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CHAPITRE VII

OBJECTIONS PRISES DU POINT DE VUE PRATIQUE. h ÉGLISE

n’a-T-ELLE PAS BESOIN DE L’ÉTAT?

L’Église n’a-t-elle pas besoin de l’Étal ? L’État peut-il se passer du secours de l’Église? Telles sont les questions qu’on entend répéter sans cesse. Telles sont les objections auxquelles se réduit le système du plus grand nombre de nos adversaires, si tant est que des objections soient un système. Nous les pressons en vain de remonter plus haut, de s’élever jusqu’à un principe, de prendre pour point de départ la nature des choses, seule méthode légitime, seule méthode sure, puisque la seule condition du succès, le seul gage d’un bon résultat définitif, est de traiter les choses selon leur nature. Ils s’obstinent à rester sur le terrain de l’utile. Nécessairement ce terrain n’est pas meilleur pour eux que celui des principes; et peutêtre, dans les pages qui précèdent, l’ avons-nous déjà prouvé par anticipation; toutefois nous allons faire comme s’il n’en était rien, et môme comme si la question qui nous occupe était ici tout entière et non ailleurs. Ce ne sera pas, d’ailleurs, notre faute si, à peine séparées, les questions se rejoignent, et si la

l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état? 325 devise que nous adoptons pour le moment : Quid utile, quid non, se perd insensiblement dans celle-ci : Quid bonum et verum euro et rogo, et omnis in hoc sum , Car quelle autre utilité pourrions-nous avoir en vue si ce n’est l’utilité morale, c’est-à-dire en d’autres termes, le bon et le vrai? Dans quel autre sens l’Eglise peut-elle réclamer le patronage de l’État ? Dans quel autre but l’État peut-il solliciter le concours de l’Église? L’Église demandera-t-elle à l’État des richesses et de l’éclat? L’État verra-t-il dans les doctrines de l’Église un moyen de police et un instrument de contrainte? Il est clair que nos adversaires ne l’entendent point ainsi ; il est clair que, s’ils l’entendaient ainsi, ils nous attendraient vainement sur ce terrain. C’est donc dans un sens moral, c’est au point de vue du bon et du vrai, que nous posons deux questions dont voici la première :

« L’Église, c’est-à-dire l’institution spirituelle par « excellence, l’institution purement spirituelle, a-t- « elle besoin du patronage de l’État? »

Il est bien entendu qu’il s’agit ici de la vraie Église et de la vraie religion. Si l’on entendait, sous le nom de religion, autre chose que la vérité divine, toute discussion serait superflue. Une religion humaine a certainement besoin.de l’État; c’est à l’État, de son côté, à voir s’il a besoin d’elle ; mais cette question ne nous regarde pas. Nous ne discutons que celle-ci: La religion de Dieu ne peut-elle subsister, ne peutelle fleurir sans le secours de l'État?

En dehors du christianisme, aucun État n’a pu se

3 20 l'église n’a-t-elle pas besoin de l’état?

dispenser de s’incorporer les institutions religieuses, aucune institution religieuse n’a pu songer à s’isoler de l’État. A vrai dire, les deux plantes ont crû d’un môme jet. La religion est politique, la politique est religieuse; la nation estime église; la magistrature est un sacerdoce et le sacerdoce une magistrature : l’Étal et l’homme ne sont qu’un. On ne sait si c’est la religion qui a fait l’Etat, ou l’État qui a fait la religion. En réalité^ ils se sont faits l’un l’autre, ou du moins, ils se sont, l’un l’autre, profondément modifiés. Il y a môme des peuples pour qui la religion est la patrie, la seule patrie, et dont la vraie capitale est le sanctuaire de leur culte, fut -il môme hors des limites de leur établissement national (1). Il y a là quelque chose que je ne méprise point. Une place est accordée à l’invisible dans le système des intérêts humains, à l’esprit à côté de la matière; seulement, à la suite de cette dangereuse alliance, ce n’est pas la matière qui devient esprit, mais l’esprit qui devient matière. Tel est le sens de l’unité qui vient d’être réalisée. . ,

Deux besoins à la fois ont cherché satisfaction : celui de l’État qui ne se passera jamais de la religion, celui de la superstition qui ne trouvera de la consistance et de la durée que dans une alliance étroite avec la force publique. Cette alliance peut ajouter des siècles de vie aux siècles que l’erreur peut devoir à l’espèce de vérité relative qu’elle renferme nécessairement, je veux dire à sa correspondance avec cer-

(l) Voy<>7 Cnrrrtponinnce ri’Orient, par M. Michat», H, 300.

l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état? o 27

tains besoins de la nature humaine, et au rapport dans lequel elle peut se trouver avec les circonstances de lieu, d’origine et de climat du peuple qui l’a embrassée.

Mais, encore une fois, la seule question que nous voulions, et môme que nous puissions poser (car personne ne nous permettrait d’en poser une autre) est celle-ci : La religion de Dieu a-t-elle besoin de l’État?

