CHAPITRE VI
C’est ici le lieu de donner audience à une objection que nous ne pouvons ni ne voulons éconduire Nous retrouvons, nous dira-t-on, dans un cercle plus étroit ce que nous, n’avons pas voulu rencontrer dans • une sphère plus vaste. Si l’on a pu dire que l’État est la famille en grand, ne peut-on pas dire que la famille est un État en petit? La position de l’individu vis-àvis de la famille n’est-elle pas précisément la même que vis-à-vis de l’État? La famille religieuse n’estelle pas, à sa manière, une église établie ? et peut-on voir une différence essentielle entre l’église de famille et l’église d’Ëtat?
Je suppose qu’il en soit ainsi. Dans ce cas, il faudra choisir. Car s’il y avait, dans l’église de famille, un inconvénient religieux identique à celui que j’ai signalé dans l’église d’État, au moins ne dois-je pas vouloir que l’inconvénient soit multiplié par un autre de môme nature, en telle sorte que j’aie, s’il est permis de parler ainsi, le carré du mal que j’ai voulu éviter. Dominé, restreint dans ma spontanéité reli-
gieuse par la famille, il ne faut pas que la famille elle-même le soit par cette autre famille qu’on appelle l’État. Or, je ne saurais hésiter. Celui de qui je reçois, dans la famille, une détermination religieuse, c’est mon père; c’est un homme; c’est un être qui peut avoir une religion, tandis que l’État n’en a point. Cet être est déjà investi par la nature, par la nécessité, par les lois elles-mêmes (qui n’ont fait, en cela, que reconnaître la nécessité et la nature), il est, dis-je, investi d’une autorité que nul ne peut lui disputer, que rien même ne peut limiter, si ce n’est un abus criminel bien constaté. Vous aurez beau alléguer, beau dire, il est père ; et toutes les fois qu’il voudra exercer de l’influenee, il sera plus fort que vous. Vous ne pouvez empêcher qu’il ne donne à ses enfants ses opinions, ses maximes, sa philosophie, s’il a une philosophie : à quel titre l’ empêcheriez-vous de leur donner sa religion? II faut donc que vous le laissiez faire, ou que vous lui donniez une religion ; or, vous ne pouvez lui donner ce que vous n’avez pas.
J’ai dit que le chef de la famille a une religion : première circonstance toute en sa faveur; mais de plus l’enfant qu’il élève ne sera pas éternellement sous sa tutelle; il deviendra majeur : dans l’église de l’État, on ne l’est jamais. Elle nous traite toujours en mineurs. Qu’on ne se récrie pas ; ce n’est point par tel ou tel acte particulier qu’elle déclare et fait sentir sa tutelle, et il est vrai que, dans le détail, dans le moment donné, nous pouvons nom croire majeurs .
non, c’est en affectant une fois pour toutes une compétence et un discernement qu’elle n’a pas; c’est en consacrant par un ensemble de faits, et par son existence même, qu’elle a qualité pour croire, et qualité pour privilégier une croyance. Sous l’empire de ce principe, nous vivons et nous mourons mineurs. II n’en est pas de même dans la famille; et si l’on admet, au lieu de l’église d’État, l’église de famille, il V aura une époque d’émancipation (I). Il est entendu, à beaucoup d’égards, que nos parents choisissent pour nous jusqu’à ce que nous puissions choisir nousmêmes : leur tutelle, plus étroite sans doute que celle de l’État, a un terme que celle de l’État n’a point. Sous ce rapport encore, l’église de famille a l’avantage sur l’église d’État. Le père n’exerce que pour un temps une autorité religieuse à laquelle il a, tout au moins, une aptitude qui manque à l’État, puisqu’il est capable de religion.
L’État ne peut concurremment avec la famille exercer cette attribution; car, dans ce cas, il faudrait qu’il en exerçât beaucoup d’autres, et il se trouverait que la famille, sous tous les rapports spirituels, n’est qu’un hors-d’œuvre dans l’État. On sait, par l’histoire, ce que c’est que ces sociétés politiques où la république a supplanté la famille : en désertant ces traditions, nous les avons jugées. Or, « tout peut se
(l) Cette émancipation n'est point tardive, et précède même de beaucoup l'émancipation civile. L’époque à laquelle l'Église reçoit par la communion un jeune chrétien au nombre de ses membres est celle de la majorité religieuse. De ce moment, il correspond directement à Dieu, quoique peut-être il ne corresponde pas directement à l'État.
