tant d’assurance que l’État re-
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présente l’homme, c’est-à-dire, au fond, qu’il le remplace ou le supplante, il aurait fallu examiner si l’État est, relativement à la vérité, ce que l’homme croit être. L’homme se croit capable de connaître la vérité, et cela même est le point de départ de la prétention injuste de l’État; car jamais l’État ne se serait attribué cette capacité, si l’homme ne se l’attribuait pas. Or, l’État connait-il la vérité? C’est la question; car s’il ne la connaît pas, il ne peut ni l’enseigner ni la faire enseigner. S’il la connaît, ce sera comme État, en vertu d’une inspiration permanente qui l’érige en prophète et en apôtre; et je le veux bien, pourvu qu’on le prouve; mais on n’en sera pas plus avancé; car ce qu’on aura prouvé d’un État, on l’aura nié de tous les autres, chaque État ayant sa doctrine, et la vérité ne pouvant se trouver à la fois dans plusieurs doctrines différentes ou opposées. Dès lors le droit de l’État à régir les consciences demeure uniquement fondé sur la force, qui n’a rien de commun avec le droit. Il ne nous reste entre les mains que la théorie de l’oppression, théorie bonne pour tous les partis à mesure qu’ils deviennent forts; mais dès lors toute la question change; la thèse que nous examinons est abandonnée, ou du moins il faut la réformer, et au heu de dire : l’État représente l’homme, il faut dire : l’État représente la force brutale.
Je déclare que si l’État pouvait constater sa mission apostolique, je n’aurais pas de répugnance à lui soumettre ma religion; car cette soumission serait dès lors ma religion. Tous les raisonnements que j’ai
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faits contre la prétention de l’État tomberaient; car il ne serait pour moi ni plus ni moins qu’un Moïse ou qu’un saint Paul, à qui je n’ai fait nulle difficulté de soumettre ma croyance, et sur les paroles desquels j’ai consenti à régler ma vie. Et il ne faudrait pas me dire : Mais si l’État vous obligeait de croire des choses contradictoires, ou s’il vous commandait des choses impossibles, si ses enseignements, en un mot, démentaient la nature et l’évidence! Il ne pourrait rien faire de tel, puisqu’il serait inspiré. Il faut seulement me prouver qu’il l’est; jusque-là je puis me croire tout aussi bien inspiré que lui; et s’il se croit aussi bien inspiré que moi, je ne suis pas obligé d’en tenir compte; je ne vois jamais dans ce fait qu’un certain nombre d’individus qui croient ce que je ne crois pas. Or, peu importe le nombre, tant qu’on n’aura pas prouvé que le nombre fait la vérité ; si on ne le prouve pas, tous ces individus qu’on m’oppose équivalent à un seul ; je n’en ai jamais qu’un à la fois devant moi; je n’ai jamais à me mesurer qu’avec l’un, puis avec l’autre, puis avec un troisième, et ainsi de suite; la question n’est jamais qu’entre moi et un autre homme; et, posée de la sorte, il est évident qu’elle me laisse libre. Un homme, en matière de religion, en vaut un autre, et rien de plus; on ne dira pas, pour le coup, que cet homme me représente ; je puis bien me représenter moi-même ; et si je me range à son opinion sur un sujet quelconque, je ne me soumets pas à cet homme, mais à la vérité.
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La foi ennoblit toutes les servitudes, elle les change en liberté ; la foi est la liberté dans la servitude. Faites donc que je croie que l’État me représente, et je l’accepterai pour mon chef religieux, comme le catholique accepte l’Église. Mais vous ne voulez pas que je le croie; car, quand je vous suggère d’attribuer l’inspiration à l’État, vous ne m’écoutez point ; vous refusez de faire briller sur son front la prophétique auréole; vous restez dans l’ordre de la nature et de la logique humaine ; eh bien ! j’y reste avec vous, et, m’en tenant à ces données, au delà desquelles vous-même ne passez point, je dis que l’État ne représente point l’homme tout entier, et que cette représentation n’est point l’idéal de l’État.
Qu’après cela on invoque encore l’idéal, j’y consens. Qu’on dise qu’il est désirable que l’État ait une religion, c’est-à-dire que tous ceux qui le composent n’aient qu’un cœur et qu’une âme, je trouve aussi la chose fort désirable. Qu’on ajoute qu’on en viendra là, je ne m’y oppose point, pourvu qu’on m’assure que dans cet état de choses l’homme sera toujours l’homme; car s’il ne l’est plus, l’unité n’est plus désirable, ou plutôt elle n’est plus réelle; les couleurs ne sont plus fondues dans le blanc qui les réunit toutes, mais dans le noir qui les annule toutes; et, chose étrange ! l’État ne peut avoir une religion si les individus en ont une, et ne peut avoir une religion si les individus n’en ont point, jusqu’à ce qu’un miracle moral ait mis à l’unisson la conscience de tous. Mais tant que ce miracle n’a pas eu lieu, l’homme restant
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homme, l’homme ayant une religion, l’État n’en a point.
A parler exactement, dire que l’État est l’homme moins la conscience, c’est dire que l’État n’est point l’homme; et c’est bien jusque-là qu’il faudrait aller pour couper la dernière racine de l’erreur. Il n’y a pas de milieu : si l’État est l’homme en quelque mesure, il est tout l’homme; s’il ne l’est qu’en partie, il n’est point l’homme. L’erreur ici n’est pas de degré, mais d’essence. L’État n’est ni tout ni partie de l’être humain, mais une institution divine née de la nature de cet être, de ses besoins, nécessaire à son développement et complétant son existence. L’État est une des expressions de la nature humaine et la forme nécessaire de la vie humaine; il y a correspondance et non identité; l’État est humain, l’État n’est pas l’homme (1).
Nous ne refusons pas toutefois cette formule : l’État est l’homme, moins sa conscience. Cette réserve suffit à notre thèse, et nous dispenserait de tout examen ultérieur. Mais nous ne prétendons pas arrêter à mi-
(j) Si l’État est l’homme, l’État doit reproduire tout l'homme ; cela est évident ; car il n'y a pas seulement rapport, comme dans notre système : il y a identité. Il est donc juste de mettre le système de nos adversaires à l'épreuve de toutes les suppositions. 11 est juste de demander i l'État qu'ils ont imaginé tout ce que, au point de vue de la morale, eux-mêmes demanderaient à l'homme individuel. La politique s’est tellement séparée de la morale, qu’il y aurait profil pour tout le monde  faire cct essai. Mais là se ferait voir la différence qu'il faut absolument reconnaître, en fait, entre la morale sociale et la morale religieuse. Car si l'État est l’homme, l’État est religieux ; l’État est donc capable de comprendre et de pratiquer le précepte qui nous commande de présenter la joue droite à celui qui a frappé la gauche. Qu’on nous dise franchement si c’est là la morale qu’on prétend enseigner à une communauté politique.