A ne considérer la religion que comme une des formes de l’activité libre de l’esprit humain, on pourrait déjà répondre : Non, la religion n’a pas besoin de l’État. La science, l’art, la philanthropie générale et particulière sont des exemples, et non pas certes les seuls, d’œuvres qui se maintiennent et prospèrent, dans l’État, je le veux, mais hors de son concours et de son patronage. L’État, par cela seul qu’il est l’asile de toutes les libertés, fait beaucoup pour toutes ces œuvres, dont la plupart ne demandent que la liberté. S’il en protège plusieurs, il le peut, ne leur ajoutant par sa force rien qui soit contraire à leur nature. Mais enfin, il est constant qu’une foule de c hoses se font et se feraient sans lui, parce qu’elles ont leur racine dans le fond de l’âme humaine et dans les nécessités de notre nature. Et, s’il en est ainsi, comment l’idée la plus puissante, le, principe le plus profond, le plus universel, le plus inliérent à l’humanité, la force la plus expansive de notre nature, comment enfin (puisqu’il s’agit de la vraie religion), comment ce qui est le plus conforme à la uature des choses et aux besoins de l’homme, serait-il moins que

.‘J28 l'église n’a-t-elle pas besoin de l’état?

l'art, que la science, que la philanthropie, en état de se suffire à soi-même sans l’aide de la puissance publique ?

La liberté doit être la vie de la religion, s’il est vrai qu’elle soit la vie de toutes les activités intérieures de l’homme. Toutes nos puissances morales réclament la spontanéité. C’est en accroissant dans l'homme le sentiment de sa consistance personnelle et de sa responsabilité, qu’on accroît sa valeur; l’homme ne vaut tout son prix que là où il est aussi complètement, libre que le comporte la liberté d’autrui, égale à la sienne. Mais, entre toutes les affections humaines, celle qui a Dieu pour objet ferait-elle exception à cette grande loi? C’est, au contraire, à cette affection seule que cette loi s’applique de toute sa force. Le sentiment religieux est délicat et jaloux plus qu’aucun autre. Il s’alarme du moindre mélange ; il se flétrit au moindre contact; il ne comporte aucune alliance avec ce qui n’est pas lui ; son premier intérêt est de se démêler sûrement de ce qui lui est étranger. Or, l’association de l’Église avec l’État menace évidemment cet intérêt.

On parle du besoin que l’Église a de l’État, comme si c’était l’idée qui se présente la première, et qui se présume d’abord. Mais il faudrait d’abord présumer le contraire. Il faudrait présumer que le premier besoin, le premier intérêt d’une institution spirituelle est d’éviter tout contact, et à plus forte raison tout commerce avec une institution temporelle, fondée sur un principe si différent du sien. Quelles sont, en effet, pour la religion, les conséquences probables de cette

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alliance? Annexée à un corps étranger, obligée d’en suivre les mouvements et toute la fortune, associée sans être unie, puisqu’il n’y a nécessairement entre les deux parties contractantes aucune intelligence mutuelle, aucune intime sympathie, aucun vrai concert, comment serait-il possible que l’Église agit franchement selon sa nature et selon son principe?

Ce serait vouloir compter sans son hôte, qui est l’État; hôte sans affection véritable, hôte sans générosité, qui fait payer son hospitalité, puisqu’il ne l’exerce et ne l’offre que pour s’en faire payer. Quand un individu devient chrétien, c’est par conviction, c’est parce qu’il s’y sent contraint; il cède à quelque chose de plus fort que lui, et pourtant un avec lui, la conscience; mais quand l’État se fait chrétien, ce n’est pas par conscience, puisqu’il n’en a point; c’est, de quelque manière qu’on présente la chose, par la considération des avantages qu’il espère de cette alliance. Ces avantages, conformes à la nature de l’État, ne sont pas les mêmes que poursuit l’Église ; ce mariage est donc, de la part de l’État, un mariage pour la dot, un mariage de convenance et d’intérêt : on doit savoir quel est le sort de pareilles unions.

Quand l’État offre ses services à l’Église, celle-ci ) sans doute a le droit de lui demander ce qu’on prétend lui donner? Ce n’est pas la liberté; car, si la religion est indépendante, elle a ce que vous voulez lui donner; et si elle ne l’est pas, qu’avez-vous à faire, pour qu’elle le soit, que de vous retirer? Ce n’est pas de l’argent et de l’or, dons empoisonnés,

l’éulise n'a-t-elle pas besoin de l’état?

•dons meurtriers, quand ce n’est pas la religion qui les offre à la religion. Serait-ce la puissance? Mais la puissance, c’est à la fois le moyen et la tentation de ; persécuter; et quand la religion est puissante, c’est la puissance qui est la religion. Seraient-ce des institutions plus propres à l’avancement du règne de Dieu ? Mais la politique sait-elle ce que c’est que le règne de Dieu ? Et si la religion ne sait pas quelles institutions lui conviennent, qui le saura, je vous prie? Serait-ce enfin la lumière, le zèle, la vie spirituelle? Ah ! l’Église qui les attend de l’État ne les recevra jamais ni de l’État ni du ciel. Je vois très bien, très ; clairement ce que l’État peut ôter à l’Église, mais je me fatigue à chercher ce qu’il pourrait lui donner. Des dons célestes? Us ne viennent que du ciel. Des avantages temporels? Elle ne peut les accepter.

