‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 32 sur 52 · PRINCIPES DD CHRISTIANISME SUR CE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

PRINCIPES DD CHRISTIANISME SUR CE MÊME SUJET

Quoique la pensée du christianisme ait été constamment présente à mon esprit, comme celle de la religion par excellence , mes arguments ne s’appliquent point seulement à la vraie religion, mais à la religion vraie, quelle qu’elle soit. On peut, dans cette matière, faire abstraction de la chute et de la restauration. Si l’on veut supposer à la fois que l’homme n’est point tombé et qu’il a besoin de religion, je ne m’y oppose point. Les éléments essentiels de toute religion demeurant, savoir: l’affection, la spontanéité, l’individualité, l’absolu, il n’est pas possible, sans une grossière contradiction, d’associer l’Église à l’État. Mais je veux montrer encore que le christianisme, en son particulier, résiste obstinément à l’idée de cette alliance, et qu’à son point de vue l’idée de cette alliance n’est ni plus ni moins qu’une hérésie.

Parmi les traits caractéristiques et essentiels de l’œuvre de Christ, il faut compter celui-ci : Le Christ a consacré le principe de l’individualité religieuse. Ce principe, nous l’avons vu, est compris dans l’idée

même de la religion. Une religion qui, à son point de départ ou à son terme, n’est pas personnelle, n’est pas une religion. Par là même, une carrière où l’on marcherait incessamment par la vue, et où, par conséquent, le doute serait impossible, exclurait l’idée de religion. La religion est un choix que l’âme fait toujours de nouveau entre le monde et Dieu, entre le visible et l’invisible : il faut pouvoir choisir, et là où l’invisible est visible, on ne choisit pas. Il est vrai que, selon saint Paul, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on considère ses ouvrages; mais si cette contemplation des oeuvres divines créait, sur la nature de Dieu, sur sa volonté, et sur nos rapports avec lui, une instantanée, parfaite et perpétuelle évidence, pourquoi l’homme, en tout temps, aurait-il demandé des miracles, et pourquoi Dieu lui en aurait-il accordé? Je veux bien que, si l’homme a besoin de voir des miracles, ce soit sa faute ; mais il serait, même entre les mains de Dieu, incapable de toute restauration, s’il lui fallait marcher constamment par la vue. La soumission forcée dans laquelle le retiendrait l’évidence sensible ou mathématique ne serait point une restauration. Il pourrait encore alors ne point obéir, ne point aimer. Je dis plus : aucun exercice n’étant donné aux éléments libres de son être, il n’aurait pas l’occasion, il n’aurait pas le temps, pour ainsi dire, d’obéir ni d’aimer. Emporté avec tous ses semblables dans un même torrent, il ne résisterait pas, je l’avoue, mais

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il ne se porterait point, par un acte de volonté personnelle, vers le but que Dieu lui a marqué. L’humanité serait domptée, l’homme ne serait pas gagné. Tout paraissant consommé, rien ne le serait en réalité ; et Dieu régnerait sur la création intelligente absolument de môme que sur le reste de la nature : l’homme obéirait comme l’astre, comme la plante, comme ta pierre, c’est-à-dire qu’il n’obéirait pas : dans cette prétendue restauration, l’homme n’aurait fait que tomber au-dessous de lui-même.

Liberté, individualité, ces denx termes se 'correspondent si exactement qu’on peut les dire synonymes ; car on n’est pas libre sons l’empire des lois irrésistibles qui régissent l’homme comme espèce. Individualité, religion, ces deux termes ne sont jamais séparés. Une religion collective n’esl pas une religion. Mais cette vérité, qui est immuable, et qui n’a pu être ajournée, a pu, quant à la plénitude de sa manifestation, subir un délai. Minorité n’est pas esclavage. Dieu , qui n’a jamais traité Fhomme comme un esclave, l’a pu traiter comme un mineur, et il l’a fait dans le régime de l’ancienne alliance. Il a formé tout d’abord un peuple, an sein dnquel, comme dans une terre bien préparée, devaient surgir une à une les individualités religieuses. La me ne remplaçait pas la foi, mais elle la préparait. Les miracles produisaient des impressions nécessaires et identiques, mais ces impressions étaient les préliminaires de la religion, non la religion elle-môme. Sons ce régime, comme sous tout autre, il n’y avait d’homme religieux que celui