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chemin la théorie que nous examinons; nous aimons mieux la suivre jusqu’au point où elle-même s’arrêtera, n’ayant plus rien à envahir.
Si l’État embrasse tout l’homme, il contient l’Église. C’est une question de savoir s’il ne serait pas plus juste de dire que l’Église contient l’État, et que les hommes du pouvoir sont prêtres premièrement, et ensuite magistrats ; car si l’État peut être Église, il est Église avant d’être État, puisqu’il n’est pas dans l’ordre de faire naître les attributions spirituelles des temporelles, mais celles-ci de celles-là. Quoi qu’il en soit (1), il n’y a plus de distinction à faire. Qu’on dise que l’État est Église, ou que l’Église est État, peu importe : la dualité a disparu. Ce n’est pas assez de dire (comme on s’en contenterait) que l’Église est unie à l’État, puisque ces termes laissent debout l’idée de deux substances ou de deux personnalités, quand il n’y en a qu’une seule. Toute union qui n’est pas l’unité absolue porte atteinte au principe d’où l’on est parti. Si l’État est l’homme, de même qu’il n’y a pas deux hommes en moi, ayant des relations l’un avec le temps, l’autre avec l’éternité, de même il ne peut y avoir deux États dans l’État ; mais la personne morale désignée sous ce nom est une, et elle est toujours la même, toujours entière, toujours individuelle, soit quelle pourvoie aux nécessités du temps ou aux intérêts de l’éternité. Ce système est
(O Tout le monde ne pense pas que les termes puissent être indifféremment renversés. M. Rolhc, dans un ouvrage dont nous parlerons, présente l’Église comme une superfétation maladive de l’État.
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celui de la théocratie, dans lequel l’association nationale est tout premièrement une Église et rien qu’une Église; mais la théocratie n’est pas un système; elle n’est, elle n’a jamais pu être qu’un fait, ou, si elle est un système, c’est eu Dieu, qui la conipit et qui la veut. La théocratie existe où il l’a voulue, ou encore où l’on croit qu’il l’a voulue. Pour la réaliser, pour réaliser le système qui veut trouver dans l’État l’homme tout entier, il faut que Dieu soit présent ou qu’on croie qu’il est présent, il faut que les chefs de cet État-Église constatent, par d’irrésistibles preuves, la divinité de leur mission et la plénitude de leur droit. Il faut que leurs lois soient des oracles. Mais nous présenter l’État, comme État, choisissant l’Église, c’est une pure contradiction. Comment choisirait-il l’Église, à moins d'être luimême l’Église? Dira-t-on que, dans notre système, l’individu la choisit? Oui, sans doute, à ses risques et périls, et pour lui seul. Mais l’État, dans l’autre système, choisit pour tous. Et comment peut-il choisir pour tous, à moins qu’on ne suppose la conscience de tous subjuguée par ces témoignages éclatants auxquels tout homme cède par cela seul qu’il est homme ?
Remarquez que, si une espèce de théocratie a été réalisée ou essayée dans les âges modernes, c’est dans des limites beaucoup plus étroites. La théocratie, au sens plein de ce mot, n’existe que sous les deux formes de l’État se disant Église, ou de l’Eglise se disant État. Jusqu’à la Réformation, c’est plutôt sous cette
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dernière forme que la théocratie a cherché à s’établir. Mais alors même que Home rêvait l’empire du monde, et que la foi des peuple's semblait se prêter à cette espérance, l’idée de nier à l’État son existence propre, et de l’absorber dans l’Église, ne semble être venue à personne. La question qui reparaît sans cesse dans les longues querelles du sacerdoce et de l’empire n’est pas encore celle-là. Il s’agit, pour l’État, d’échapper au vasselage, non à l’absorption. C’est le germe, si l’on veut, de la théocratie, ce n’est pas encore la théocratie. L’Église, quelles que soient ses espérances, quel que soit son principe secret, est rentrée dans sa sphère, et défend son indépendance avec autant d’avantage quelle défendait mal son absolutisme. Mais a-t-elle cessé (au moins en apparence de vouloir être l’État, pour qu’à son tour l’État veuille être l’Église ? Le simple énoncé de cette supposition épouvante presque tout le monde. Mais pourquoi ? Si l’on persiste à croire que l’État représente l’homme tout entier, il faut absolument que l’État soit l’Église. Ce moyen terme, nommé union, qu’on veut placer entre la séparation et l’identité, est purement chimérique; il ne peut y avoir de vrai que l’identité ou la séparation.
Ceci s’adresse à ces systèmes tronqués, qui ont trouvé d’habiles défenseurs dans les pays protestants, et notamment en Angleterre, et qui, se rattachant à l’idée de l’État représentation de l’homme, ne veulent, chose étrange, ni toutes les conséquences du principe, ni le principe lui-même, en sorte qu’il est
OBJECTION T III K K PE l'idÉB DE L’ÉTAT. 255
impossible de découvrir à leur base autre chose qu’un préjugé, vague à la fois et sans fondement. Nous avons droit, ce nous semble, de les sommer de mettre un principe à leur base, tout comme nous aurions le droit de les sommer, s’ils avaient un principe, d’en épuiser les conséquences. Eh bien, ce principe dont nous les pressons de se pourvoir, ne peut être que celuirci : l’État représente tout l’homme. Un autre principe, moins absolu, moins rigoureux, ne se conçoit pas ; de même que, de ce principe une fois adopté, on ne saurait tirer des conséquences moins absolues que celles que nous avons indiquées. Les partisans de la demi-théocratie n’ont donc réellement point de principe -, car si, à toute force, on peut admettre un système d’après lequel une institution représenterait toute la partie matérielle de l’homme, tandis qu’une autre institution en représenterait tout l’élément spirituel, il est absolument impossible d’admettre une institution qui représenterait à moitié la conscience de l’homme, la moitié de l’homme en sa qualité d’être religieux. Personne n’a essayé, personne n’essayera de rédiger cette formule; ou personne, l’ayant rédigée, ne résistera à l’entraînement qui l’emporte vers cette autre formule : « Il n’y a point de religion in- « dividuelle. »
Et qu’importe encore qu’on y résiste? On ne prend, ni de l’erreur, ni de la vérité, à la mesure de sa volonté ou de son goût. L’erreur, comme la vérité, est tenue d’être conséquente. Qu’elle s’arrête, s’il lui plaît, à moitié chemin, n’importe : la conclusion qu’elle
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tâche d’éviter était d’avance dans les prémisses, la conclusion est imputable à qui a posé les prémisses ; et ainsi, le seul nom vrai du système auquel on a donné cette formule pour point de départ, est la théocratie. C’en est l’extrême, nous dira-t-on ; mais l’extrême logique d’une idée eu est le vrai nom; c’est à l’extrême qu’il faut tout de suite porter une idée pour la bien connaître ; et bien souvent c’est en se retenant sur la pente, en s’imposant des restrictions arbitraires, et, pour dire vrai, en se mentant à ellesmêmes, que de grandes erreurs, qui auraient scandalisé tout le monde si elles eussent prononcé leur dernier mot, ont été presque édifiantes en le taisant. L’État, dans le système que nous combattons, et dont on essaye en vain de limiter la portée, ne peut pas moins le tout que la partie, ou le plus que le moins; et si ce plus, ce tout, ce dernier mot, vous scandalise, il faut vous scandaliser du principe, en qui tout cela est enfermé. Si votre principe est vrai, la théocratie est vraie; si la théocratie n’est pas vraie, votre système n’est pas vrai. Vous ne voulez pas que l’Église soit l’État : qu’à nous ne tienne. Eh bien, l’État sera l’Église; l’aimez-vous mieux ainsi?