Tenons-nous au vrai, et ne le lâchons point. Le bien de la religion, ce n’est pas d’ètre considérée, puissante, ni même de marcher dans un chemin uni ; le bien de la religion, c’est d’être religieuse. Tout ce qui ne tient pas à ce principe, tout ce qui ne le renforce pas, n’est pas un bien, mais un mal. L’État renforcera-t-il le principe par lequel la religion existe? L’État rendra-t-il la religion plus religieuse? L’État assurera-t-il le triomphe de l’invisible sur le visible, ce qui est proprement la religion ? L’État, forcément, ne fera-t-il pas triompher le visible sur l’invisible? L’État ne consacrera-t-il pas, par sa seule présence, l’idée pour la destruction de laquelle la religion a été donnée aux hommes ?

l’büuse n'a-ï-ellk pas besoin de l’état?

Voilà les pensées que doit éveiller dans l’esprit du croyant cette simple question : L’Église n’a-t-elle pas besoin de l’État? Mais, pour tout dire, le croyant n’accepte pas cette question. La poser sérieusement, c’est déjà nier la nature de la religion et la vérité de notre foi. Une religion qui se demande si elle n’a pas besoin du pouvoir civil confesse qu’elle n’a pas foi en elle-même.

Ce n’est pas que la religion n’ait des besoins, et des besoins matériels ; mais elle n’accepte pas de toute main. C’est l’esprit qui doit lui soumettre la matière. C’est par la foi, c’est-à-dire par elle-môme, qu’elle ' veut être secourue. Si l’État, comme un individu, pouvait croire, aimer, adorer, si l’Etat était esprit, si l’État, en un mot, n’était pas l’État, rien n’empêcherait la religion d’accepter et même de réclamer ses secours. Nous ne verrions pas là l’esprit obligé à la matière, mais l’esprit servi par l’esprit. Mais l’État ne croit, n’aime, ni n’adore; la religion ne peut donc lui emprunter de la force sans renier son principe, sans abjurer ce qu’ elle enseigne, sans introduire dans son oeuvre l’élément précisément que son œuvre vient combattre et humilier (4).

(l) « Dieu permit que sa religion cessât en tant de lieux d'être dominante, non pas qu’il l'etU abandonnée, mais parce que, qu’elle soit dans la gloire ou dans « l’humiliation extérieure, elle est toujours également propre à produire son effet » naturel, qui est de sanctifier.

« La prospérité de la religion est différente de celle des empires. Un auteur cé.

« libre disait qu’il était bien aise d’fclre malade, parce que la maladie est le vrai état du chrétien. On pourrait dire de même que les humiliations de l’Église, sa « dispersion, la destruction de scs temples, 1rs souffrances de ses martjrs, sont le « temps de sa gloire ; et que, lorsqu’aux yeux du monde elle parait triompher,

332 l’église n’ a-t-elle pas besoin de l’état?

Tout pour l’esprit, tout par l’esprit : voilà la devise de toute religion qui croit en soi. Que reste-t-il, en effet, de la religion, quand elle a effacé de son drapeau cette glorieuse devise? Rien, car la religion n’est autre chose que le triomphe de l’invisible sur le visible, de l’esprit sur la matière; être religieux, c’est croire à l’esprit, c’est-à-dire croire que l’esprit ou la vérité, qui est de Dieu, a une vertu intrinsèque, suffisante à son but, et n’estimer légitimes et réels que les succès obtenus par l’esprit. Aucune religion n’est digne du nom de religion si elle ne dit : « Mon règne « n’est pas de ce monde; » aucune religion n’est une religion si elle se propose l’alliance du pouvoir civil comme moyen ou comme but ; car après cela, de quel droit pourrait-elle dire encore : Je représente sur la terre l’idée de l’indépendance et de la souveraineté de l’esprit, et son triomphe sur la matière? Qui pourra dire, en effet, lequel a triomphé avec elle, de l’esprit ou de la matière, et même quel triomphe elle a voulu? Elle a déchiré de ses propres mains sa lettre de créance, et personne, alors même qu’elle entasserait victoire sur victoire, n’est fondé à dire que l’esprit a triomphé. Il est permis à chacun de ne voir que de la politique dans toute religion qui s’appuie sur le pouvoir politique, et certes on n’y manquera pas.

Pour que la religion soit l’œuvre de Dieu, il faut quelle ne soit pas la nôtre. Non pas, certes, que nous ne puissions et ne devions employer toutes nos

« c’estle temps ordinaire de son abaissement. » (Montesoi iei . Grandeur cl décadence des Romains, etiap. XXII.)

l’église s’ \-t-elle pas besoin UE l’état ? 333

forces à la glorifier et à la répandre ; mais il faut alors que ce soit l’esprit qui coopère avec l’esprit, la pensée de Dieu devenant la pensée de l’homme, la vérité traversant notre conscience comme un rayon lumineux traverse un milieu transparent; nous sommes transparents, nous ne sommes pas lumineux : Dieu ]

seul est la lumière; cette lumière s’unit à nous, et /

nous semblons alors la répandre; elle semble émaner de nous, mais elle ne cesse pas d’être elle-même, et nous ne cessons pas d’être nous; c’est toujours Dieu • qui arrive à une âme à travers une autre âme ; et ce que la seconde reçoit n’est pas une émanation, une partie de la première : c’est la vérité, c’est Dieu. ^ Mais d’autres moyens, employés au nom de Dieu, n’ont rien de lui, n’apportent rien de lui; nous faisons en son nom une autre œuvre que la sienne, peut-être celle du démon. Nous nions la vérité en la propageant; nous semons l’incrédulité avec les doctrines de la foi ; car nous disons, d’une part, que la vérité est puissante, que la parole se suffit à ellemême, qu’en descendant sur la terre elle n’a emprunté au inonde des sens qu’un corps périssable et débile, une faiblesse plutôt qu’une force ; qu’elle s’est isolée à dessein de tout ce qui aurait pu laire attribuer ses triomphes à une autre force qu’à la sienne; quelle s’est placée, pour mieux ressortir, sur un fond tout composé d’opprobres et de défaillances; — et qu’elle n’en est pas moins l’épée à deux tranchants qui pénètre jusqu’aux dernières divisions de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles...,, nous disons

