SUITE DU PRÉCÉDENT
« Nous avions posé cette question : La religion a-t-elle besoin de l’État? Et nous avons répondu : L’homme qui croit à la divinité de sa religion ne peut pas avouer ce besoin ; en d’autres termes, la question elle-même, avant toute réponse, est contradictoire avec l’idée d’une religion vraie. Nous voulons bien toutefois ne pas nous en tenir, avec nos adversaires, à cette fin de non-recevoir. Nous acceptons la question, et nous y répondons par des faits, que nous empruntons à l’histoire du christianisme.
Nous commençons par donner en plein dans l’hypothèse de nos adversaires. Supposant que le christianisme ait tiré un grand et excellent parti de son alliance avec l’État, nous disons qu’avant de s’approprier cette force il ne l’avait pas. Il n’est pas né uni à l’État ; il est né, au contraire, séparé de l’État, et, l’on peut dire, suspect et odieux à l’État. Contraste merveilleux avec toutes les autres religions, qui sont nées avec l’État, ou du sein desquelles l’État lui-même est né ! La vérité devait venir vers les siens
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et n’en était point reçue (Jean I, H). Dépourvue de toute force humaine, n’ayant d’appui qu’en ellemême et dans la conscience humaine, elle devait à la fois promulguer les droits et proclamer le triomphe de l’invisible et de l’immatériel. Elle pouvait seule résoudre ce problème, elle devait le résoudre, elle l’a résolu. Ce que le christianisme a fait, avant d’être allié avec l’État, c’est de conquérir l’État. Voilà, du moins, une œuvre qu’il a consommée seul, et sans le concours de l’État. Or cette œuvre était plus difficile, et elle est plus grande à elle seule, que toutes celles qu’il a pu faire depuis. Il n’est pas permis de supposer qu’il n’eût pu faire sans l’association tout ce qu’il a fait sous le régime de l’association. Que les croyants aient failli en lui faisant contracter cette alliance, c’est une question que, pour le moment, je n’examine pas : il me suffit que le christianisme ait donné sujet à l’État d’accepter et même de solliciter cette alliance; on en pourra conclure, si l’on veut, que l’État ne peut se passer de l’Église; mais certes on en conclura plus sûrement encore que l’Église peut se passer de l’État. En un mot, la religion du gouvernement est un effet avant d’être une cause; et si vous regardez cette cause comme considérable et puissante, que penserez-vous de la cause de cette cause ? La force morale qui a mis l’État à son service n’auraitelle pas toujours été assez forte sans l’État?
Avant de contracter cette alliance, le christianisme avait passé trois siècles dans l’isolement. Quelle fut, pendant ces trois siècles, sa condition intérieure ?
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Comment répondit-il à l’esprit de son fondateur et au but de soninstitution? Quels furent, durant cette période, sa force et ses progrès? S’il fut alors, sous tous les rapports essentiels, égal pour le moins à ce qu’il s’est montré depuis, que pourra-t-on dire en faveur de l’alliance ? Or il est universellement reconnu que cette période n’a été inférieure à aucune de celles qui l’ont suivie. Il est certain quelle a, proportionnellement, beaucoup plus étendu sur la terre le règne du christianisme que ne l’ont fait tous les âges suivants. A ne prendre que ce côté des choses, ces premiers temps sont au-dessus de toute comparaison. Et quand ce développement extérieur ne devrait pas être accepté d’avance comme la mesure de la vie intérieure de l’Église, cette vie intérieure envisagée en ellemême et de près, ne redoute pas, je le suppose, la comparaison avec aucun des âges plus modernes. Quand notre admiration pour l'époque des Apôtres et des Pères devrait diminuer de moitié, cet âge n’en resterait pas moins, dans notre esprit et dans celui de tout le monde, l’âge d’or de l’Église chrétienne.