qui, sans voir, croyait. Mais de même que, quand la cFef de la voûte a été posée, on enlève le cintre, et Fa voûte se consolide en s’appuyant sur elle-même, de même, quand Jésus-Christ, qui est la clef de la voûte, eut été posé, Fa théocratie extérieure ou formelle tomba nécessairement; elle jeta un dernier éclat dans les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres; mais ce moyen de créer l’identité fut sacrifié peu à peu à l’intérêt de l’individualité et de la liberté. Le miracle, et surtout le miracle public, ne pouvait j plus être la loi de la nouvelle économie, dont le but n’était plus immédiatement de créer un peuple, mais des individus croyants. Le principe de l’évidence et de , Hdentité fit place au principe de la certitude et de la liberté ; la personne religieuse apparut dans toute sa plénitude ; et ce fut un des triomphes que Jésus-Christ proclama sur la croix dans cette solennelle parole : Consummatum es t. I jo christianisme est F avènement définitif de la religion individuelle. C’était là qu’il fallait arriver; car cela seul mérite le nom de religion ; et si ce terme n’a pas été atteint, le christianisme n’est encore qu’une œuvre transitoire, intermédiaire;

Y adoration en esprit et en vérité n’est point encore inaugurée, et c’est prématurément que Jésus-Christ a dit à Funivers : Tout est accompli.

Or, si le christianisme n’est la loi parfaite qu’en tant qu’il est la loi de la liberté (Jacques, 1, 25), si le christianisme est la religion de l’individu par cela même qu’il est la vraie religion, l’élément de l’identité, qui est proprement celui de la société civile, a

disparu pour jamais du domaine de la religion, et toute espèce de contact est désormais impossible entre l’État et l’Église. L’Église, ou la société libre, fondée sur le rapport des croyances individuelles, n’offre plus aucune prise à l’État. L’État et l’Église peuvent exercer de l’influence l’un sur l’autre, mais uniquement sous les auspices et dans l’esprit de la liberté.

On nous démentira peut-être; on nous dira qu’il est resté dans cette religion, que nous appelons rigoureusement personnelle, un élément d’évidence et d’identité : cet élément, dit-on, c’est la morale.

Ce n’est pas, disent ici les défenseurs de l’union, ce n’est pas le christianisme, c’est la morale du christianisme que nous adoptons lorsque nous associons l’Église à l’État. L’État reconnaît cette morale pour la meilleure ; il achète l’arbre à cause du fruit ; ou, comme cet homme de la parabole, apprenant qu’un trésor est caché dans un champ, il s’empresse d’acquérir ce champ-là.

Les États qui soutiennent un culte chez eux et ailleurs un culte rival, ceux qui subventionnent le culte et afferment les maisons de jeu, ceux qui font banqueroute à l’ombre d’une croix, ceux qui, établissant une église en terre païenne, ailleurs font à main armée la contrebande des poisons, ne se permettront pas peutêtre une allégation pareille, ou du moins n’exigeront pas que nous la prenions au sérieux. Et, à vrai dire, il n’est guère de gouvernement qui mérite que, de sa part, on la prenne au sérieux. Il n’en est guère dont les mœurs soient conformes, je ne dis pas à la morale

chrétienne, mais à la morale des honnêtes gens. Il est bien peu des grands États de l’Europe qui puissent échapper au reproche d’avoir, de propos délibéré, mis au nombre de leurs moyens habituels des pratiques directement opposées à l’esprit de la bonne morale; si bien qu’un particulier se déshonorerait dans son ' pays même en prenant pour modèle de sa conduite celle du gouvernement de son pay3. Il faut donc, si nous voulons entrer en matière sur la question qui vient d’être posée, il faut faire abstraction de ces faits, il faut les oublier. Eh bien, nous y consentons, et nous supposons à tous les gouvernements le droit, qui n’appartient réellement qu’au plus petit nombre, de mettre en avant dans cette question les intérêts de la morale.

On doit pressentir notre réponse. Une morale attachée à un dogme particulier, une morale qui se prouve si tardivement à la conscience, ne saurait renfermer le principe d’identité auquel on en appelle. Cette morale est un système; un système ne peut être ni évident ni universel. Cela est décisif; mais allons plus loin.

Se rabattre à ce point de vue après avoir voulu adopter la religion à titre de vraie, c’est, tomber en terre de toute la hauteur du ciel. Il ne s’agit plus désormais du vrai, mais de l’utile. Cet utile, direz-vous, c’est encore le vrai, car c’est la morale. Entendezvous la morale qui sauve, celle qui fait les élus? Au point de vue de la religion, il n’y en a point d’autre. Dans ce cas, il n’y a point de limite, point d’intervalle

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entre la religion et la morale. Elles sont si organiquement unies qu’on ne prend point l’une sans l’autre. Vous ne pourriez adopter la vraie morale sans adopter la vraie religion. Mais puisque vous prenez l’une sans l’autre, la morale sans la religion., ou puisque, ce qui revient au même, vous prenez la religion à cause de la morale, il est clair que vous n’avez pas en vue, sous le rapport même de la morale, la vérité absolue, mais seulement la vérité relative; c’est, nous le répétons, descendre du ciel en terre.