33V l’église n’a-t-f.lle pas besoin de l’état?

qu’elle se glorifie dans l’infirmité, qu’elle se plaît à sortir incessamment du néant, à tirer ce qui est de ce qui ne parait point, de ce qui n’est pas, et ainsi de

faire honte à ce qui est et à ce qui parait Voilà

ce que nous disons, voilà ce que doit dire toute religion à moins de se démentir Et puis nous réda-

mons pour cette poissante vérité le cortège et l’appui d’une force étrangère-, nous accompagnons d’une escorte mercenaire Celui qui, d’un mot, rassemblerait autour de lui des légions d’anges, et qui, s’il avait eu affaire de puissance et de gloire, certes ne nous les eût pas empruntées; nous nous inscrivons en faux contre les déclarations formelles du Dieu qui a mau- <dit comme un outrage l’appui offert par une main d’homme à l’arche prête à tomber ; nous voulons qu’on doute de l’origine de l’œuvre, si elle est divine ou humaine, si ces églises, ce culte, ces congrégations sont une œuvre de la politique ou une fondation de l’Église céleste. Or, la vérité est semblable à ce héros des âges modernes, criant, au fort du combat, à des amis qui le couvraient de leur corps : « Ne me cachez pas, je veux paraître! » La vérité veut paraître ; et comment paraîtra-t-elle si vous vous mettez entre elle et ceux dont elle cherche les regards, disons tout, dont elle affronte les attaques ? Arrière donc, si véritablement vous croyez; arrière! car alors vous devez compter sur sa force, être jaloux pour elle de sa gloire, la faire paraître en un mot : et pour cela vous n’avez qu’à vous retirer. Cela même est un acte de dévouement, un signe de foi ; oui, le premier

l’église n’a-t-elle pas besoin de l'état? 335

service, ou plutôt le premier hommage qu’elle vous demande, le signe auquel elle vous reconnaîtra pour siens, c’est que vous vous gardiez, comme puissances de la terre, de lui offrir vos secours : la secourir ainsi, c’est la trahir. Soyez ses organes, ses canaux, ses miroirs; soyez ses confesseurs et ses martyrs; publiez-la dans vos discours, publiez-la dans votre vie; qu’elle se reproduise en chacun de vous; que, comme par autant de facettes d’un pur diamant, cette lumière divine rejaillisse et se multiplie en tous ceux qui l’aiment ; mais, au nom de la liberté, au nom de votre foi, ne l’offusquez pas par un zèle équivoque et incommode : rangez-vous, elle veut paraître !

Si l’on nous demande : Que voulez-vous que la re- ' ligion devienne sans l’appui de l’État? nous répon- f drons simplement : Qu’elle devienne ce qu’elle pourra; / qu’elle devienne ce qu’elle doit devenir; qu’elle vive si elle a de quoi vivre, qu’elle meure si elle doit , mourir : sil ut est, aut non sit. Elle est venue dans le ' monde pour prouver que l’esprit est fort plus que la matière, fort sans la matière, fort contre la matière :

je ne dois pas l’empêcher de prouver cela. Si elle ne peut subsister par elle-même, elle n’est pas la vérité; si elle ne peut vivre que d’artifice, elle n’est elle- / même qu’un artifice ; si elle est de Dieu, il lui a été donné, comme à Jésus-Christ, « d’avoir la vie en elle- > même ; » il faut qu’elle le montre; c’est son premier mandat, c’est le sceau indispensable de sa divinité; et sa certitude comme sa dignité a tout à perdre, dans l’esprit des hommes, à un système qui permet tou-

336 l'église n’a-ï-elle pas besoin de l'état?

jours de douter si elle doit à elle-même ce qu’elle a de vie, ou si elle le doit à l’assistance de la force publique (1).

Cette épreuve, elle doit toujours être prête à la subir; si elle n’y était pas toujours prête, elle ne serait pas de Dieu; mais je comprends bien qu’après qu’elle a été longtemps incorporée au pouvoir on redoute pour elle une épreuve pareille, dont les conditions ne paraissent pas les mêmes qu’au début. Mais si cette inquiétude va jusqu’au point de croire l’existence même de la religion menacée par la séparation, grand Dieu! quel aveu vient-on nous faire, et quelle idée faut-il avoir d’une religion qui n’a point de racine dans l’humanité, point de force en elle-même, et qui tombe aussitôt que l’État l’abandonne? Ah! dans ce cas, plus vivement on s’opposera à cette épreuve, plus hautement nous la réclamerons. Il faut qu’on sache ce que c’est que cette religion : si elle a une base ou si elle n’en a point ; il faut qu’on sache ce que c’est que ces croyants : s’ils croient en Dieu ou s’ils croient à l’État; il faut qu’ils le sachent eux-mêmes; il faut que, sans autre préoccupation que celle de la vérité, loin des menaces et loin des encouragements du pouvoir, ils s’éprouvent eux-mêmes afin de connaître si ce que, jusqu’à ce jour, ils appelèrent leur religion était un besoin ou une habitude, une conviction ou un préjugé; il faut qu’ils refassent leur religion sous ces favorables auspices, sous ces impressions sérieuses.