Non, vous ne l’aimez d’aucune sorte, et, la peur de la conclusion vous faisant abandonner les prémisses, vous arriverez forcément aux nôtres, que nous voulons bien, nous, qu’on porte à l’extrême du premier coup. Mais votre esprit n’est pas encore tranquille, et vous dites : « 11 est vrai, l’État n’est pas « l’Église, et ne peut l’être; mais s’il n’est pas l’É-
OBJECTION TIRÉE DE l/lDER DK l’ÉTAT. 257
« glise, qu’est-il donc? Si l’on ne fait pas de l’homme « la base et le point de départ de la notion d'État, « où trouver cette base et ce point de départ ? Si l’É- « tat n’est pas, comme nous l’avions pensé, un sim- « pie et spontané développement de l’être humain, « l’homme, en un mot, dans de vastes proportions, « encore une fois qu’est-ce que l’État? » — L’objection serait aussi raisonnable que forte, si nous vous avions nié que l’État ait son principe dans l’homme, que l’État soit né de l’homme. Mais nous ne l’avons point nié. Que serait-ce, en effet, que l’État, si ce n’était pas une chose humaine? Qu’y a-t-il dans l’État qui ne soit humain? Qu’y a-t-il de plus humain que l’État?
Quand j’aurais représenté l’État comme un établissement d’assurance mutuelle ou comme une compagnie d’actionnaires, j’aurais rendu à mon principe un pauvre service qu’il ne réclame nullement; et quand j’aurais fait accepter cette notion de l’État, je n’empêcherais rien de ce qui, étant dans la nature des choses, est inévitable. Je dis que, d’une part, mon principe ne réclame point cette assimilation, qui le dépasse et l’exagère; car l’homme peut bien, sans livrer le dépôt sacré de sa liberté intérieure, communiquer sa vie à l’État; — et d’une autre part, il ne manquera pas de le faire : du moins on n’a pas vu encore un seul État qui ait été une simple société en commandite. Les lois des nations ne se bornent pas à régler les intérêts mutuels des associés et ceux de l’association ; involontairement elles donnent une ex-
OtHF.CTMB TIW'K DK l/lDÉE DE l.’ÉTAT.
pression à des sentiments généraux qui sont désintéressés, mais dont le respect et le maintien n’en est pas moins un des intérêts de l’association, ou parce qu’ils sont bons en etix-mêmes, ou seulement parce qu’ils existent. Elles ne pourront pas ne pas les exprimer; elles le feront par une sorte de nécessité, parce que ces sentiments, bien différents en cela des convictions religieuses, ont une sorte d’évidence universelle, qui peut être alléguée et attestée; elles le feront du moins sans éprouver de résistance, en tant que leur dispositif et même leurs clauses pénales, en s’imposant à la volonté, ne s’imposent pas à la conscience, et que l’individu, en s’y soumettant, n’abandonne rien de ce qu’il ne doit pas abandonner. L’Etat, dans ce point de vue, c’est l’homme, pris dans ce qu’il a de commun avec tout homme, mais non dans ce qui lui est irrévocablement propre, ou dans ce qui ne lui est commun avec d’autres qu accidentellement.
La latitude, à cet égard, est diverse. On la mesure comme par instinct. On compte approximativement avec les mœurs, soit dans un sens négatif, c'est-àdire en s’abstenant de ce qu’elles repoussent , soit même dans un sens positif, en faisant ce qu’elles oOitirnandent. Mais on s’arrête devant les principes premiers, qu’il n’appartient à aucune puissance humaine de prescrire, et dont la manifestation simple est également hors d’atteinte. On s’arrête : mais pourquoi? évidemment parce que, comme État, on n’a pas de ces principes-là ; car si l’État en avait, il lui faudrait,
OBJECTION TIRÉE DK l’iDÉK PE L’ÉTAT. 259
bon gré mal gré, refouler, non-seulement comme pernicieux, mais comme faux, ceux qui sont contraires aux siens, et leur imposer le silence ; en un mot, il faudrait qu’il persécutât, et les adversaires de notre principe ne veulent pas qu’il persécute ; mais ils doivent le vouloir, dans le môme sens absolument qu’on veut qu’un homme se persécute afin de se soumettre à Dieu ; ils doivent le vouloir sous peine d’avouer que l’État n’a qu’une demi-conscience, ou qu’il est infidèle à sa conscience; ou, s’ils ne le veulent pas, il faut qu’ils ajoutent que, bien loin d’avoir le droit de persécuter les croyances, l’État n’a pas même le droit d’en avoir.
Combien s’en faut-il, d’ailleurs, que l’État ne s’empare de tout le terrain qui s’étend entre le droit proprement dit et la conscience religieuse ! Combien s’en faut-il que la loi civile n’occupe tout le domaine de la morale naturelle, ou môme seulement de la morale sociale ! Que de choses, dans les mœurs, qu’elle abandonne aux mœurs elles-mêmes ! Quelle ligne de démarcation toujours plus précise entre le délit et le péché ! Sur combien de points, autrefois réputés de son ressort, elle se récuse aujourd’hui! A voircommo sa carrière devient de plus en plus étroite, ne diraiton pas que l’État doit finir par n’être que le gérant responsable ou Je surveillant officiel d’une grande exploitation qu’à ce point de vue encore on pourra continuer d’appeler la république, c’est-à-dire la chose publique? Et quand on refuse à l’État, ou que l’État se refuse à lui-même de surveiller ou de diri-
2t>0 OBJECTION TIRÉE DE i/lDEE DK l’ÉTAT.
ger une quantité d’actes qui ne sont, à le bien considérer, que les applications des principes religieux ou irréligieux, on voudrait, en lui déniant le moins, lui concéder le plus, lui conférer la gestion des principes eux-mémes et le droit d’en réprimer ou d’en régler la manifestation immédiate ! Il y a là un si scandaleux contre-sens, que bien des gens ne voudront se l’expliquer que par une scandaleuse hypocrisie. Grand souci de la théorie, indifférence pour la pratique! pleine compétence à régler les principes, incompétence à régler les actions! prétention au gouvernement des idées, abdication du gouvernement des volontés! l’État, pleinement capable d’être Église et incapable d’être État dans la même mesure ! Si c’est de la bonne foi, est-ce de la réflexion? et s’il y a réflexion, y a-t-il bonne foi?