« Mais, dira-t-on, cette gloire eut son déclin ; cet « âge d’or n’était déjà plus qu’un âge d’argent, lors- « que l’Église épousa l’Empire. Ce mariage vint à « propos. » Mais pensez-y mieux. Le mal de l’Église n’était pas tel que cette alliance pût le guérir ; elle devait, au contraire, l’aggraver. Ce mal de l’Église, c’était le sentiment orgueilleux dosa force extérieure; ce mal, c’était l’invasion de la foi au visible, et par conséquent une diminution proportionnée de la foi à
l’église n’a-t-elle pas besoin de l’état? 351 l’invisible. Car de même que le chrétien se sent fort quand il est faible, il se sent faible quand il est fort. D’une confiance injuste naquirent de justes frayeurs. Arrivée au sommet de la prospérité temporelle, l’Église eut peur, et se laissa tomber dans les bras de l’État. Précisément parce que son crédit croissait dans le monde, elle aurait dû éviter toute solidarité, tout contact avec la puissance : elle fit le contraire, et, voyant son péril où était sa sûreté, elle chercha sa sûreté là môme où était son péril. Ne fut-elle pas plus coupable encore ? et ne fit-elle pas une autre réponse que celle que lui dictait Jésus-Christ à cette provocation du prince des ténèbres : « Je te donnerai toute la « puissance de ces royaumes et leur gloire ? » Il est vrai que l’expérience qu’elle a maintenant lui manquait ; l’histoire de l’ancien peuple élu consacrait à ses yeux le principe de l’union ; tous les antécédents étaient favorables, tous les augures étaient propices; mais il n’en est pas moins vrai que la cause secrète, intime de cette démarche funeste, fut l’ affaiblissement de la vie intérieure ; cet affaiblissement, qui devait avertir l’Église de remonter à son principe et de s’y retremper, lui suggéra, au contraire, de chercher de la force ailleurs; cette illusion môme était une partie de son mal, qui consistait précisément dans la prédominance de la chair sur l’esprit et du visible sur l’invisible ; c’est parce que ses yeux affaiblis ne discernaient plus la nuée qu’elle s’écria, comme l’antique Israël : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous ; » et si elle avait besoin d’être alliée à la
352 l'église m’a-t-elle pas besoin de l’état ? puissance mondaine, c’était afin d’apprendre, par une dure expérience, à fuir un si dangereux commerce et à respecter par-dessus tout la force qui ne se voit point.
Sans doute que le cours des choses, et une suite croissante de bénédictions imprévues, avaient dû amener pour le christianisme ce périlleux moment . Lorsque l’Église, comme si elle était veuve de son invisible Époux, laisse mettre à son doigt l’anneau de l’empire, il me semble que, puissante extérieurement, forte de l’étendue de ses conquêtes et du silence morne du paganisme, son vieil ennemi, elle se sent intérieurement défaillir, elle cherche, à défaut de sa force intérieure qui s’éteint, une force étrangère qui dissimule à tout le monde, et d’abord à elle-même, sa débilité; et que, de même qu’un fleuve qui, fatigué de couler, endort ses flots dans le large bassin d’un lac, elle aussi cesse de couler, sauf à reprendre son cours à l’issue de ce lac immobile qui n’a de mouvement que celui qu’il reçoit des tempêtes. Qu’a donc été l’Église, à partir de là, qui ne justifie cette image ? Quelle secousse importante et salutaire a-t-elle reçue qui n’ait reproduit le caractère de ses premières années? Ne voyez-vous pas, d’époque en époque, la vie qu’elle recèle demander une issue, s’échapper du camp, comme parle l’Apôtre, et rechercher ce désert, témoin de ses premiers combats et de ses premières victoires ? Alors même qu’unie à l’État elle est indépendante parce qu’elle domine,’ alors même scs membres les plus vivants ne la reconnais-
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»«nt plus parce qu’elle est puissante selon la chair et qu’elle ne doit jamais l'être de cette manière; à leurs yeux ce n’est plus l’Église; ils vont chercher ou former la vraie Église dans la liberté du désert. Un instinct profond la ramène sans cesse vers les traces de Celui qui n’avait pas un lieu où reposer sa tête, et dont le règne n’est pas de ce monde. Étrangère et voyageuse, comme chacun de ses vrais enfants, elle préfère à la maison de pierre la tente légère qui se roule en un clin d’œil, demeure qui ne captive pas son possesseur et qu’il emporte avec lui. Les époques d’engourdissement et d’indifférence resserrent ses liens avec l’État en resserrant ses liens avec la matière ; mais que la vie éclate, ces liens lui pèsent; elle cherche à les élargir, et, si on les resserre, elle les brise.