(t) « On ne croit à une religion que parce qu'on la suppose l'ouvrage de Dieu ,

'• tout et» perdu si on laisse entrevoir la main de l'homme. » (Portalis.)

l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état? 337

— Il y aura, dit-on, des défections; c’est selon qu’on voudra l’entendre; nous pensons, nous, que ceux qui croyaient réellement ne cesseront pas de croire, et que ceux qui ne croyaient pas n’auront rien à abjurer. Et quand on nous dit : Pour les vivants, à la bonne heure : mais que ferez-vous des morts ? Les morts! nous leur dirons de vivre; ils n’en trouveront jamais une occasion plus favorable. C’est avant tout dans l’intérêt des morts que nous appelons cette épreuve. Quoi qu’il en soit, Dieu veut « un peuple « de franche volonté ; » que cette volonté se montre; vous devez le désirer si vous croyez ; vous devez donc désirer que tout ce qui tenait lieu d’une franche volonté disparaisse, que l’intérêt, la prévention, l’autorité cèdent la place, et que la vérité seule demeure.

Vous voyez des défections, des abjurations, des temples déserts, des vies sans frein, un peuple sans Dieu! Il est étrange de parler ainsi quand on croit posséder la religion de Dieu ! Où donc est votre foi ? Quelle idée vous faites- vous de l’objet même de votre foi ? Si vous croyez véritablement , vous ne craindrez pas que l’air de la liberté et de la sincérité, qui est l’élément de la vérité, devienne jamais pour elle un air empoisonné et mortel. Ravisez-vous, rassurezvous; et surtout gardez-vous d’arguer du mal que vous avez fait vous-mêmes, et de venir nous dire : « Nous avons, par notre système, rempli l’Église de « prétendus croyants, dont la religion n’est qu’un « préjugé et peut-être une peur : ils vont nous échap-

338 l’église n’a-t-ellb bas besoin de l’état?

« per dès qu’ils seront livrés à eux- mêmes et chargés « de pourvoir à leur subsistance spirituelle ; aidez- « nous à les retenir, tels quels, dans l’Église officielle, « et à remplir cette église de fidèles semblables à « eux. » Non, le mal ne saurait servir de raison au mal ; la vérité, le droit ne se prescrivent pas; il est toujours temps d’y revenir; et il faut y revenir, sans regarder ni à droite ni à gauche ; il y faut revenir sur la foi de Dieu, qui n’a pu attacher à un principe vrai que des conséquences heureuses, et qui ne peut manquer d’être notre garant.

Et cependant, chose étrange ! on a cru avancer un argument irrésistible en faveur des églises d’État, en étalant leurs plaies, en nous montrant, dans le sein même de ces églises, une masse de gens trop languissants, trop indifférents aux intérêts de la vérité pour lui faire, d’ eux-mêmes, un établissement au milieu d’eux. Ce n’est pas de la vérité, dit-on, que l’on se défie, mais de ces gens-là. Et pour obvier à cet inconvénient, à qui pensez-vous qu’on ait recours? à des hommes encore; et à quels hommes ? à des hommes qui n’ont, pour présider à cet établissement de la vérité, ni qualité, ni mission! Ces hommes, dit-on, agissent au nom des fidèles, et les représentent. C’està-dire que cette majorité d’indifférents, qu’on veut bien appeler fidèles, a délégué, pour veiller à ses besoins spirituels , quelques hommes qui sont peutêtre tom t aussi indifférents, qui peuvent l’être davantage, qui peuvent même être hostiles du fond du coeur à l’intérêt qu’on leur confie. Je ne sais ni quand

l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état ? 339

ni comment ils ont été délégués; je proteste seulement que moi, pour ma part, je no les ai point délégués; que, zélés ou indifférents, ils ne me représentent point; et j’en sais mille et mille autres qui sont prêts à se joindre à cette protestation. Mais passons sur une inconséquence énorme, qui résume tout le système des religions d’État, et dans laquelle il ne tient qu’à moi de signaler une dérision impie. Tenons-nous-en au fait qu’on veut bien signaler. Voyez, nous dit-on, la langueur spirituelle, l’engourdissement profond de ces masses, et dites si une église nationale n’est pas nécessaire ! Quand je considère que cet argument bizarre est en même temps l’argument favori, le moyen triomphant des meilleurs avocats de l’union, je crois avoir la mesure de l’égarement dans lequel la prévention et la coutume peuvent jeter des esprits bien faits. Quoi! ce n’est plus une règle sûre déjuger l’arbre par ses fruits! que dis-je? la règle sera de juger que l’arbre est bon parce que les fruits sont mauvais ! H faut conserver les églises nationales à cause de l’insipidité de leurs produits! Vous nous dites : Voyez ce que c’est que l’Église malgré l’institution qui la lie à l’État. Que ne dites-vous plutôt : Voyez ce qu’est l’Eglise à cause de l’institution qui la lie à l’État? Eh bien, passons encore, et abandonnons cet argument à sa destinée; ne cherchons pas si l’état moral de l’Église parle contre l’union dans le passé; cherchons s’il parle contre la séparation dans l’avenir.