« soutenir , excepté l'inconséquence. » ^Mirabeau.) On peut donc soutenir l’absorption de la famille dans l’État, pourvu qu’on fasse tout correspondre à cette idée. Mais dans des pays où la paternité de L’État est vivement niée, où sa tutelle est récusée en des matières qui ne touchent ni à la dignité ni à l’intégrité de la nature humaine, il serait étrange de l’accepter en matière de religion, de respecter la famille dans l’accessoire et de la nier dans l’essentiel, de transporter le foyer domestique dans la place publique, ou du moins d’enlever à ce foyer ses flammes et. de ne lui laisser que des cendres. Que ceux qui l’entendent ainsi ne fassent qu’un faisceau de toutes les libertés, et que, chargés de ce butin, ils remontent le fleuve des âges pour s’arrêter dans le despotisme de Lacédémone ; mais que ceux pour qui l’État est, avant tout, l’asile et le port franc de toutes les libertés, la condition de tous les développements, repoussent un système qui dans la liberté de la famille atteint celle de l’individu td)!
(0 H se peut que nos lecteurs se soient attendus à nous voir discuter l'opinion qui fait de l'Étal une extension de la famille, et qui confère, par là môme, au gouvernement les attributions de la paternité. Nous avons donné la préférence à l’objection ou à la formule que nos adversaires eux- mômes préfèrent, et qui se résume en ce peu de mots : l'État, c’est l’homme. Discuter l’une, c’était discuter l'autre. Nous ne dirons ici que quelques mots du système de la paternité. Il a pu être invoqué, il l'est encore par des hommes à qui la justice et la liberté sont, pour, le moins, aussi chères qu’à uous ; mais il n'en est pas moins vrai que les plus grands ennemis de la liberté, et par conséquent de la justice, font également réclamé; il n’en est pas moins vrai que c’est du nom de pouvoir paternel que la monarchie absolue est décorée par ses défenseurs; et ce qu’il y a de malheureux, c’est qu’ici les amis du despotisme ont raison contre ceux qui veulent tout à la fois la liberté et le pouvoir paternel. On ne modère point un principe; il exige, à la rigueur, tout ce qui lui est dû : il n’y a jamais manqué. Les despotes de l’Orient étaient des rois paternels ; la monarchie, à la défense de laquelle M. de Bonald a
Ceux qui reprochent à notre système de faire du gouvernement civil le gérant responsable d’une société d’actionnaires, ou une simple institution de police, devraient bien d’abord nous faire leur profession de foi sur les deux domaines respectifs du pouvoir et de la liberté. Si la doctrine du pouvoir paternel les compte parmi ses sectateurs , nous les comprenons, et nous n’avons à discuter avec eux que leur base môme, savoir la doctrine du pouvoir paternel . Mais quant à ceux qui ont démoli pièce à pièce l’ancien établissement politique, ceux qui ont fait de la société une confédération d’égoïsmes, et du gouvernement la limite de tous contre tous ou la personnification de l’égoïsme universel, de quoi se plaignentils? Nous n’agissons pas dans leur esprit, mais nous agissons dans leur sens. Ils ne peuvent pas vouloir, ces puritains de la liberté, que ce qui peut se diviser demeure indivis, et qu’on laisse dans le fonds commun, c’est-à-dire entre les mains du gouvernement, ce que chaque membre de la société pourrait admi-
consacré cinquante années de sa vie, est une famille. La philosophie du gouvernement absolu est là, ne peut être que là; et, réciproquement, l'idée de paternité est grosse du gouvernement absolu. On remarquera peut-être que la monarchie absolue a dû partout compter et partager avec le sacerdoce. Hélas, oui ! cl cette nécessité ne Rit autre chose, quoi qu'il en semble, qu'une réaction telle quelle contre le despotisme ; l’humanité a quelquefois le malheur de n'avoir à opposer à une tyrannie qu’une autre tyrannie. Le despote, quand il le peut, se met à la tête de cette nouvelle tyrannie ; il est même des pays chez qui le chef politique fut d’abord le chef de la religion, laquelle de son côté avait peut-être été la cause efficiente ou le germe de la nation ; mais là même la distinction ne larde pas à s'êlfecluer, et deux puissances se trouvent en présence, dont chacune veut être absolue. Le peuple, alors, ou la famille , a l’avantage d’avoir deux pères, dont chacun prétend bien être le véritable.
308 AUTRES OBJECTIONS THCOIUOUES.
nistrer par lui-même ; car c’est là, si je ne me trompe, l’esprit de la démocratie rigide!