C’est descendre plus bas. Car, de deux choses l'une : ou l’on croit à la vérité de la religion qui produit cette bonne morale, ou l’on n’y croit, pas. Si l’on y croit, nous avons vu qu’on ne saurait mieux faire ipie de laisser se développer en liberté un élément qui vit de liberté, et que la moindre et la plus indirecte contrainte altère et corrompt. Si l’ou n’y croit pas, il s’ensuit qu’on cultive une erreur dans l’intérêt de la vérité. On avilit les esprits pour élever les cœurs. Je puis demander en quoi consiste et ce que vaut une morale qu’on croit pouvoir tirer d’une source suspecte et impure. Je comprends très bien qu’on puisse demander à la nature humaine, au sens moral, aux habitudes de la sociabilité (choses vraies, choses du moins auxquelles on a foi), une morale plus ou moins élevée; mais celle que sciemment, volontairement, ou extrait d’une superstition que l’on dédaigne on d’une imposture que l’on déteste, doit être infiniment au-dessous de celle qu’un peuple se ferait à lui-même indépendamment de toute religion positive. Je puis

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demander encore dans quel esprit sera protégée une religion dans laquelle on ne voit qu’un instrument de moralité humaine, et un moyen de dompter les natures trop volontaires, une religion à laquelle on fait profession de ne pas croire, à laquelle, du moins, on ne fait pas profession de croire. Ce point de vue est tellement contraire à la conscience publique, qu’on n’oserait jamais l’avouer, à moins de le transformer eu l’avouant; je m’explique : à moins de dire : ce n’est pas telle ou telle religion que nous protégeons ou que nous adoptons; c’est la religion en général, par conséquent ce sont toutes les religions qui ne sont pas décidément immorales. Alors on est dans le vrai; mais alors il faut étendre sa protection à tous les cultes. Que si on la borne à un seul, ou si du moins on le privilégie, on n’osera pas, on ne pourra pas dire au peuple que c’est pour autre chose que pour sa vérité; cette considération est bonne à alléguer entre philosophes ou entre politiques ; mais l’exprimer publiquement, ce serait nous contredire aux yeux de tous, ce serait déshonorer l’objet de notre protection. Mais, quoi qu’il en soit, c’est-à-dire soit qu’on parle ou qu’on se taise, je demande encore quel genre de protection peut attendre une religion adoptée, non comme vraie, mais comme utile.

Il est impossible qu’à ce point de vue on sache de quelle manière, en vertu de quels principes le christianisme engendre une morale supérieure à toutes les autres; car, si on le savait, on connaîtrait le christianisme à fond, et on le tiendrait pour vrai. On n’en

acceptera, par conséquent, que ce qu’il a de plus superficiel, de moins caractéristique, ce qu’il tient en commun avec les autres religions. Ce qu’il a d’excellent, ce qui fait qu’il est le christianisme et non point autre chose, ce que saint Paul a franchement appelé la folie de la prédication, ne sera pas directement et pour soi, l’objet de l’affection de ces philosophes et de ces hommes d’Étaf ; toutefois, comme ces choses font saillie dans le christianisme, et sont, par lui, présentées en première ligne à la foi des peuples, on ne les effacera pas de la religion publique, on ne les arrachera pas du culte comme des excroissances malheureuses ; on les laissera nommer, figurer, supposer. Mais comme on n’en conçoit pas l’importance dans le système; comme on ne sait pas voir que cette morale si claire tient à ces mystères si profonds ; comme ces mystères, dès qu’ils sont présentés en face, considérés avec attention, remuent l’homme jusque dans son dernier fond, et, avec l’homme quelquefois, la société tout entière ; comme ils créent un intérêt qui fait pâlir tous les autres intérêts, une vie qui domine, presse, enveloppe toutes les vies, et comme rien n’alarme plus la politique qu’une vie qui coule dans un lit qu’elle s’est creusé à elle-même, il y a si loin de ces effets à cette morale usuelle et terrestre que l’État avait en vue, qu’il sera fort tenté de réprimer la cause pour réprimer les effets, et de faire suivre à la religion, de gré ou de force, l’ornière tracée d’avance par une politique mondaine.