Vous dites vrai ; je l’avoue : le zèle religieux n’est pas commun, et Y offre, pour appliquer ici le langage

340 l’église n’a-t-eli.e pas besoin de l’état?

des économistes, est rarement prévenue ou dépassée par la demande. Mais il suffît que l’offre soit assurée, et elle le sera d’autant plus que le pouvoir social ne s’en mêlera pas. On a beau se défier des hommes : il en est d’assez zélés pour faire toutes les avances qu’on prétend mettre à la charge de la société, et ils les feraient sans doute avec plus d’empressement si , jouets de la commune illusion, ils ne croyaient pas tous les besoins satisfaits par la sollicitude légale de l’Étal, et ne s’imaginaient que leur zèle intempestif va faire double emploi. Il y a dans le monde une quantité de forces à qui l’occasion seule est refusée, une quantité do leviers qui ne demandent qu’un poids à soulever. Ne vous défiez même pas tant de ceux qui vous paraissent les plus indolents, et qui, bien loin d’avoir rien à offrir, vous semblent à peine en état de recevoir. Vous ne les connaissez pas, et c’est votre faute; votre système les a endormis; et parce que, rassasiés, par vos soins, d’un aliment quelconque, ils ne se mettent point en mouvement pour satisfaire une faim qu’ils ne sentent pas, vous croyez qu’une fois hors de votre bercail ils ne chercheraient pas de la pâture, qu’ils ne songeraient pas à se pourvoir d’un culte, qu’ils végéteraient sans souci de l’avenir ni de Dieu! Oui, je l’avoue, ce prisonnier qu’on avait retenu pendant quarante années dans une immobilité forcée, ne pouvant, au sortir de sa captivité, accoutumer ses membres au mouvement, ni ses yeux à la lumière, ni tout son corps au grand air, se prit à pleurer, et redemanda sa prison. Jamais la

l’bglise n’a-t-elle pas besoin be l’état? 341 conscience, une fois émancipée , ne redemandera la sienne. Vous en seriez responsables si elle le faisait, mais elle ne le fera point. Partout où l’homme sera chargé de pourvoir à sa religion, il aura une religion. Ce besoin est universel, profond, inextinguible; et ce qui vous le déguise, c’est cette institution même, qui non-seulement ne laisse pas à la conscience le temps de parler, le temps de se sentir, mais qui, faisant procéder de l’État la religion et le culte, nous apprend à mettre la religion et le culte au niveau des pratiques mondaines et des observances sociales les plus ordinaires.

Parler de la force intrinsèque de la vérité, dire qu’elle se suffit, à elle-même, c’est peut-être parler un langage que tout le monde ne comprendra pas. Dire que l’instinct religieux est essentiel à l’homme, et que, quand cet instinct manque à se manifester, il est captivé plutôt qu’étouffé, c’est parler un dialecte plus vulgaire et plus accessible. Or il est vrai, dans un sens, que la religion est naturelle à l’homme, c’està-dire que, la religion absente, il se fait en l’homme une lacune qu’il ne peut longtemps supporter. Un être qui se sait mortel, et qui se sent immortel, ne peut pas ne point essayer, tandis que le temps l’entraîne, de jeter l’ancre dans l’éternité; le bon , le juste, sans Dieu n’ont point de sens. L’homme a des besoins dont la satisfaction, des douleurs dont la consolation ne se trouvent que dans le ciel. L’homme sans religion est un arbre déraciné d’où la sève se retire. Il sera religieux si on lui permet de l’être; reli-

342 l’éclisf. n’a-t-elle pas besoin de l’état? gieux, si l’on veut, d’une manière élémentaire; du moins est-il certain que, si la religion se montre à lui toute seule, elle a des chances pour être accueillie, des chances qu’elle perd quand elle se présente à lui en mauvaise compagnie.

Or il n’en est pas pour elle de plus mauvaise que la politique, parce que, leurs principes n’ayant rien de commun, leur réunion signale une transaction fâcheuse, parce qu’en acceptant le sauf-conduit du pouvoir la religion déchire ses lettres de créance. Ne fît-elle que cela, ce serait bien assez ; mais elle ne s’en tient jamais là; mise en mesure de faire de la force, elle fait de la force, et sitôt qu’elle en fait, fut-ce avec une douceur paternelle , on ne la reconnaît plus , on s’en défie. Écartez ces fâcheuses apparences, et vous saurez, pour la première. fois peut-être, quelle prise a la religion sur le cœur de l’homme. Les déclarations de l’Évangile sur la résistance du cœur à la vérité n’en restent pas moins vraies; le sillon de l’Évangile sera toujours baigné de la sueur ou des larmes de l’agriculteur; mais l’homme a un tel besoin de religion que si, par un funeste rapprochement, vous ne lui faites pas prendre la religion pour une machine politique ou pour une manœuvre sacerdotale, il lui rendra quelques hommages, il entretiendra quelques rapports avec elle. Il attendait, pour la saluer, de la rencontrer dans la solitude, dans le dépouillement, et dans la majesté de l’indépendance (\ .