Il faut donc que les auteurs de l’objection prennent soin, avant tout, d’être d’accord avec eux-mêmes. Mais, pour nous, sans nous soucier à qui nous répondons, nous devons dire que les gens qui s’affligent à la pensée d’un établissement politique où la religion n’a pas de rôle visible, auraient dû se scandaliser de la voir hypocritement alléguée, dérisoirement invoquée par des corps dont les membres la désarmaient en secret et même en public. Nous dirons, après cela, que les institutions ne peuvent, en cette matière, répondre que d’une chose, la liberté, mais qu’en deçà de cette limite le sentiment général, les mœurs, les souvenirs, les émotions disposent d’un espace que nous ne pouvons ni leur refuser ni leur mesurer. Nous ne prétendons pas opposer une fin de non-recevoir à l’instinct des masses et à l’inspiration du moment. Ce qui sera libre et spontané sera vrai. Le pays du monde où l’union de l’Église avec l’État doit paraître le plus intime est précisément celui dont la loi fondamentale exclut toute solidarité entre les deux institutions. II est vrai que l’intervention de la religion, comme pensée et comme rite, dans les actes solennels de la république américaine, peut s’expliquer par la tradition; la religion avait créé ces provinces qui ont formé plus tard un faisceau d’États, et aucune de ces provinces ne l’avait complètement oublié; mais, quoi qu’il en soit, la confédération, en se refusant toute compétence, n’a pas comprimé l’essor
des sentiments généraux ; ils ont bien su ou conserver, ou se donner une forme; il n’était pas possible qu’ils ne la trouvassent point; ils la trouveront partout où ils auront de l’unanimité et de l’intensité; et si, comme nous le pensons, l’indépendance réciproque de l’Église et de l’État est le système le plus favorable au développement et à la propagation des croyances religieuses, nulle part l’État ne paraîtra moins athée que dans les pays où il n’y aura pas constitutionnellement une religion. Du reste, nous ne cherchons pas à calculer quelle sera, dans ce système, l’expansion du sentiment religieux; il faut lui laisser prendre son cours et remplir sa carrière, en approuvant d’avance tout ce qui se fera sous l’empire et dans les conditions d’une entière liberté.
Plusieurs allèguent contre la séparation l’universalité, l’antiquité immémoriale du système opposé. Partout et en tout temps l’Église , ou l’institution quelconque à laquelle, de nos jours, correspond l’Église, a été étroitement unie à l’État. Nulle part, depuis que le monde existe, on n’a conçu autrement la situation respective, je ne dis pas de ces deux sociétés, car on ne se représentait pas l’Église et l’État comme deux sociétés, mais de ces deux ordres de faits dans une même société. De là cet axiome répandu dans toute l’antiquité : Qu’il est aussi aisé de fonder une république sur une autre base que la religion, que de bâtir une ville dans l’air.
« Ainsi, nous dit-on, quand vous proposez la sépa-
« ration de l’Église et de l’État, vous vous inscrivez- « en faux contre l’opinion et la pratique du genre « humain tout entier. »
Nous y sommes accoutumés. En acceptant l’Évangile, qui s’est lui-même inscrit en faux contre le genre humain, nous nous sommes faits solidaires de ses protestations. Ayant osé le plus, nous pouvons oser le moins. Comme lui, nous pouvons rompre en visière k l’antiquité. Il est paradoxal, nous le sommes avec lui, nous le sommes avec tous ceux qui professent de croire en lui. Il renferme tant d’opinions étranges au point de vue de l’homme naturel ! quoi d’ étonnant s’il renfermait celle-là encore ?
La séparation que nous proposons n’est pas apparemment plus étrange que le dogme de la Rédemption.
Au reste, l’objection que nous venons de rencontrer n’est pas sans danger pour ceux qui nous l’adressent. Nous aimons mieux, après tout, nous faire solidaires de tout l’Évangile que de cette opinion. Ceux qui nous la présentent n’ont pas pu l’accepter sous bénéfice d’inventaire. Ils savent, aussi bien que nous, à quel prix se consomma, dans les anciens temps, l’union qu’ils préconisent. Ils en connaissent le principe, qui fut la fraude, et les effets, (pii furent l’oppression et la tyrannie. Nous ne leur apprendrons pas que le vrai nom de cette association, c’est la ligue du despotisme avec la superstition, et que, pour oser la proposer à notre admiration , il faut la séparer de son principe et de ses effets, et supprimer toute son histoire.
autres objections théoriques. 811
Sur quel terrain d’ailleurs nous place-t-on ? A quel principe rattache-t-on cet argument? An principe qui fait du nombre et de la durée l’infaillible critère de la vérité. Ce principë est jugé. Mais, si nous pouvions l’accepter, le premier usage que nous en ferions, ce serait d’en étendre l’application et de traîner nos adversaires vers des conséquences dont ils ne se doutent pas, et qui leur répugnent autant qu’à nous. Si la confusion qu’on nous recommande est vraie parce qu’elle fut universelle, bien d’autres choses sont vraies au môme titre. Si le mal moral était un accident, s’il n’avait atteint et desséché que quelques rameaux de notre arbre généalogique, s’il n’était pas dans les racines mêmes de l’humanité, l'Évangile, qui s’annonce comme la restauration de l’homme universel, l’Évangile ne serait pas vrai. On ne peut croire à l’Évangile sans convenir qu’il y a eu des erreurs universelles.