Par cela même, et par cela seul que l’État n’a voulu

de la religion que sa morale, il ne voudra pas le libre développement du principe de cette morale. Pour accepter tous les fruits et toutes les conséquences du christianisme, il faut croire au christianisme, et l’avoir reçu, non comme utile, mais comme vrai. Hors de cette condition, la protection de l’État ne sera, suivant les temps et les lieux , qu’une surveillance sévère ou qu’une tutelle sans intelligence et sans amour. Et comment en serait-il autrement? Le christianisme n’est-il pas essentiellement une folie, ou, si l’on veut dire la môme chose en d’autres termes, une sagesse , non de ce monde, ni des princes de ce monde qui vont être anéantis, un signe auquel on contredira, un scandale aux Juifs et une folie aux Grecs? C’est sous ces traits qu’il est uniformément présenté et par son divin fondateur et par ses apôtres. Ce caractère lui est essentiel, et doit durer autant que lui.

Ce n’est pas ici le lieu de développer tout le système du christianisme, et de prouver que la religion qui se proposait la restauration de l’humanité déchue ne pouvait se présenter à l’homme déchu que comme une insigne folie. Car, si l’homme n’était pas tombé, aueune révélation nouvelle n’était nécessaire, et s’il était tombé, le lui dire était porter à son orgueil un coup que rien ne le préparait à recevoir. S’il pouvait n’être pas scandalisé d’une semblable déclaration, il faudrait qu’il fût à la fois déchu et non déchu : déchu pour accepter cette sentence, non déchu pour en sentir ta vérité. Il fallait bien qu'elle pénétrât dans sa

conscience, et qu’elle prit à ses yeux un caractère d’évidence irrésistible; mais la première rencontre de cette vérité, et surtout la proclamation du remède offert par la miséricorde au péché, révoltent à la fois l’orgueil de l’homme naturel et sa raison. Et même il était inévitable qu’à mesure que les progrès des arts et de la civilisation augmenteraient cet orgueil et donneraient à cette raison plus de confiance en ellemême, le message de miséricorde parût plus étrange, et tout l’Évangile plus empreint du sceau de la folie.

Il en a toujours été ainsi ; mais dans le principe même du scandale se trouve le secret de la victoire ; 1 Évangile attire par ce qui révolte ; il est puissant par sa folie même; et ce qui le fait durer depuis dix-huit siècles, ce qui, à chaque génération, renouvelle sa jeunesse comme celle de l’aigle, ce n’est pas, croyezle bien, ce qu’on appelle la beauté de sa morale, ce sont les choses mêmes que le monde taxe de folie, ce sont les doctrines du péché originel, de la rédemption et de la grâce; ce sont ces choses que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, qui n’étaient , point montées au cœur de l’homme, mais que le Seigneur a préparées à ceux qui l’aiment.

Il faut, quand la grâce de Dieu a ouvert un cœur pour lui faire comprendre le mystère évangélique, il faut que ce cœur finisse par trouver l’Évangile divinement raisonnable; mais, avant ce moment où l’homme reçoit de nouveaux yeux et .un nouvel être, j aime mieux que l’Évangile soit pris pour une folie que pour une sagesse. Au point de vue de l’homme natu- :: l

rel, le premier de ces jugements, comparativement au second, est juste et a quelque profondeur. Rien de plus déraisonnable, je dirais volontiers rien de plus injurieux, dans ce point de vue, que d’appeler l’Évangile raisonnable. Il ne peut paraître tel qu’au regard le plus superficiel et le plus trompé. C’est sa folie qui doit frapper tout d’abord l’homme dont l’esprit est juste et le cœur irrégénéré.

Cette doctrine, qui heurte de front toutes les doctrines des sages (1 Cor., III, 20), cette doctrine qui proclame (1 Cor., III, 18) que, si quelqu’un pense être sage dans ce monde, il doit devenir fou pour devenir sage ; cette doctrine ne saurait, à son état de pureté, être la doctrine de l’État. Cette folie sera toujours la sagesse du petit nombre ; et quand elle deviendrait peu à peu celle du grand nombre, c’est toujours individu à individu qu’elle aurait gagné la multitude ; et l’État, comme État, n’acceptera pas l’étrange condition de devenir fou pour devenir sage (1). Aussi est-il exact de dire que nulle part et jamais l’État n’a épousé la religion chrétienne, mais son ombre et son fantôme. Il n’a jamais pu l’épouser que dépouillée de ses caractères essentiels, privée de sa vie propre, ou, du moins, sous la réserve tacite qu’elle ne donnerait point un libre essor à sa vie, et qu’elle la renfermerait dans certaines limites. Le christianisme n’a pu devenir religion d’État qu’à condition

(l) Nous présentons l’argument sous une autre Tonne en disant que le gouvernement, qui est censé représenter la majorité, deviendrait, dans la supposition qui nous occupe, le représentant de la minorité.

d’ôtre sage, de n’être pas fou, c’est-à-dire de n’être pas ce qu’il est. Et partout où, se ressaisissant de sa nature et revendiquant son héritage, il a franchement arboré cette folie qui doit le caractériser éternellement, l’État a cessé de le reconnaître et de le protéger, et n’a pas eu de repos qu’il ne l’ait ou ramené à l'ordre ou rejeté de son sein.