(0 Mais laissons sur ro sujet la parole à un plus savant que nous; écoutons l’éloquent auteur de la Démocratie eu Amérique ;

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En réclamant pour le peuple le droit de pourvoir immédiatement à ses intérêts les plus élevés, tandis que nous ne songeons pas à réclamer pour lui l’administration immédiate de ses intérêts temporels, avons-nous dit qu’il est bon juge des premiers et mauvais juge des seconds? Non , mais seulement qu’il trouve des guides pour ceux-ci, et qu’il n’en a point pour ceux-là. Que le peuple, en matière religieuse , soit compétent ou ne le soit pas, la question reste entière; car s’il n’est pas compétent, l’État ne l’est pas davantage. Quel que soit, à l’égard de la religion,

« Je me demandai comment il pouvait arriver qu’en diminuant la force appa- « rente d’une religion on vint à augmenter sa puissance réelle , et je crus qu’il « n’était pas impossible de le découvrir.

« Jamais le court espace de soixante années ne renfermera toute l'imaginatiou « de l’homme ; les joies incomplètes de ce monde ne suSIront jamais â son coeur. « Seul entre tous les êtres, l’homme montre un dégoût naturel pour l'existence et « un désir immense d’exister : il méprise la vie et craint le néant. Ces différents « instincts poussent sans cesse son âme vers la contemplation d’un autre monde. « et c’est la religion qui l’y conduit. La religion n’est donc qu’une forme particu- « lière de l’espérance, et elle est aussi naturelle au cœur humain que l’espérance " elle-même. C’est par une espèce d'aberration de l'intelligence, et à l’aide d’une " sorte de violence morale exercée sur leur propre nature, que les hommes s’é- « loignent des croyances religieuses; une pente invincible les y ramène. L’incré- •• dulité est un accident; la foi seule est l'état permanent de l'humanité.

« En ne considérant les religions que sous un point de vue purement humain. •• on peut donc dire que toutes les religions puisent, dans l’homme lui-même, un “ élément de force qui ne saurait jamais leur manquer, parce qu’il lient â l’un des

principes constitutifs de la nature humaine.

> Je sais qu’il y a des temps où la religion peut ajouter à cette influence qui lui « est propre la puissance artificielle des lois et fappui des pouvoirs matériels qui •< dirigent la société- On a vu des religions, intimement unies aux gouvernements x de la terre, dominer en même temps les âmes par la terreur et par la foi; mais » lorsqu’une religion contracte une semblable alliance, je ne crains pas de le dire, x elle agit comme pourrait le faire un homme : elle sacrifie l'avenir en vue du « présent, et, en obtenant une puissance qui ne lui est point due, elle expose son x légitime pouvoir.

« Lorsqu'une religion ne cherche à fonder son empire que sur le désir d’immor- « talité qui tourmente également le cœur de tous les hommes, elle peut viser à « < universalité ; mais quand elle vient à s’unir à un gouvernement, il lui faut

344 l’église n’a-t-klle pas besoin de l’état? le système auquel s’arrête l’État, toujours est-il qu’il ne peut donner ce qu’il n’a pas; et il s’ensuit que le peuple recevra sa religion de lui-même, ne pouvant la recevoir d’ailleurs et ne pouvant être sans religion. Qu’on s’étonne du fait tant qu’on voudra, il faudra le reconnaître. Au reste, pour peu qu’on nous presse, nous irons plus loin. Nous dirons hardiment que les questions les plus relevées sont, dans un certain sens, celles dont le peuple est le meilleur juge. Il peut n’avoir pas, ou n’avoir que très tard, une opinion à lui sur le système des prohibitions en matière de commerce,

» adopter des maximes qui ne sont applicables qu'à certains peuples. Ainsi donc, « en s'alliant à un pouvoir politique, la religion augmente sa puissance sur quel- « ques-uns et perd l’espérance de régner sur tous.

« Tant qu'une religion ne s’appuie que sur des sentiments qui sont la consolation x de toutes les misères, elle peut attirer à elle le cœur du genre humain. Mélée x aux passions amères de ce monde, on la contraint quelquefois de défendre dos x alliés que lui a donnés l'intérêt plutôt que l'amour ; et il lui faut repousser comme x adversaires des hommes qui souvent l’aiment encore, tout en combattant ceux x auxquels elle s’est unie. La religion ne saurait donc partager la force matérielle x des gouvernants sans se charger d'une partie des haines qu’ils fpnl naître.

x Les puissances politiques qui paraissent le mieux établies n’ont, pour garantie x de leur durée, que les opinions d’une génération, les intérêts d'un siècle, soux vent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l’état social qui semble le plus x définitif et le mieux affermi, et avec lui tout change.

x Les pouvoirs de la société sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que nos x années sur la terre; ils se succèdent avec rapidité comme les divers soins de 1a x vie ; et l’on n'a jamais vu de gouvernement qui sc soit appuyé sur une disposix tion invariable du cœur humain, ni qui ait pu se fonder sur un intérêt immortel.

x Aussi longtemps qu'une religion trouve sa force dans des sentiments, des inx stincts, des passions qu’on voit sc reproduire de la même manière à toutes les x époques de l’histoire, elle brave l’effort du temps, ou du moins elle ne saurait x être détruite que par une autre religion. Mais quand la religion veut s’appuyer x sur les intérêts de ce monde, elle devient presque aussi fragile que toutes les x puissances de la terre. Seule, elle peut espérer l’immortalité; liée à des pouvoirs x éphémères, elle suit leur fortune, cl tombe souvent avec les passions d'un jour x qui les soutiennent.

x Kn s'unissant aux différentes puissances politiques, la religion ne saurait donc x contracter qu'une alliance onéreuse. £Ilc n'a pas besoin de leur secours pour • vivre, et en les servant elle peut mourir. » (Tome 11, pages 23'i-îîS.)