Or celle-ci devait l’être; elle devait l’être par la portion de vérité qu’elle renferme ainsi que toute erreur; elle devait l’être par ce qu’elle a de faux. L’instinct religieux est vrai; l’idée de mêler intimement la religion à la vie est une idée vraie; ni l’une ni l’autre n’ont jamais déserté l’esprit humain, elles n’en sortiront jamais. Ce qui était faux, c’était de confondre les deux domaines de la conscionce et du pouvoir, mais cela même avait sa part de vérité : on ne concevait pas une sphère où Dieu ne fût pas. On oubliait seulement qu’il ne peut entrer effectivement dans aucune partie de la vie par une autre voie que
celle de la conscience, c’est-à-dire de l'individualité et de la liberté. Cet oubli lui-même était un péché ou le stigmate d’un péché. (Jette aliénation de la conscience en faveur de la puissance et du monde, ou, si l’on veut, celte facilité à croire le premier mensonge venu, procédait de la chute, et la dénonçait.
Soit que la religion eût créé l’État ou que l’État eût créé la religion, soit, comme il est plus vraisemblable, que leur naissance fût simultanée et leurs origines indivisibles, il est clair que leur incorporation mutuelle était bien facile et même inévitable. Jamais la religion chrétienne ne correspondra si exactement à la société; c’est notre honte, et c’est sa gloire. Une religion parfaitement en rapport avec les inclinations de l’homme naturel ne saurait être une religion vraie; une religion qui se fait à l’image de l’homme est fausse ; il n’y a de vraie que celle qui prétend transformer l’homme à son image. Il fut donc facile aux religions antiques (riantes ou terribles, n’importe) de s’identifier avec la vie de l'homme, car elles ne faisaient que l’exprimer. 11 est naturel aussi que ces religions humaines aient pris officiellement possession des détails les plus minutieux de la vie; car d'abord elles n’avaient pas un principe d’unité par lequel elles pussent spontanément passer de l’arbre aux rameaux; puis il importait aux fondateurs de ces cultes tout politiques que le fdet fût serré, et qu’il pressât tous les moments de la vie. Partout le sacerdoce y a pourvu. Et c’est ce qui nous explique pourquoi la religion, chez les païens, parait plus mêlée à toute la vie que chez les
chrétiens mômes, j’entends chez la masse de ceux qui professent le christianisme. Il n’en peut être autrement. Et je dis encore une fois : c’est à notre confusion, mais c’est à l’honneur du christianisme.
Cette grande et divine transition du paganisme au christianisme, qu’on appelle l’ancienne alliance, avait, avec un tact infaillible, conservé de l’ancien monde tout ce qui pouvait être conservé sans donner de gages à l’erreur. Sans abolir le système d’une religion collective ou nationale, elle lui imprima un caractère qui changeait à fond le système. Du reste, plus qu’aucune autre religion humaine, elle intervint formellement dans tous les détails de la vie humaine. Elle consacrait à sa manière ce que le christianisme devait consacrer d’une manière plus excellente, le droit de Dieu sur toute la vie, l’absolutisme de Dieu. Ce régime était le noviciat de l’Église chrétienne. Le principe est susceptible de plusieurs formes ; il en a une sous l’ancienne alliance, il en a une autre sous la nouvelle; mais chacune de ces formes ne se laisse point scinder. Il faut accepter toute la liberté de la forme chrétienne ou toute la servitude de la forme judaïque. Si cette dernière est adoptée, il n’est pas une de ses prescriptions qui, à moins d’impossibilité matérielle, ne doive être maintenue; et le tempérament qu’y apportent les modernes religions d’Élat est une exténuation qui ne saurait être admise. C’est trop ou trop peu. Si c’est au principe antique que l’on s’attache, il faut avouer que la manière dont on le réalise est dérisoire. Si l’on ne peut le réaliser tout à
fiait, il faut l'abandonner tout a fait, et passer franchement du domaine de la lettre dans celui de l’esprit et de la liberté.
Ainsi le système impliqué dans l’objection qu’on nous propose appartient à une époque qui n’est plus.
Il caractérise ou la grossièreté matérialiste des superstitions antiques , ou l’imperfection relative et préméditée d’un culte vrai, mais préparatoire. C’est retourner vers le paganisme ou vers le judaïsme que de rêver cette absorption de l’État dans l’Église ou de l’Église dans l’État (1).