Sous un autre point de vue encore, l’idée de mettre la religion en régie nous frappera par son opposition avec l’esprit qui, de plus en plus, domine le monde. Tout tend à resserrer la sphère d’action du pouvoir et à réduire le nombre de ses attributions exclusives. Le gouvernement est censé n’avoir à sa charge que ce que les particuliers ne peuvent pas faire. Il est dans l’esprit moderne des sociétés d’être gouvernées, je ne dis pas le plus faiblement possible, mais le moins possible. On veut que la spontanéité de la nature humaine trouve de l’espace et de la matière; que les intérêts généraux, même en dehors des fonctions publiques, occupent la pensée et le coeur des individus; que la société se meuve et se trans-
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forme librement sous le sceau de quelques conventions générales mises hors d’atteinte. Ceci n’est pas une pensée abstraite, mais une partie de la vie et de l’instinct des sociétés modernes. Faudrait-il que ce qu’il y a de plus intime et de plus spontané dans l’homme, la chose qui, dans son principe et dans son développement, est le plus complètement étrangère au train de ce monde, qui n’y prend matériellement point de place, qui, matériellement, ne s’entrelace à rien et n’cmpôche rien, faudrait-il que cela, par préférence, fût mis sous tutelle? D’où vient donc cette différence? Si l’on traite ainsi la religion, est-ce à force de l’aimer ou à force de la craindre? Mais dans le premier cas, pourquoi tolérer, pourquoi légaliser tant de choses qui lui sont directement contraires ? pourquoi ne pas la protéger d’une manière plus efficace en réprimant, dans les écrits, dans les discours, dan? la vie, tout ce qui tend à la ruiner dans les esprits? Je pourrais dire encore, quand je pense à certains gouvernements : Pourquoi , de gaieté de cœur, lui créer des ennemis? Je me borne à dire, en parlant de tous les gouvernements : Pourquoi laisser aux ennemis de la religion une libre carrière? L’amour se divise-t-il de manière à demeurer amour d’un côté et à devenir indifférence ou haine de l'autre? Le droit se divise-t-il de manière qu’on puisse mettre sous tutelle une partie de la pensée publique, et non pas les autres? Si vous aimez la religion, prouvez-le donc mieux. Autrement l’on dira que vous la craignez seulement, et que, n’osant la persécuter, vous la pro-
262 OBJECTION URÉE DE 1,’lDÉB DE l’ÉTAT.
tégez, espece de persécution plus habile et plus sûre ; on dira que vous ôtes bien moins préoccupés de la pensée de lui rendre hommage que du besoin de l’écrouer honorablement dans l’institution sociale, de l’incruster habilement dans l’État, comme on fait couler de l’or dans les entaillures du ciseau, où, réduit à la forme d’une inscription pompeuse et solennelle, il est soustrait pour jamais à la circulation. Mais certes, s’il en est ainsi, nous voilà bien loin de cette union essentielle et intime de l’Église et de l’État, sur laquelle, avec ou sans raison, on voudrait fonder le droit de tutelle de l’État sur l’Église. Cette union, qui est presque une identité, suppose d’autres sentiments que ceux d’une crainte et d’une défiance mutuelles (1).
Au reste, nous ne voulons prévoir ni régler la compétence en quelque sorte morale de l’État; il est plus facile de dire ce qu’il ne peut pas être qûÇ ce qu’il peut être ou ce qu’il peut devenir; aucune théorie, aucune convention n’en décideront. Rien n’est plus indépendant ni plus spontané que l’esprit social; on peut dire de cet esprit aussi « qu’on ne sait d’où il « vient ni où il va, et qu’il souffle où il veut; » mais ce souffle, du moins, on le sent, et la direction, si ce n’est le terme de son effort, n’est pas difficile à reconnaître. Or sa direction, depuis des siècles, n’est pas dans le sens de l’union, mais dans le sens de la séparation des deux sociétés. De l’aveu môme et du consentement des partisans de l’union, le spirituel et
(O Voir la Nnti> IV dp f Àpp'ntlirf.
OBJECTION TIRÉE DE l/lDÉE DE l’ÉTAT. 26ü
le temporel se sont peu à peu dégagés l’un de l'an* tre. Ce principe, qui n’est autre chose que le principe spécialement chrétien, et qui fait la différence caractéristique entre la nouvelle et l’ancienne alliance, a lentement et péniblement creusé son ornière dans la société, et le fleuve, après avoir longtemps recouvert un espace vague, no peut plus couler ailleurs. Vainement on a restauré la théocratie ; le principe de la distinction des deux sphères, qu’on cherchait à confondre, s’est trouvé plus fort, parce que ce principe était le christianisme lui-même. II n’a pas fait son chemin parce qu’on l’a reconnu, on l’a reconnu parce qu’il a lait son chemin. On ne l’avait pas distinctement reconnu dans l’Évangile, l’Évangile ne l’avait pas formulé, mais il y était déposé en germe, et, malgré tout, le germe a dû éclore. Le christianisme n’a proclamé formellement que la responsabilité religieuse de l’individu, résultat de son avènement à la majorité; mais cela suffisait; la responsabilité en matière de conscience impliquait la souveraineté de la conscience ; il fallait bien que la ( onséquence sortit enfin de son principe : elle en est sortie. Partout, plus ou moins, le spirituel et le temporel sont distincts, comme la loi et la morale, comme le délit et le péché. Ce n’est pas un accident, mais une nécessité, ni une phase passagère, mais l’état normal et définitif de la société, une vérité sociale acquise à l’humanité, un des axiomes de la science et de la civilisation. Mais qu’est-ce donc que cette distinction du temporel et du spirituel, sinon, en principe et par avance, la
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distinction des deux sociétés qui représentent ces deux ordres d’intérêts, la société du temps et celle de l’éternité? Et lorsque l’État distingue entre le délit et le péché, que fait-il, dans le fond, que distinguer entre lui-même et l’homme, et démentir l’identité sur laquelle nos adversaires s’appuient (1)? Peut-on croire sérieusement que la vérité, arrivée là, s’y arrêtera par ménagement pour le système bâtard qu’on lui oppose? Nous sommes parvenus, on ne sait comment, à cette première halte; nous parviendrons, on ne sait comment, à la seconde. Les choses n’arriveraient jamais si elles n’arrivaient que comme conclusion de nos raisonnements ; une logique plus secrète et plus impérieuse gouverne le monde; ce n’est pas celle de nos pensées, c’est celle de la vérité. Il suffit que ce soit la vérité; tout le monde, les yeux fermés, y prête la main; et les résultats auxquels tout le monde a concouru étonnent toujours tout le monde. On s’étonnera de voir un jour les deux sociétés séparées; puis on s’étonnera de ne l’avoir pas prévu, puisque ce fait n’aura été que la traduction du principe dont nous constatons aujourd’hui l’avénement. Mais qui donc nous empêche aujourd’hui de prévoir ce fait et de le hâter?