Il y a d’autres incompatibilités qui tiennent à cellelà. L’État, fondé, quelque idéal qu’on s’en fasse d’ailleurs, dans des vues de conservation et de prospérité temporelle, n’a jamais pu songer sérieusement à attacher sa destinée à celle du christianisme, dont la vie n’est qu’un péril sans cesse renaissant, une perpétuelle agonie, et qui se reconnaît à peine lorsqu’il cesse de combattre et de souffrir. Il est vrai qu’il s’est répandu, sur la religion de Jésus-Christ, de tout autres idées. Du môme fonds d’erreur dont on la juge raisonnable, on juge qu’elle est appelée au calme et à la sécurité. Mais si la folie est son caractère, le calme ne saurait être son partage. Jésus-Christ, la mansuétude et l’indulgence môme, Jésus-Christ, qui a si tendrement sympathisé avec tous les besoins de la nature humaine, a pourtant déclaré qu’il apportait dans le monde l’épée et non la paix. Cette épée, qui s’essaya d’abord sur le cœur de celle que tous les âges appelleront bienheureuse, a dès lors transpercé bien d’autres cœurs. De son double tranchant, rejaillissant tour à tour de la gauche sur la droite, et de la droite sur la gauche, elle a blessé les croyants et les incrédules, et vengé sur les uns les blessures des autres.

« Épée de l’Étornel, ne rentreras-tu point dans le « fourreau? » Les siècles, l’un après l’autre, ont répondu sans varier à la douloureuse exclamation du prophète. Non, l’épée ne rentrera point dans le fourreau ! Le héros divin , qui brandit depuis dix-huit siècles parmi les hommes le glaive enflammé de la parole, a commencé par jeter loin de lui le fourreau du glaive. Cette pointe acérée, dont les blessures sont des bienfaits, et qui donne, avec d’ineffables douleurs, non la mort, mais la vie, cherche sans cesse, et dans chaque homme, la dernière division de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles. Telle est la condition du christianisme ; semblable en tout point à son divin fondateur, il est venu vers les siens, mais Us siens ne l’ont point reconnu ; sa pure lumière lutte incessamment contre des ténèbres; de qui ne l’adore point il est nécessairement haï, et quiconque l’adore doit’à son tour être haï, et « achever d’endurer en « son corps le reste des afflictions de Christ pour son « corps, qui est l’Église. » Quel rapport y a-t-il, je le demande, entre une telle institution et celle de l’État? Que penser d’une telle union, sinon qu’elle sera, dans les temps de vie de l’Église, un divorce journellement renouvelé et perpétuellement senti, et qu’elle n’aura les apparences d’un mariage paisible que dans les temps de sommeil et d’engourdissement du principe chrétien?

Qu’on juge, par un dernier trait, si la religion évangélique est propre à devenir religion d’État. « Quand je suis faible, je suis fort, » disait saint Paul.

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Cette devise du chrétien est la devise du christianisme. C’est quand il est faible qu’il est fort. Son principe, sa vie, c’est la foi; c’est la confiance dans la puissance invisible de la vérité, dans l’assistance invisible de l’Esprit. Semblable au Dieu qui le créa, il est lui-même créateur; il tire « ce qui paraît de « ce qui ne paraissait point, » de ce qui n’était point; il fait sortir d’une pensée un inonde, et se refuse à faire sortir d’un monde une pensée. Il répugne à tout établissement trop assuré, trop humainement solide ; le précaire lui plaît; l’incertitude est sa force : c'est que tout ce qui lui fait une marche trop facile et un avenir trop transparent et trop clair, a pour suite nécessaire de déplacer sa confiance, et, par là même, d’altérer son principe. Ce que les hommes appelleraient imprudence, c’est bien souvent sa prudence à lui, par la même raison que ce qu’ils appellent folie est sa sagesse. 11 vit de ce qui fait mourir les œuvres humaines, l’anxiété, l’ignorance de l’avenir, la témérité. Au moins est-il vrai que sa prudence, car il en a une, n’a rien de commun avec la prudence mondaine; et que la politique du christianisme cesse d’être chrétienne dès qu’elle cesse de paraître étrange et absurde aux hommes du monde. Peut-il, après tout cela, peut-il convenir au christianisme de s’appuyer sur la plus solide des choses humaines, sur l’établissement terrestre où tous les établissements terrestres sont contenus et trouvent leurs conditions de durée, je veux dire sur l’État? Lui convient-il de s’appuyer sur l’autorité de l’État, de se faire inscrire au budget