Quand nous parlons de la distinction du spirituel et du temporel comme d’une innovation du christianisme, disons-nous bien toute la vérité, et usons-nous de tous nos avantages? Cette distinction n’existait pas dans les États antiques, tout simplement parce qu’une distinction suppose deux termes, et qu’ alors un seul existait. Les religions antiques n’avaient point de spiritualité ; elles n’étaient pas, comme la nôtre, un exercice de la raison et de la conscience ; elles étaient temporelles. Le seul fait qu’elles enveloppaient sans résistance toutes les individualités, prouve assez ce que nous avançons. Il ne faut donc pas dire seulement que le christianisme a distingué les deux termes, mais qu’il a donné matière à la distinction en eonsti-
(i) Remarquons cependant que la théocratie laissait une place i l'individualité. Ainsi, en ce qui concerne les impôts. Ce sujet mérite d’ètre étudié. Les prophètes censurent souvent la négligence du peuple à les acquitter ; et l'obligation de le Faire était d'autant plus grande que la tribu de Lévi n'avait pas eu de part lors du » partage du pays entre les tribus : nulle part cependant, il n’est question de contrainte exercée : on s’en rapportait à la droiture et à la bonne volonté des Israélites.
tuant l’élément spirituel. La distinction est née de ce fait. La religion, qui, de dehors, enveloppait l’État, n’est plus dehors aujourd’hui; elle est au centre, d’où elle pénètre et nourrit l’État. Elle n’est plus la chair qui recouvre le squelette; elle est le cœur d’où le sang va abreuver tout le corps. Et c’est à condition d’être dedans, c’est-à-dire d’être purement spirituelle, qu’elle l’abreuve et quelle est vraiment ce qu’elle est. Sous la forme d’une accusation, l’incrédule Jean- Jacques a rendu au christianisme un hommage que trop de croyants lui refusent. « Jésus, dit-il, vint éta- « blir sur la terre un royaume spirituel ; ce qui, sépa- « rant le système théologique du système politique , fit « que l’État cessa d’être un, et causa les divisions « intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les peuples « chrétiens. » Il ajoute : « De tous les auteurs chré- « tiens, le philosophe Hobbes est le seul qui ait bien « vu le mal et le remède, qui ail osé proposer de réu- « nir les deux têtes de l’aigle, et de tout ramener à « l’unité politique. » Je prie le lecteur de remarquer que l’auteur du mal est Jésus-Christ, que le mal luimême c’est l’établissement d’un royaume spirituel, et que le seul remède est de détruire, autant que cela est au pouvoir des hommes, l'œuvre de Jésus-Christ. Il faut seulement que l’empire temporel fasse invasion dans l’empire spirituel, et le traite en pays conquis. Il y a dans le système de Rousseau deux choses qui nous arrêtent : nous ne pouvons prendre sur nous d’accuser Jésus-Christ d’avoir doté le monde d’un nouveau fléau, et nous ne croyons point à l’eflicacité
du remède, C’est le remède môme, à quelque dose qu’on le prenne, qui est le mal à nos yeux ; c’est la réunion ou la soudure plus ou moins imparfaite des deux (ôtes de l’aigle que nous accusons « des divi- « sions intestines qui n’ont jamais cessé d’agiter les « peuples chrétiens. » C’est, en grande partie, dans la prévision de cette soudure, que devait conseiller une sagesse profane, que notre Seigneur a parlé drun glaive qu’il apportait et d’un feu qu’il venait allumer. Le remède n’est pas de donner aux deux aigles une môme tôte, mais d’ouvrir à l’essor de chacun d’eux tout l'espace de l’horizon.
Le système de Rousseau est un hommage aux religions m\ thologiques, qui, évidemment, n’ont pas produit, ou à l’occasion desquelles on n’a pas fait les maux dont il accuse la nôtre. Le côté faible ou vicieux de celle-ci, c’est d’ôtre spirituelle ; la supériorité des autres, c’est de ne l’ôtre pas. Nous ne calomnions pas notre auteur, puisqu’il nous présente la spiritualité du christianisme non comme l’occasion, mais comme la cause du mal, et que le remède qu’il propose implique la négation et entraîne la destruction de l’élément spirituel, c’est-à-dire de l’élément chrétien. C’est cet élément qui est de trop dans la religion; la religion se corrompt en l’exaltant : elle >e dénature quand elle devient quelque chose de plus qu’une simple police (1).