On a mis en avant une idée bien peu solide, et qui n’est pas même spécieuse, quand on a proposé à l’État d’avoir une religion qui fût celle de tous ceux qui
(I) Il eit clair que cette distinction entre le délit et le péché est irrationnelle au point de rue du système que nous combattons, et que la maintenir c’est rirluellement abandonner le ajfst' me.
OBJECTION TIRÉE DE i’iDKE DE L’ÉTAT. 265
en ont une, ou, pour mieux dire, qui fût contenue dans toutes les religions. Cette religion, apparemment, serait le déisme pur, à moins pourtant qu’on ne réclamât en faveur du panthéisme, qui, en dehors des données de la révélation, est pour le moins aussi plausible que le déisme. On a oublié que cette religion générale, par cela seul qu’elle serait pourvue d’un culte et d’un établissement, deviendrait de générale particulière, ou de positive négative, puisqu’elle serait plus ou moins exclusive des formes spéciales qui s’estiment seules vraies ou seules identiques avec la vérité. Il ne faut pas dire que toutes les religions, trouvant un milieu commun dans ce minimum de religion , se tendront la main l’une à l’autre ; car il n’y a point, pour les religions, de minimum, et l’on ne doit pas plus espérer du chrétien qu’il condescende aux négations du déisme qu’on ne saurait prétendre du déiste qu’il s’associe aux idées positives du chrétien. Le déisme n’est pas seulement le minimum, mais la négation de la vérité pour le chrétien qui répète ces paroles de son chef : « Nul « ne vient' au Père que par moi, » et môme pour le musulman qui s’écrie : « Il n’y a de Dieu que Dieu,
« et Mahomet est son prophète. » On ne réunirait jamais, ne fût-ce qu’une fois en un siècle, les chrétiens et les déistes dans un culte commun, qui ne serait, à vrai dire, que celui des déistes, et où les premiers seraient contraints de descendre sans que les seconds consentissent à s’élever ; et quant à un ■ culte célébré par les seuls déistes (qui sont aujour-
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d’hui panthéistes', on sait ce que ce pourrait être, et combien de temps cela pourrait durer. Mais l’exécution ne serait impossible que parce que le principe serait faux. De même qu’il ne faut pas qu’un gouvernement adopte le christianisme qui est trop particulier pour les déistes, il ne faut pas aussi qu’il adopte le déisme, trop général pour les chrétiens. Qu’un gouvernement fasse l’un ou l’autre, il particularise, il exclut.
Mais s’il particularise et s’il exclut lorsqu’il adopte cette religion générale qui n’a ni formes ni nom, que sera-ce s’il adopte un culte spécial, qui lui -même exclut et nie cette religion générale? Ceux qui n’adhèrent pas à ce culte spécial , parce qu’ils ne croient pas à la révélation qui en fait la base, font-ils ou ne font-ils pas partie de l’État? ne sont-ils pas citoyens? ne sont-ils pas hommes? Ma question est raisonnable; car si c’est en considérant que l’État est l’homme même, que vous avez voulu qu’il eut une religion, ceux qui ne consentent pas à votre religion se trouvent par là même tout à la fois en dehors de l’Étal et en dehors de l’humanité. Je pourrais ajouter que, si vous adoptez une religion particulière, ce sera une religion très particulière; vous aurez, écrite ou non écrite, une confession de foi qui retranchera de votre communion, et par conséquent de l’État, tous ceux qui ne sont pas dans votre nuance. En sorte que voilà en dehors de la communion politique, parce qu’ils sont en dehors de la communion religieuse, ou, si vous voulez, voilà forcés de faire partie de la seconde,
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pour n’ètre pas exclus de la première, une foule de gens qui se croyaient citoyens, et qui, à votre point de vue, sont à peine encore des hommes. Si vous le niez, ne dites donc plus que l’État est l’homme même ; si vous persistez à soutenir que l’État est l’homme, au nom de qui le dites-vous? Voilà, de fait, une majorité qui n’en convient pas; si l’État est l’homme, pourquoi votre religion n’ est-elle pas celle de l’homme, mais de quelques hommes ? De quel droit la religion de ces quelques hommes est-elle devenue celle de l’État f l ? Pourquoi ces quelques hommes, unis par quelques dogmes abstraits, se trouvent-ils seuls citoyens dans la plénitude du sens de ce mot? Pourquoi les autres ne le sont-ils pas du tout, ou ne le sont-ils qu’à moitié? Pourquoi une différence ou une nuance dans la pensée religieuse crée-t-elle au milieu de vous des citoyens équivoques? Nous exagérons, dites -vous peut-être ; non , nous n’exagérons ni en principe , ni en fait. La religion d’État, partout où elle sera prise au sérieux, aura celte conséquence; si on ne la prend pas au sérieux, elle ne sera alors qu’un mensonge boiteux, ou plutôt un mensonge double, mentant à la vérité par le principe faux dont elle émane, mentant à elle-même parce qu’elle n’est pas fidèle à son principe, et doublement pernicieuse par ce double mensonge. Si par hasard on reléguait notre supposition dans le domaine des utopies à l'envers, il faudrait alors
(i) Je pourrais dire : Vous prétendez injustement que la croyance de quelquesuns soit salariée par tous ; et cet argument pourrait bien paraître un des plus forts. Nous ne voulons pas y insister; mais nous ne saurions l’omettre. Cest, dans ce moment, l'argument qui menace le plus i’inslilulion anglicane.