PRINCIPES Dü CHRISTIANISME.

de l’État, et de participer à la puissance coactive et coercitive de l’État? Cette association n’est-elle pas contre nature? Cette union n’est-elle pas adultère (4)?

On dira : Mais le christianisme n’ est-il pas humain, parfaitement humain ? Sans doute, car s’il n’était pas humain, il ne serait pas vrai. Mais si ceux qui font cette objection savaient ce qu’elle emporte, ils ne la feraient pas. Ceux qui auraient compris la parfaite humanité de l’Évangile ne songeraient pas à la mettre en opposition avec ce caractère de folie que nous avons signalé ; ils abonderaient dans notre sens ; ils conviendraient que les choses sont d’accord, et que la folie de l’Évangile se proportionne à son humanité. L’Évangile est humain; qu’est-ce à dire? qu’il compatit, qu’il connive aux inclinations de notre nature déchue ? Non, mais qu’il répond à tous nos vrais besoins, qu’il rétablit l’unité dans l’homme, et l’unité entre l’homme et la vie. Sous ce rapport il est plus humain que l’homme, il est humain à l’opposite de nos travers et de nos vices, qui ne le sont pas. Car, il ne faut pas l’oublier, en nous séparant de Dieu par le péché, nous nous sommes séparés de nous-mêmes, de notre vraie nature, de notre vrai moi ; en nous réunissant à Dieu, nous nous retrouvons nous-mêmes; et bien longtemps avant de nous retrouver, nous sentons que nous sommes perdus pour nous-mêmes, que nous avons cessé de nous appartenir. Le christianisme,

(t)C’eat l’adultère de l'humilité avec l’orgueil, de la toi avec l'incrédulité. Un écrivain a défini la religion d’Ètal : « Mulut ex asind Chrùli et equo Jpoca- « lypseot ortus. •

en s’approchant de nous, se dirige vers les parties saines de notre nature, et s’unirait à elles si, entre lui et cet homme vrai, il ne trouvait l’homme faux, l’homme de péché. C’est cet homme qui s’oppose à lui; c’est à cet homme qu’il apparaît comme une folie; c’est cet homme qui ne le comprend pas et qui le calomnie; c’est cet homme, c’est-à-dire, c’est le monde, c’est la société, c’est la raison, c’est la philosophie, c’est la chair, ce sont toutes les puissances du siècle présent, qu’il doit abattre et fouler aux pieds pour arriver à cet homme nouveau qui est bien l’homme ancien, à cet homme spirituel qui est bien l’homme naturel, à cet homme extraordinaire qui est l’homme vrai. Voilà dans quel sens le christianisme est humain; tout le monde eu a plus ou moins le sentiment; chacun comprendrait aisément que le christianisme, sans en rien retrancher, pût convenir à tout autre qu’à lui; mais comme, en même temps, chacun pour son compte le repousse, il s’ensuit qu’il est repoussé do tout le monde, et que la plus humaine des vérités est traitée comme la moins humaine des erreurs.

On peut juger, d’après ce qui précède, dans quel esprit la religion sera protégée par l’État, quand elle sera adoptée pour l’amour de sa morale. Si c’était vraiment sa morale, ce serait tout ; mais comme, au fond, ce n’est pas sa morale, morale marquée au même coin que le dogme, morale empreinte du même caractère de sainte folie, mais une morale humaine et terrestre, on sent que cette adoption du christia-

nisme sera non-seulement superficielle, mais pleine d’antipathie pour l’arbre môme dont on prétend recueillir les fruits. C’est revenir, sous une apparence plus honnête, à la religion politique des Romains, amusement de la multitude , instrument du pouvoir, mais avec cette différence que les forts ne daignaient point haïr la superstition des faibles, de si grossières erreurs ne donnant point de prise à la haine; au lieu qu’à l’égard du christianisme le mépris est impossible, et que, si on ne l’aime pas, il faut bien le haïr.