(l) Un écrivain moderne, M. Uello, lout en consentant à la soudure des deux tètes de l'aigle, a parlé plus noblement que Rousseau et du christianisme et du monde spirituel où Jésus-Christ a fait pénétrer l'humanité. Nous osons dire que toute notre doctrine est contenue en germe dans ces éloquentes paroles :
Al ïltES OBJECTIONS TIlÉOIUOI Es. .Tl”
On a fait au système de la séparation une objection plus sérieuse, à notre avis, quand on a demandé s’il y avait deux morales, et de quels éléments, la religion étant mise a part avec la sienne, on composerai! la morale de l’État.
Nous répondons d’abord que, quoi que l’on fasse, il y aura une morale de l’État qui ne sera pas celle de la religion. Je ne sais pas môme à quelle constitution politique il faudrait remonter dans les temps antiques pour y voir la morale de l’État se superposer exactement à celle de la religion. Elles peuvent être pareilles, elles ne sont jamais égales. Si étroitement qu’on unisse aujourd’hui l’État et la religion, la différence ou l’inégalité se fera sentir. La morale de l’État, si c’est une morale, ne s’adressera jamais qu’aux 1 actes et non point aux pensées, et n’enveloppera i
« La séparation <in spirituel et du temporel est un des plus graves sujets d'étude « que fournisse l’histoire du moyen Age. Celle société qui prend position hors du •< camp, société universelle qui ne s’arrête ni aux frontières des empires ni aux u différences des races, mais qui, embrassant toutes les créatures humaines, semble « avoir été chargée parla Providence de faire naître les nations sous son incubait lion féconde; ces autres sociétés qui naissent dans le temps, que bornent les « limites de f espace et de la durée, et «pii, diverses de climats, de moeurs, de «< langage, se détachent de la mère commune pour accomplir dans leurs orbites « respectives une destinée particulière : voilà de ces choses que l’antiquité n’a point connues, et dont on ne retrouve chez elle ni le mot ni Vidée. Dans une « société qui est l’ouvrage de l’homme, il était naturel que l’homme tout entier « fût enveloppé dans la création simultanée du législateur, et que le citoyen ap- ■> parltnl corps et àme à la patrie. C’est peut-être par cette raison que la religion « païenne s’arrêtait au rite, et abandonnait la morale à la police. Mais pendant le « moyen âge, dans ce néant des nations, le phénomène qui a retiré d’un monde « où tout périssait la partie excellente de notre nature, pour lui donuer à part un « symbole visible cl une garde particulière, celte lueur dans les ténèbres, ce (joint «< fixe dans le désordre, attestent une intelligence supérieure à l’homme, pour qui « elle stipulait. Quelque opinion que l’on se fasse aujourd'hui de la distinction
même que la moindre partie de nos actes extérieurs. Elle ne commandera ni l’équité, ni l’humilité, ni la bienfaisance. Elle ne s’attaquera au péché qu’au moment où le péché sera devenu crime. Là sans doute elle se rencontrera avec la religion, qui, condamnant le péché, condamne à plus fort e raison le crime ; mais, jusqu’à cette rencontre, que de chemin elles auront fait sans se connaître, sans se voir !
Mais, dira-t-on, le crime n’est que l’explosion du péché; et, en condamnant le crime, l’État condamne le péché. Je ne répondrai pas que l’État condamne le crime à un autre titre ; je ne dirai pas qu’en poursuivant le crime l’État réprime un ennemi ou se débarrasse d’un obstacle. Je n’ai pas besoin de réveiller cette controverse (1). Je puis admettre que la morale
« des deux puissances, il esl impossible de nier l'importance de s» fonction histo- « rique, et surtout de méconnaître que la liberté actuelle de conscience soit un de « ses bienfaits. » ( Philosophie de l histoire de France, page 124.)
Nous avions déjà livré cette note à l'impression lorsque le livre de M. Quinet ( Du Génie des Religions) a paru. Nous n’avons pu encore que l’ouvrir. M. Quinet est persuadé que la politique esl l’œuvre des dogmes, et non les dogmes l’œuvre de la politique. 11 exprime avec éloquence (pages 4-5 de son livre) ce que nous avons essayé de dire aux pages 62 et suivantes du présent volume. « Déduire la « société civile de l'institution religieuse, c’est la question qu’il cherche à résoudre.» Le volume qui vient de paraître a pour objet l'élude des religions antiques; dans un second il abordera les âges modernes. Sa thèse se trouvera vraie des derniers comme des premiers. Mais si celte ressemblance importe, la différence est plus grare encore. Le christianisme détermine la forme des institutions sans avoir besoin de s'unir à elles; les antiques religions s’y incorporaient, parce qu’elles étaient, en naissant, une institution, une police, une société. La gloire du christianisme est de ne dominer qu’en influant, et sous la forme de la liberté. La différence entre les religions du passé et celle de l'avenir est tout entière exprimée dans ces mots : « Le premier Adam fut fait en Ame vivante ; le second est un » esprit viviflant. » (t Corinthiens, XV, 45.)