Mais à ne considérer que les grandes œuvres extérieures, est-ce l’État qui les fait? est-ce du moins sous ses auspices qu’elles ont lieu? Il serait étrange, vraiment, de faire honneur à l’État des œuvres qu’il n’a pu empêcher, et dont il n’a été, pour ainsi dire, <pie le témoin solennol ! Certes l’État est bien innocent de tout ce qui s’est entrepris et consommé de grand et de hardi en matière de religion, dans l’ère de l’alliance; et tout prouve que cela se serait également fait, et mieux fait en son absence. Combien de choses capitales dans l’histoire du christianisme ont eu lieu dans le sein même de Y Eglise établie , sans que cet établissement y ait contribué en rien, si même il n’y a pas mis obstacle? Que de choses grandes et
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belles, plus grandes que toutes celles qu’il a faites, ont eu lieu sans son patronage, et même hors de son enceinte! L’État est resté étranger, souvent même s’est montré hostile à toute œuvre généreuse et hardie de l’Église, ou plutôt de la religion. Cette opposition est dans sa nature même. Ce n’est, pas en effet en vue de ces grandes œuvres, ni dans l’intérêt d’aucun grand effet religieux, mais dans un intérêt tout temporel d’ordre et de moralité, qu’il a adopté la religion; c’est pour sa dot qu’il l’épouse; pour lui, non pour elle; d’où l’on peut facilement comprendre qu’il lui saura peu de gré et même mauvais gré de tout ce qu’elle fera en dehors ou au delà de ses intérêts à lui. Il lui convient d’avoir une compagne soumise, disciplinée; toute excentricité lui déplaît, et la f. religion vit d’excentricités. Ce n’est donc pas lui qui donnera la main à ces saintes témérités de la foi ; elles se feront sans lui, mais elles se feront; et, en se faisant, elles prouveront que la religion peut de fort grandes choses sans l’appui du pouvoir temporel. Dira-t-on que c’est le pouvoir temporel qui l’a mise en état de faire ces grandes choses? Mais elle en a fait bien d’autres avant d’être adoptée par le pouvoir; mais elle en fait tous les jours d’aussi grandes sans qu’il s’en mêle, sinon pour la contrarier. Au bout du compte, est-ce le gouvernement civil qui a envoyé dans la Chine et au Japon tant de courageux missionnaires? Est-ce un gouvernement qui a civilisé le Paraguay? Ne sont-ce pas quelques moines, qui, pour le dire en passant, se mirent, dans cette entre-
l’église n’a-t-klle pas besoin de l’état? 355 prise, au-dessus des lois et des autorités de leur pays? Est-ce aux ordres et aux frais d’un gouvernement que les humbles frères moraves ont répété, mais dans un esprit plus pur, l’œuvre des jésuites du Paraguay ? Comment ne pas croire que ceux qui ont fait le plus auraient pu faire le moins, et que la même charité qui a fait faire au christianisme le tour du monde, pouvait bien, dans les contrées mêmes d’où elle prenait son essor, subvenir au besoin des populations, organiser une Église et un culte, en un mot faire un établissement aussi solide et aussi régulier que celui que la religion a reçu de l’État? Des paroisses sont-elles plus difficiles à fonder et à gouverner que des États?