Que dis-je? c’est quelquefois cette haine elle-même qui le recommande à la protection de l’État ! Que parlons-nous de la morale du christianisme, et de l’intérêt de la société à s’assurer cette morale ? Cela est fort bon à dire, et on le dira longtemps encore. Mais tous ceux qui le disent ne sont pas sincères. Il y a une meilleure raison. On a découvert que cette plante ne s’extirpait point. Le christianisme est la forme la plus parfaite d’une des faiblesses humaines. Notre soif d’infini, d’émotions intimes, notre dégoût de la vie, notre crainte de la mort, ne trouveront jamais, pense-t-on, une expression plus parfaite ni un palliatif plus heureux. C’est une soupape ouverte à ces vapeurs mélancoliques qu’exhale, à certaines époques de la vie, une âme ardente ou fatiguée. On ne peut la fermer brusquement sans faire éclater le vase d’où la vapeur s’exhale. L’âme humaine a besoin d’une faiblesse qui la console; à défaut de celle-ci, elle en chercherait une autre; laissons-lui sa chimère. Des persécutions sont un contre -sens, nous l’avons

éprouvé; nous ne pouvons pas non plus laisser en pleine liberté un fluide si expansif et si subtil; mais entre la persécution et la tolérance il y a un moyen terme admirable : protégeons ce que nous ne pouvons détruire. Protéger, c’est la forme la plus honnête et la plus sûre de la contrainte. Nous n’étouffons pas cette force que rien ne saurait étouffer ; mais nous la comprimons; nous ne détruisons pas le principe de cette vie, mais nous l’assoupissons; nous l’endormons peu à peu dans l’aise et dans la sécurité. Ce christianisme, qui ne touche la terre d’un pied dédaigneux que pour s’élancer plus haut, sachons l’enraciner à la terre; faisons-le, en t'honorant, esclave de la glèbe; rendons-lui des hommages qu’il nous payera de sa libarté; opposons, en un mot, à la religion une religion; c’est le vrai moyen de créer au sentiment religieux une température médiocre et uniforme, la seule qui convienne à la santé de l’État, et au-dessous de laquelle, nous devons bien en convenir, la religion des peuples ne descendra jamais.

Et voilà précisément, ô amis du christianisme, voilà le piège le plus perfide que pût vous tendre l’ennemi de votre cause ; voilà la plus dangereuse des persécutions. Je crains moins pour l’Évangile celle du glaive, qui, dans les temps où le christianisme s’engourdit, s’en va, au fond des coeurs, chercher et réveiller la vie. Épreuve périlleuse, sans doute, et que la foi ne doit jamais ni invoquer ni provoquer; le christianisme a bien assez, pour l’ordinaire, de cette opposition qu’il trouve dans les cœurs, et de ce décret perpétuel de

proscription que l’opinion mondaine fait peser sur lui. Mais si jamais le grand adversaire de la vérité s’applaudit intérieurement de son habileté, ce fut lorsqu’il eut inventé cette nouvelle forme de persécution que les hommes appellent protection. D’un même coup, substituer la vue à la foi, endormir la vigilance, créer la fiction d’une religion collective, enfermer la liberté dans un invincible réseau, qui, toujours la retenant captive, ne se fait sentir qu’à la dernière extrémité; en un mot, séparer insensiblement le christianisme des sources où il puise et renouvelle sa vie, c’est un trait de génie digne de celui en qui réside le génie du mal. Et quelle pitié de voir la piété même courir au-devant de ce nouvel esclavage, tendre les mains à ces chaînes dorées, et s’applaudir, ô déplorable illusion ! d’avoir fait roi du monde Celui qui se soustrayait par la fuite aux hommages du monde, Celui qui faisait consister sa royauté à rendre témoignage à la vérité (Jean, XVIII), et qui déclara solennellement et de tant de manières que son règne n’était point d’ici-bas ! Hommes pieux, hommes fidèles ! secouez ce sommeil qui vous berce dans des rêves funestes, ouvrez enfin les yeux; ne soyez pas du parti de votre ennemi ; reconnaissez que votre adhésion à ce système corrupteur est une suggestion de la chair; rejetez loin de vous de vaines garanties ; préférez un état précaire, préférez tous les périls à cette sécurité fatale : c’est la sûreté qui fait votre danger, c’est le danger qui fait votre sûreté. Tout est fictif, tout est faux dans le système auquel