(l) J’observe seulemeut qu’il serait singulier de trouver des partisans de l’union parmi ceux qui donnent la nécessité pour unique fondement 1 la justice pénale.
a une part, positive et négative, prochaine et éloignée, dans la confection de la loi. À cette supposition je joins celle-ci encore : la morale, même celle qu’on appelle naturelle, est un enseignement de la religion. Qu’est-ce que cela prouve ? La filiation des idées morales n’est pas facile à démontrer, mais leur présence se constate aisément. D’où qu’elles procèdent, elles sont là. Elles sont là avec le double caractère de l’évidence et de la nécessité. Si quelque esprit dépravé les contestait, quand l’évidence s’affaiblirait, la nécessité tiendrait lieu d’évidence. Ces principes r quelle qu’en soit l’origine, sont devenus les piliers do l’ordre social et les conditions de la civilisation. La société n’a pas besoin de savoir d’où ils procèdent ; la voûte désormais repose sur elle-même. On me dit : Mais si la source de ces idées morales s’appauvrit, ou si la société ne s’en empare pas, ces idées elles-mêmes s’affaibliront. Je réponds que si cette source pouvait avoir besoin du secours de la société, ce secours, par cela même qu’il serait nécessaire, serait un secours inutile; je réponds que si là société elle-même en procède, ce n’est pas de la société que sa conservation peut dépendre je réponds que rien n’empêche que, comme cette morale s’est jadis infiltrée dans le corps social, elle ne continue d’y pénétrer par les mêmes canaux. Il ne s’agit donc pas, dans la séparation, d’intercepter le courant qui porte la morale dans tout le corps comme un sang frais et pur; la séparation n’entraîne rien de pareil ; elle ne le peut en aucune manière, et l’État, quand il le voudrait, ue
pourrait s'empêcher d’en être abreuvé et pénétré. Dans cette supposition, comme dans toute autre, la morale de l’État continuera celle de la conscience, celle de la religion ; il en sera de la séparation comme de ces barrières naturelles qui marquent les confins de deux États, mais qui n’empêchent pas leurs atmosphères de se mêler : les royaumes de l’air n’ont point de frontières.
Quelques personnes enfin sont frappées d’une dernière objection. L’État, dont vous nous parlez, n’est réalisé, n’est agissant que dans des personnes individuelles, à qui il a remis ou laissé prendre la direction de ses affaires. Or, si l’État est impersonnel, ces personnes du moins sont bien des personnes. L’État n’a point de conscience, à la bonne heure; mais ces personnes en ont une. Voulez-vous qu’elles fassent comme si elles n’en avaient point ? Prétendez-vous qu’elles se séparent d’elles-mêmes? Si elles sont chrétiennes, ne le seront -elles que dans les moments où, libres du joug des affaires, elles se retirent dans le sanctuaire de la vie privée? Distinguons. Dans un sens, ces personnes sont toujours chrétiennes, et doivent toujours l’être; et rien ne nous paraît plus désirable, en tant qu’un christianisme sincère est la sanction de la morale. Même leur vie politique sera chrétienne, parce que, dans cette sphère, elles ne voudront rien faire qui soit contraire à l’esprit de leur foi, et encore parce que leur foi leur commandera l’équité, l’almégation, la droiture. Cette application du christianisme
dans la vie des hommes du pouvoir est, ce me semble, une assez belle chose, et d’assez difficiles s’en contenteront. Peut-être même aimeront-ils mieux chez l’homme d’Étal cette manière d’être chrétien que la manière de quelques-uns, qui appliquent la religion au public, sans se l’appliquer à eux-mêmes. Cette inspiration chrétienne de la conduite et des mœurs convient à l’homme d’État, et ne blesse en rien nos principes. Il n’en est pas de même quand l’homme d’État, se posant comme tel, règle avec sa conscience la conscience d’autrui. C’est là qu’il faut qu’il abdique sa personnalité, ou, pour mieux dire, que sa personnalité s’arrête devant celle d’autrui, égale à la sienne. Car c’est à ces termes très simples que toute la question se ramène. C’est le respect pour la liberté, dont il est non l’adversaire, mais le protecteur naturel, le défenseur d’office. Il n’y a point là de scission ; autrement il faudrait dire (puisque le cas est identique) que le particulier qui s’interdirait d’exercer sur la religion d’autrui une autre influence que celle de la persuasion, se scinderait par là même et cesserait d’être un homme complet.