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sur la division de la propriété, sur le partage des pouvoirs, sur la liberté de l’industrie et de la concurrence, sur le monopole et les accaparements, etc., etc.; mais il peut en avoir une sur les suprêmes intérêts de son âme et sur la vérité du message de paix. « Je te rends grâces, disait Jésus à son Père, de ce « que tu as caché ces choses aux sages et aux intel- « ligents, et de ce que tu les as révélées atix enfants.» Un magistrat, un sénat, une académie, un prêtre n’en savent pas plus, sinon par le Saint-Esprit, qu’un simple paysan sur l’essentiel de la religion, et aucun homme en ces matières ne peut se décider pour un autre.

Ce qui a presque partout amorti le besoin religieux, affaibli le sentiment religieux , ce qui a dégoûté de toute espèce de culte, c’est cette atmosphère étouffante et malsaine des religions d’État , cette usurpation de la compétence religieuse par les corps politiques, cette longue profanation, dont tout le monde, plus ou moins, a eu le sentiment; c’est l’idée à laquelle elle a dû donner crédit : que tout cet établissement religieux n’était qu’un instrument de la politique ; opinion qui, propagée d’abord par des esprits d’élite, est allée flétrir dans tous les cœurs l’idée de la religion et de tout ce qui s’y rattache. Partir, dans le raisonnement, de l’état spirituel des populations qui ont vieilli sous le régime de la religion d’État, c’est partir d’une donnée gratuite et fausse; autant vaudrait, de la somnolence et de la torpeur d’un homme enfermé dans un air vicié, conclure que, dans un air pur, ce

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môme homme sera également assoupi et engourdi. En vérité, je comprends à peine qu’on 03e employer cet argument , et surtout y insister : l’insipidité morale, le manque de spontanéité religieuse qu’on a soin de faire remarquer chez la masse des membres d’une église nationale, fait-elle donc l’éloge ou la satire du système ?

Aux yeux des hommes préoccupés des choses visibles, et môme au premier regard de tout le monde (car le premier regard est rarement tourné du bon côté), nous venons de placer la religion dans une situation précaire. Nous avons entendu des hommes respectables, et dont la foi pratique fait honte à la nôtre, accuser notre système de mettre incessamment le christianisme en question, et de le réduire à n’ôtre jamais que possible. Nous les remercions de nous avoir fourni une expression heureuse, et la plus propre à résumer notre pensée. Car s’ils donnent au mot de possible son vrai sens, si dans leur pensée il n’est pas synonyme d'impossible , il exprime selon nous la condition normale du christianisme dans ce monde. De même que la conservation de l’homme est une création sans cesse renouvelée, l’existence du christianisme sur la terre est une perpétuelle naissance. 11 en est de lui comme de son chef : « Si le grain de « froment ne meurt, il demeure seul, mais s’il meurt, « il porte beaucoup de fruit. » Mourir sans cesse pour renaître sans cesse, telle est sa loi , telle est sa force. Mourir, c’est-à-dire se séparer continuellement de toute force qui ne vient pas de son principe, ab-

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cliquer d’avance et à tout moment l’empire de ce monde, ne vivre jamais que de sa propre vie, la recevoir jour à jour, minute à minute , de celui de qui elle émane. Il n’appartenait qu’à une préoccupation charnelle de vouloir, dans la lumière du Tabor, préparer un abri à des esprits glorifiés, et de dire : « II est bon que nous demeurions ici. » La vérité n'a pas même besoin d’une tente, elle ne veut d’établissement que dans nos cœurs, et la foi, l’amour ont seuls le droit de lui offrir un asile. L’objection qu’on nous adresse renferme la plus imposante concession, et devient un témoignage à notre système. Il est donc vrai que, privé des secours de l’État, le christianisme est possible ; il est donc vrai que cette substance immatérielle , ce souffle , cet esprit subsiste par luimême; il est donc vrai que ce qui n’a nul appui dans les institutions, ce qui n’obtient nulle mention de la loi, ce qui reste en dehors de tout, est possible, toujours possible, par conséquent immortel; qu’une pensée, une simple pensée traversera les siècles, assistera aux révolutions des empires , et ne quittera le monde que quand il n’y aura plus de monde.... Eh bien, cette pensée toujours possible, et par conséquent nécessaire, toujours possible, c’est-à-dire impérissable, quelle borne pouvez-vous assigner à son extension quand vous n’eu mettez point à sa durée? que vous coûte-t-il de lui accorder le monde entier quand vous lui accordez tous les siècles ? et de la reconnaître toute-puissante l’ayant reconnue immortelle?

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