vous vous êtes rattachés; il nie le caractère exclusivement individuel de la religion; il affirme ce que vous ne pouvez pas croire : l’existence d’un peuple chrétien, d’un État chrétien, d’un monde chrétien; il atteint dans le vif la substance de votre foi ; il contredit l’Évangile, il donne un démenti à Jésus-Christ. Est-il possible que vous ayez été si longtemps à reconnaître d’aussi évidentes vérités, et que le vrai dessein de votre grand ennemi ne se révèle pas encore à vous dans la manière dont les puissances du monde le comprennent et l’exécutent? Vous dites : qu’importe un système ? nous avons individuellement la mesure de liberté qu’il nous faut; nous avons pu jusqu’ici croire, prier, agir selon notre conscience; nous pouvons encore, sous ce régime, rencontrer et presser une main fraternelle; nous y trouvons encore la communion des saints. Pieux égoïsme que nous ne pouvons assez déplorer! Étrange contradiction d’une foi qui, faisant trop peu de compte de l’individualité, est en même temps trop peu sociale! Erreur d’un christianisme trop intérieur, qui regarde comme une mondanité de s’enquérir des formes et des conditions extérieures de la vie, jusqu’à ce que le vice de ces formes, en l’atteignant lui-même, se soit enfin révélé! Oh ! comme les ennemis de la religion doivent rire intérieurement et entre eux de voir les hommes de foi, dupes d’un respect hypocrite, accepter pour la religion un rang qui la compromet et des hommages qui l’enchaînent (1)!

( l) Voir la Note V de Y Appendice.

Nous nous sommes borné a demander à l’Evangile des témoignages indirects; il ne peut en donner d’autres, ni à nous ni à nos adversaires; car sur la question qui nous occupe, il a gardé le silence. C’est parmi les arguments de cet ordre qu’il faut ranger celui que l’on emprunte, contre nous, aux paroles de saint Paul sur la divine institution du gouvernement. « Toute puissance, dit-on, est établie de Dieu; » nous le croyons aussi, et cette vérité sans doute a des conséquences; mais quelles sont-elles? Voilà la question. Est-ce à dire qu’on ne devra jamais résister à ces puissances établies de Dieu ? L’Évangile dit le contraire, et les apôtres ont résisté. La famille aussi est d’institution divine, la puissance paternelle est établie de Dieu : elle a des bornes pourtant. Nous disons, nous, que la distinction entre le spirituel et lo temporel marque les limites de la compétence de l’État; le spirituel est son nec plus ultra. Là, comme sur les frontières d’un État limitrophe, un autre étendard déroule ses plis. Est-il quelque autre limite plus précise ? ou veut-on dire qu’il n’en est point? car toutes les autres sont vagues et incertaines. On nous dit qu’il est impossible qu’une institution divine n’ait que des attributions matérielles. C’est d’abord ce qu’il faudrait prouver. L’instinct des animaux, cette espèce de gouvernement intérieur, tout matériel, tout de conservation, n’est-il pas divin? Mais en admettant que le gouvernement ait des attributions morales, n’y a-t-il point de ligne de démarcation entre ces at-

tribu tions et le domaine de la conscience religieuse (1)?

Nous laissons les doctes décider entre eux si la morale sociale peut avoir une base rationnelle qui ne soit pas la religion; si, sans la religion, la morale peut être parfaite; si, la sanction religieuse lui manquant, elle peut être conséquente et incorruptible. Elle existe, elle est reconnue ; la conscience publique en proclame, en défend les maximes : elle a le double sceau de la nécessité et de l’évidence. L’homme d’État peut sentir l’importance de la religion pour la morale ; mais en même temps il sentira, d’une part, qu’il n’a pas mission pour prêcher une religion (et c’est la prêcher que la protéger), et, d’un autre côté, que cette religion lui rendra •d’autant plus de services qu’il ne lui en demandera point. Je parle du christianisme, je parle de l’Évangile éternel, je parle de la seule religion, je parle d’une doctrine propre à l’homme comme si elle était née dans son sein, je parle d’une vérité désormais incorporée à l’humanité.

(l) Nous avons lu avec une attention respectueuse le» observations de M. Stahl, et nous sommes obligé, même après les avoir lues, de dire encore que, quelle que soit la base spéculative et l’origine première des idées morales, l'État n’a nulle vocation à remonter jusque-là. Aussi longtemps que l’Étal sera contraint de distinguer le délit du péché, nous dirons qu’il y a une distinction à faire entre la morale religieuse eL la morale sociale. M. Itollie ne veut pas qu’on distingue le délit du péché; aussi arrive-t-il d'un seul pas à l’annihilation de l'Église; nous croyons n’être pas moins conséquent que M Rolhe lorsque, distinguant le délit du péché, nous concluons à la complète séparation de l’Église et de l’État et à la distinction entre la morale religieuse et la morale sociale, en d’autres termes, entre la religion et 1a morale.

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