La distinction entre l’homme public et l’homme privé est-elle donc nouvelle ? Passe-t-elle pour fausse? N’est-elle pas nécessaire? Cette abstraction n’est-elle pas la seule barrière à de déplorables abus? Où en serions-nous si elle ne se faisait pas? Je citerai un seul exemple. Je suis juge ; un coupable est amené devant moi; je l’examine à fond, et je m’assure cpie, comme homme, je pourrais lui faire grâce, et que cette grâce serait justice ; mais, homme public,
homme de la société, je ne vois que la loi, et je le condamne. La loi est impersonnelle, et je deviens impersonnel avec elle. N’est-ce pas le besoin, le salut de la société qu'il y ait dans son sein quelque chose d’impersonnel? Peut-elle subsister à d’autres conditions, et ne faut-il pas que ceux qui représentent dans son sein cet élément impersonnel en revêtent, autant que possible, l’impersonnalité? Ici même notre siècle constitutionnel et réglementaire va plus loin que nous. Nous ferions volontiers à l’arbitraire et à l’individualité une plus large part qu’il ne consent à le faire; mais nous sommes d’accord avec lui et avec toutes les époques sur la nécessité de ne pas mettre l’ordre public à la merci des affections personnelles. Nous sommes bien aise que chaque profession et chaque art soient exercés dan? un esprit chrétien; nous allons jusqu’à l’exiger; mais nous ne saurions exiger que chacune des oeuvres de cette profession, chacun des produits de cet art soit une expression explicite et directe du christianisme de l’ouvrier ou de l’artiste; pareillement, nous nous réjouissons que l'homme d’État soit chrétien, nous le voulons même absolument au point de vue de l’idéal, mais sans prétendre qu’il emploie son autorité officielle à donner aux doctrines chrétiennes l’autorité officielle qui ne leur appartient pas : il peut être pleinement chrétien, pleinement fidèle sans cela; il n’en sera même que plus fidèle; car outrepasser la fidélité, ce n’est qu’une autre manière d’être infidèle (I).
(i) Dana ami aena Ira tiommra rTÉInl sont appelas ù agir en chrétiens. —
Al'TRES OBJECTIONS THKOR1QIES. 323
Ensuite, si l’État peut être chrétien, si l’on veut qu’il le soit, le magistrat est évidemment une espèce de prêtre, et, comme tel, il faut certes qu’il soit chrétien. Puisqu’on parle de scission, c’en serait une bien étrange que celle qui ferait l’État chrétien, et permettrait à l’homme d’État, à l’homme de l'État, de ne point être chrétien. On pourrait presque aussi bien ne point l’exiger du prêtre. Or il est trop évident qu’on ne l’exige point de l’homme d’État. Il n’est astreint à aucune promesse, à aucune profession de foi, ni même à donner dans ses mœurs un indice de son christianisme. Comment peut-on se récrier contre une abstraction et tolérer l’autre ? On ne veut pas que l’homme d’État chrétien oublie qu’il est chrétien, mais on veut que l’homme d’État incrédule se figure* qu’il est croyant. Jusqu’à ce qu’on ait fait justice d’une si scandaleuse abstraction, nous croirons que l’objection qu’on nous fait n’est point sérieuse.
» Los apôtres ont désiré et ouvertement cnlropris do faire des royaumes de c« monde autant de royaumes du Soigneur, et de faire dos rois cui-mèmes autant do nourriciers do l' Eglise, dans le sens de rendre les individu* de chaque nation autant de membres de Christ, d'engager les rois et les magistrats, ainsi quo les sujets, à s'abstenir de persécuter les chrétiens, à devenir chrétiens, et à faire en sorte d’engager les autres à suivre leur exemple.
« On a dit que ce passage concernant les royaumes de ce monde devenant des royaumes du Seigneur, décrit l’Eglise chrétienne dans sa perfection, et que cet autre : Mon royaume n’est pas de ce monde, décrit eette même Église dans sou enfance. Mais ce que Jésus et ses apôtres ont enseigné sur ce point, regarde, a toujours regardé, regardera toujours l'Église chrétienne dans toutes ses phaseindistinctement; il signifie pour tous, que le chrétien doit agir, dans toutes les relations de la vie et dans toutes les circonstances où il est placé, d’après des principes chrétiens. Et quels sont les principes que Jésus et ses apôtres ont inculqués : Rendez à César, etc. (Matthieu, XXli, 21.) Rendez à chacun ce gui lui est du, l'honneur à qui l’honneur, etc. (Romains, Xlll, 7.) Il est nécessaire i’élre soumis. (Romains, Xlll, 5.) Jamais le chrétien n'a reçu Tordre de faire moius que de se conformer à ces prineipes; jamais il ne sera appelé à faire davantage. «