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qu’on nous prouvât que les réformés du temps de Louis XIV étaient membres de l’État dans toute la force du terme. Je ne sais pas bien de quels droits civils on peut laisser jouir l’homme à qui manque, pour être citoyen, la qualité la plus essentielle (car elle n’est rien si elle n’est pas la plus essentielle); mais je sais bien que, dans ce système, il est absurde de délivrer une carte d’électeur à celui qui ne produit pas, selon le cas, un billet de confession ou un extrait de baptême.
Ceux en qui leur incrédulité (absolue ou relative) diminue ainsi, en principe ou en fait, la qualité de citoyens, ne sentent-ils pas, pourtant, qu’ils sont citoyens? N’êtes-vous pas obligés de vous l’avouer à vous-mêmes ? et cet aveu involontaire ne renferme-t-il pas le désaveu de votre point de départ? N’est-ce pasune condition arbitrairement ajoutée aux conditions essentielles dont la possession constitue le citoyen? Était-on entré dans l’association à cette condition-là ? Vous m’arrêtez et vous me dites : On ne fait pas ses conditions en entrant dans l’État. Formellement non, je le sais; la société civile est forcée; on n’y entre pas librement, on y naît, on s’y trouve, il n’y a pas eu de contrat. Mais c’est précisément parce que l’association n’est pas volontaire qu’il ne faut rien mettre que le nécessaire dans le cahier des charges de chaque associé; or ce qui est injuste ne saurait être nécessaire. Il est injuste de rendre l’individu responsable envers l’État de ce dont il est responsable à Dieu seul; il est injuste d’attribuer à l’association à l’égard
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de l’associé une compétence qu’elle ne peut pas exercer ; et c’est l’exercer que de proclamer celte maxime : l’État a une religion; car dès lors quiconque n’a pas la religion de l’État n’est pas membre de, la cité, ou, s’il veut à tout prix être membre de la cité, il doit s’affilier à un culte qui n’est pas celui de sa conviction.
Il est temps de le dire, d’ailleurs, ce nom abstrait, ce nom imposant d’État aide à faire passer un système dont la seule exposition révolterait dès que les termes vrais remplaceraient les termes convenus. L’État, au sens concret, c’est le gouvernement de la société (1); et ce gouvernement, c’est un individu, ou plusieurs, ou un grand nombre, si l’on veut, unis, je consens à le supposer, par une môme croyance. Mais il n’importe pas qu’ils soient nombreux : les consciences ne s’additionnent pas, et ne font masse ni poids contre les consciences ; à eux tous, ils n’en font qu’une, ils n’en valent qu’une; c’est toujours une opinion individuelle, qui se trouve accidentellement l’opinion d’un certain nombre d’hommes, et qui s’impose arbitrairement à toutes les autres ; je vais plus loin : l’opinion de tout un peuple, s’il était possible que la môme opinion fut propre à tous les individus dont un peuple est composé, ne pourrait pas plus s’imposer à un seul individu que l’opinion d’un seul individu à tout un peuple, à moins qu’on n’admette l’énorme paradoxe que le nombre fait la vérité; car l’État ne peut faire
(0 Je comprends sous ce terme l’ensemble des pouvoir* qui régissent la société.
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valoir en faveur de la compétence religieuse que l'une ou l’autre de ces deux maximes : ou l’État, en tant qu’État, est en possession de la vérité; il est inspiré, il est apôtre; ou bien : le nombre et la force fait la vérité; mais si la vérité n’a pas son sceau dans le nombre, je suis en droit de ne point distinguer si un gouvernement réside en plusieurs hommes ou en un seul; et je vois dans tous les cas un homme (qu’il ait plusieurs complices ou qu’il n’en ait point) obligeant un peuple à revêtir sa conscience; tel est, de la part de chacun des membres du gouvernement, le fait vrai, un fait dont il a conscience et dont la responsabilité lui reste tout entière; or il s’agit de savoir si vous admettez qu’un homme en qui se réunissent accidentellement une certaine opinion et le pouvoir puisse faire usage de son pouvoir pour imposer son opinion ; et qu’un autre homme lui succédant au pouvoir, mais avec une autre opinion, puisse faire de même? Ce serait bien un autre scandale si, comme cela s’est vu, cet homme se servait de son pouvoir pour imposer une opinion qui ne serait pas même la sienne, commandeur parmi des nègres soumis à un même despote que lui, esclave battant ses compagnons d’esclavage. Telles sont les thèses monstrueuses auxquelles revient de force tout système qui donne au gouvernement une compétence quelconque en matière de religion.
Mais quelque monstrueuses que soient ces thèses, leur défaut, qui le croirait? est de n’être pas encore assez hardies. En parlant du principe que l’État re-
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présente tont l’homme, on devrait aller plus loin. L’idée d’une association, si étroite qu’elle puisse être, entre l’Église et l’État, est une idée timide. Il n’y a pas un État d’une part, et une Église de l’autre : il n’y Uj il ne peut y avoir quo l’État. L’État est un comme l’homme est un. C’est le môme État qui a un corps et des intérêts matériels, un esprit et des intérêts spirituels. L’Église n’est pas tant une existence unie à l’État qu’une forme de l’existence de l’État; et tout ce qui caractérise l’union de l’âme et du corps dans un même individu, doit se reproduire identiquement dans les rapports de l’Église avec l’État. Ceux qui conviendront de ce point-ci voudront bien nous suivre quelques moments dans l’examen comparatif des deux phénomènes.
Qu’est-ce qui naît le premier dans l’homme, l’âme ou le corps? L’âme vient-elle s’ajouter au corps, ou le corps s’ajouter à l’âme? Nul ne le sait, ni ne le saura jamais. Nul ne sait non plus où est la jointure de l’âme et du corps. Nul ne sait même s’il y a une âme et un corps, ou seulement, sous ces deux noms, deux ordres de phénomènes attachés à un même et indivisible sujet. Nous avons sous les yeux un être mixte, mais essentiellement, mais éternellement mixte, et qui, s’il n’était mixte, ne serait pas. Voyons-nous l’une de ses moitiés, d’abord isolée, chercher l’autre pour avoir un maître, ou la chercher pour avoir un serviteur? Non, nous ne connaissons ces deux éléments que dans leur union, nous ne les concevons pas séparés; ni l’âme, à notre su, ne s’est approprié un corps, ni
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le corps ne s’est emparé d’une âme : ils paraissent être nés ensemble, s’ôlre développés ensemble; et, autant cpie nous en pouvons juger, ces deux moitiés sont bien réellement des moitiés, aussi incapables d’exister l’une sans l’autre que, dans le corps humain lui-même, le côté gauche ne saurait vivre séparé du côté droit. En un mot, l’être humain est une unité, dans le sens le plus sévère du mot. Pourquoi donc, dans l’État, si l’État est exactement l’homme, pourquoi l’âme, c’est-à-dire l’Église, ne naît-elle pas en même temps que l’État, n’est-elle pas comprise dans l’État ? Pourquoi , d’avance et de tout temps, l’État n’ est-il pas Église? pourquoi le corps déjà créé, déjà vivant, se met-il en recherche d’une âme, et a-t-il tant de peine à la trouver? pourquoi, si ce n’est parce que l’Eglise n’est pas son âme, et qu’avant, bien avant d’avoir fait choix d’une Église, l’État a déjà une âme, l’État est déjà, aussi complètement qu’il peut l’être, la représentation ou la reproduction de l’homme ? Mais prétendre qu’une Église, une Certaine Église soit l’âme de l’État, c’est vouloir, après coup, approprier à cet être, déjà pourvu d’une âme, une âme étrangère, fortuite, qui ne sera jamais que le nom supposé ou conventionnel de sa vraie âme?
Cela est si vrai qu’on ne voit pas, qu’on ne verra jamais cette âme et ce corps, l’Église et l’État, se comporter ensemble comme une âme avec son corps, comme un corps avec son âme. Leurs rapports ne sont pas, comme ceux de l’âme et du corps véritables, une harmonie, un concours, mais un combat;
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leur vie est convulsive aussi longtemps que l’une des moitiés n’est pas soumise à l’autre, l’Église à l’État, ou l’État à -l’Église. C’est la soumission, l’asservissement de l’une ou de l’autre, qui procure la paix. Les moments d’un joyeux accord, et d’un accord, il faut le dire, très superficiel, font exception et sont rares. Ce qui trompe sur le caractère de cette paix, c’est précisément ce qui la flétrit : c’est que, née de l’affaiblissement intérieur ou de la dégradation de la partie qui cède, elle n’a pas toujours ces symptômes d’inquiétude, ces frémissements d’impatience, qui maintiennent dans la paix quelque souvenir ou quelque présage de guerre; une résignation si tranquille a l’air du contentement , une soumission si absolue l’air de la liberté; mais, pour peu qu’on y regarde de près, on se convaincra que ces deux associés prétendus n’ont jamais été dans d’autres rapports que ceux de seigneur et de vassal. Si l’on répond que l’analogie entre l’âme et le corps d’une part, l’Église et l’État de l’autre, n’en existe pas moins, attendu qu’il n’y a pas non plus égalité entre l’âme et le corps, il en faudra conclure que jamais l’État ne doit dominer l’Eglise, mais celle-ci, au contraire, toujours dominer l’État. Voilà l’ordre, en effet. Si la partie spirituelle de notre être a droit sur la partie corporelle, on ne saurait contester, en partant de l’analogie indiquée, la suprématie de l’Église sur l’État. Ello est légitime, elle est nécessaire, elle est constitutionnelle. • . ,
Il n’est donc plus question d’accord et d’alliance;
Vlk OBJECTION TIHÉK DE I. IDEE DK l.’ÉTAT.
ces mots représente itl très mal les relations naturelles de l'Église’ et de l’Etat; mais c’cst pourtant comme une alliance et un accord que les partisans du système des Églises établies .se représentent ces relations; ils n’ont garde de les concevoir, ni surtout de les représenter autrement; ee serait donner à leur tàèse nn coup dont elle ne se relèverait pas ; car bien que cette alliance prétendue se résolve nécessairement en nn rapport de subordination, ce m’est pas sous cet aspect, on le sait bien, qu'il fout présenter le système pour le faire recevoir. Il fout qu’il se produise, à nos yeux comme un arrangement amiable et spontané. On oublie que eetle spontanéité mutuelle n’a jamais eu lieu; que toujours une des parties a fait les premières avances, et que, dans le cours des siècles, l’Église et l’État, on tout pays, n’oat fait que se succéder l’un à l’autre dans le pouvoir.
Après tout, je ne prétends ni méconnaître, ni rapporter à nn calcul un fait aussi considérable, aussi universel, que la tendance des deux phénomènes à se fondre en un seul, et l 'opiniâtre persévérance du fait, religieux et du fait social à s’absorber l’un dans l’autre. Il y a là comme l’indice irrécusable d’un instinct vrai, celui de créer la société à l’image de l'homme, créé lui-mème à l’image de Dieu. L’homme et la société aspirent involontairement vers leurs origines. La vérité absolue est dans l’unité; et, si la restauration devait suivre la même loi que la chute, s’il y avait, dans, la grâce salutaire, quelque chose qui correspondit exactement au péché originel, je
OBJECTION TIHÉE DE l/lDEE DE L’ÉTAT. 275
veux dire, si tous revivaient spirituellement en Jésus- Christ aussi nécessairement que tous meurent en Adam, rien ne serait plus inévitable quç la fusion de l’Église et de l’État; ou plutôt, à dater de Jésus- Christ, la dualité de l’Église et de l’État n’aurait jamais été. U n’y aurait jamais ou que l’un ou l’autre, n’importe lequel. De même en serait-il si l’homme n’était jamais tombé. Multipliez par la pensée, reproduisez en tout homme ce premier Adam jouissant de la vue de Dieu, entendant distinctement la voix de Dieu dans son coeur, marchant par la vue et non par la foi, nourri, rassasié d’évidence, et en qui Incertitude, si tant est qu’on puisse employer ce mot, n’a rien d’individuel et de subjectif; vous obtenez une société en qui se retrouve identiquement tout ce qui constitue chacun de ses membres, une société qui n’est qu’un seul homme, une société aussi incapable de varier d’un temps à l’autre que de différer d’un individu à l’autre, sur les sujets qui intéressent sa vie morale; une société, en un mot, pour qui se réalise continuellement ce qu’une suite non interrompue de prodiges ne réalisa qu’imparfaitement pour le peuple d’Israël, je veux dire le sentiment unanime de la présence .de Dieu. Car la condition morale de l’homme, avant sa chute, faisait plus qu’équivaloir à cette économie de miracles qui fut à peine capable de triompher, chez les Hébreux, des résistances de l’individualité.
Voilà la société que nous cherchons, et dans laquelle, sans difficulté, l’Eglise et l’État feraient un;
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mais, pour trouver cette société, il faudrait d’abord avoir trouvé l’homme qui en est la racine, cet homme identique à lui-même d’individu à individu , cet homme en qui le péché ou l’épreuve n’a pas encore créé l’individualité. Mais cet homme ne se trouve point, il est aboli pour jamais; les mesures que la divine miséricorde a prises pour la restauration de l’homme, peuvent l’élever à une gloire aussi grandey plus grande peut-être, mais autre que sa gloire primitive; les suites du péché peuvent être abolies, mais rien ne peut faire que le péché n’ait pas eu lieu; la vertu n’est pas l’innocence; ce sentiment de la vérité dont l’homme jouissait en tant qu homme, il ne peut plus en jouir qu’à litre d’individu, en vertu de ses efforts individuels, et dans la mesure de ces efforts; la foi, fait personnel, a remplacé la vue, fait générique; la religion, qui, avant cette épreuve, eût pu être le fait de tous à la fois, n’est plus, depuis cette épreuve, que le fait de chacun en particulier, et elle ne devient chose collective qu’en vertu de l’accord de plusieurs dans une même conviction, et exactement dans la mesure de cet accord. Cet état peut valoir autant, et mieux peut-être, que le premier état (4),
(l) On peut se représenter l’état de l'homme, je ne dis pas avant la chute, maïs dés avant l'épreuve, comme celui d'une unité profonde, mais inconsciente, entre l'homme et la vérité, entre l'homme et Dieu. La conscience de l'imité est venue avec le fait qui l’a détruite, ou plutôt avec l’épreuve qui l'a menacée. Soit que l’homme eflt cédé ou n’eût pas cédé à la tentation, vaincu ou victorieux, il obtenait conscience de sa primitive unité; vaincu, pour la regretter sans cesse; vainqueur, pour en savourer la conscience distincte et sensible. L’homme a été vaincu, mais la divine miséricorde lui a offert, si l'on peut parler ainsi, une sublime revanche; il peut, de nouveau, être victorieux en Jésus-Christ, le nouvel Adam, en qui l’humanité triomphe, comme elle a succombé dans le premier Adam l’ni A
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mais il est autre; et sans doute à un autre homme correspond une autre société. L’ancienne, ou, pour mieux dire, celle qui eût été au cas que l’homme fut resté pur, n’est plus possible, si môme on eût pu appeler société un ensemble qui ne s’était pas formé sous les auspices de la liberté ; le véritable nom de cette économie serait la théocratie; et encore faudraitil attacher à ce mot un sens plus énergique et plus absolu que celui qu’il éveille en nous quand nous l’appliquons au régime sous lequel a vécu la nation juive. Je dis que cette primitive et parfaite théocratie a fait place à une société , c’est-à-dire au rapprochement volontaire et au concours actif des individus que leur conscience a conduits dans une même direction. Cette société est d’autant plus intime que l’individualité de ses membres est plus prononcée et plus complète; sa force est proportionnée à leur spontanéité, sa vie à leur vitalité propre. C’est un corps
Jésns-Christ, l'homme trouve ce qu’il était destiné à trouver si l’épreuve du premier Adam eût été heureuse ; et quoi donc ? mieux que l’unité : l’union. Tétait là le but de Dieu en nous soumettant à une épreuve, en donnant l'éveil à notre liberté; il voulait que notre union fût de choix, fût de notre fait; c'était un immense progrès sur l’état précédent ; et voilà ce qui a fait dire à un Père de l’Église, parlant de la première chute : Félix culpu ! Ce n’est pourtant pas la faute qui est faeureuse, puisque, sans une réparation qui ne dépendait pas de nous, cette faute cill été uniquement funeste; ce qui était heureux (felix) c’était l’épreuve; c’était cette simple question, qui, posée par notre Créateur, nous révélait tout à coup à «tous-mémc, marquait nettement à notre conscience la distinction de sa volonté et de la nôtre, nous séparait de lui pour mieux nous unir à lui, et imprimait à une union en quelque sorte fatale et sans caractère moral, le sceau glorieux de la liberté. 11 en résulte qu'identifier l’Église avec l'Étal c’est oublier non-seulement U chute, mais l’épreuve, c'est-à-dire le dessein de Dieu, qui a voulu rendre l'homme responsable, et n’a pu le rendre responsable sans le rendre individuel, et qui, par conséquent, a dô faire de la religion un objet do certitude, et non d’évidence. Quand l'homme se pose distinct vis-à-vis de Dieu, il se pose par là même distinct vis-à-vis de l’homme. Le même fait constitue l’homme et l’individu.
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qui tire toute sa force de son chef, il est vrai, mais * selon la force répartie à chaque membre. » (Éphés. FV, 16.) Or, cette société, née de la foi, et marchant par la foi, n’est pas identique à l’État, né de la vue et marchant par la vue ; cette société, fondée sur l’élément subjectif de la certitude, n’est pas identique à l’État, fondé sur l’élément objectif de l’évidence (i)'j cette société, dont le point de départ est la liberté, ft'est pas identique à l’État, dont le point de départ est la nécessité. L’État, s’appuyant sur ce qu’il y a d’identique en tous les hommes, les enveloppe tous de plein droit; l’Église, née d’un élément qui n’est pas celui de l’identité, ne réunit dans son sein que ceux en qui elle a rencontré cet élément.
Et pourtant, encore une foi3, il ne faut pas s’étonner que l’État et l’Église se cherchent mutuellement comme deux moitiés d’un môme être. Ils font à leur manière ce que fait, obscurément, tout homme. Il y a aussi en tout homme deux moitiés qui cherchent à Sé réunir et à se confondre. Mais la différence entre les différents hommes ne consiste pas en ce que les uns parviennent à cette fusion et que les autres n’y parviennent pas; car chez tous elle est impossible; la différence, c’est que chez les uns il y a réconciliation, traité de paix, bonne intelligence sentie et goûtée
(t)NouS avons essayé dans un autre outrage de traiter la question importante ét délicate de cette distinction. Nous transcririons, sf son étendue nous le permettait, le chapitre IV de la I" partie de notre Mémoire en faveur de la liberté Set ouïtes. Au reste, quelques mots de M. Portalis résument Fidée-mère de ce éhipltre : « L'évidence est le résultat immédiat de la perception du sentiment ou s dê celle de Fesprrt : elle dispense de toute preuve. Les preuves sont nécessaires
pour acquérir la certitude. » (De l’Esprit philosophique. Tonte I", page JS.)
OBJECTION TIRÉE DK l’iDEE DE l'ÉTAT.
entre les deux parts jusqu’alors désunies, tandis que chez les autres cette réconciliation ne s’opère jamais. Or, comment, lorsque celte réconciliation intérieure n’a lieu que chez un certain nombre d’hommes, chez les uns plus tôt, chez les autres plus tard, ici sous une forme et là sous une asutre, eomment réunir tous les hommes dans un ensemble qui suppose la conciliation opérée chez tous? L’instinct qui travaille l’humanité dans le sens que nous avons indiqué est donc incontestable, très digne d’attention ; mais cet instinct, si vrai dans un sens, est aveugle en ceci : la société ignore que V unité est à jamais perdne pour elle ainsi que pour l’homme, et que la conciliation destinée à remplacer cette unité' est un fait purement individuel, non transmissible de l’homme à l’État.