Si l’on ne regarde qu’au matériel, aux moyens de subsistance de l’Église, nous verrons qu’elle doit très peu de chose à l’État, ou plutôt qu’elle ne lui doit rien. C’est bien avee ses propres fonds qu’elle est entretenue dans la plupart des pays, soit qu’elle en ait conservé en propre la garde et la gestion, soit que l’État les ait mêlés avec son trésor. Qu’elle ait été dépossédée, c’est peut-être une grande injustice, mais ce n’est pas un grand mal. Que son droit de posséder soit limité par les lois, nous n’avons garde de nous en plaindre. L’Église de Jésus-Christ n’a pas été appelée à thésauriser. Elle marche par la foi et non par la vue; et certainement la vue d’un capital assuré n’est pas propre à la maintenir, vis-à-vis de < son maître, dans cette attitude de supplication et de dépendance, la seule qui lui convienne. Son capital est dans la foi et dans la charité de ses membres ; ses
356 l’église m’a-t-elle pas besoin de l’rtat î ressources sont, à leur principe, toutes spirituelles, et malheur à toute institution qui lui assure son existence! Mais enfin, il n’en est pas moins vrai qu’elle n’a, sous le rapport matériel, aucun besoin de l’État, et elle l’a prouvé. Si l’on en doute aujourd’hui, c’est que, accoutumé à compter pour elle sur les subventions de l’État, on ne se représente pas aisément un régime différent, quoique ces subventions elles-mêmes soient faites, sous le nom collectif d’État, par les individus, et que la séparation des deux sociétés n’amenât à cet égard aucune différence matérielle. Le changement serait tout moral : on donnerait ce qu’on donnait auparavant, mais on saurait à qui et pourquoi on le donne ; on suivrait de plus près et avec plus d’intérêt l’application de ses dons; et enfin celui que sa conscience ne pousserait pas à donner, ne donnerait pas. En quoi, je le demande, la position de l’Église, sous le rapport matériel, deviendrait-elle plus difficile ? On ne dira pas que, s’il lui est aisé de se procurer les ressources dont elle a besoin, elle n’est pas habile à les exploiter, à les administrer. Quelle raison, en effet, aurait-on d’en douter? Quelles raisons n’a-t-on pas do croire, au contraire, que la forme et le fond sont également à sa portée?
Nous nous sommes abstenu jusqu’à présent de faire mention des États-Unis d’Amérique. Mais comment n’en pas parler lorsqu’il s’agit de prouver que le sentiment religieux est en état de se créer à soimême sa forme et ses moyens? Nous n’avons pas besoin, pour le bien de notre cause, de nen exagérer.
l’église n’a-t-rlle pas besoin de l’état î 357 Un tableau complet et fidèle de la vie religieuse qui se déploie dans cette grande république, pourrait exciter une surprise qui irait jusqu’à l’éblouissement. Mais, encore une fois, il n’est pas nécessaire de tout dire. Nous avons cause gagnée, si une Église considérable, privée de tout appui de la part de l’État, pourvoit à tous ses besoins essentiels à peu près aussi bien et aussi régulièrement qu’une Église officielle; car si l’Église a besoin de s’appuyer sur l’État, on ne doit pas s’attendre, dans cet isolement de la société religieuse, au résultat que nous supposons. Or ce résultat est fort au-dessous de ce que le zèle de la religion a réalisé en Amérique. Si l’on tient compte de toutes les circonstances, la plupart contraires et décourageantes, il faut placer l’état religieux de l’Amérique beaucoup au-dessus de celui de la plupart des pays de l’Europe. Il devrait être jugé supérieur, alors môme que le nombre des pasteurs ne serait pas proportionnellement plus grand, alors môme que la sphère d’action des fidèles ne s’étendrait pas, comme elle le fait, aux contrées les plus lointaines, à celles-là mômes du vieux monde où le christianisme a pris naissance. Nous ne renonçons pas à esquisser, d’après des documents authentiques, ce magnifique tableau; mais ici nous nous bornons à ce fait général, pris dans sa nudité : aucun État de l’Europe ne pourvoit plus complètement, plus régulièrement aux besoins de la religion, que ne le font les fidèles des Églises d’Amérique, réduits à leurs propres forces (1). Ce
fl) Voir 13 Note VI de T Appendice.
358 l’buuse m’a-t-elle pas besoim de l’état? fait nous suffit, car on n’a pas le droit de nous dire : Si l’État s’en mêlait, s’il ajoutait sa force à ces forces individuelles si remarquables, on verrait encore d’autres et de plus grands effets. Où est la preuve ? Et combien n’est-il pas plus vraisemblable que l’État ne se chargerait de faire les affaires de la foi et du zèle, que pour y porter la langueur et pour ralentir ou paralyser tout ce grand mouvement? Si l’on croit l’État capable d’un tel concours, pourquoi ne le voit-on nulle part et jamais agir dans ce sens et avec cette énergie? Lui en faisons-nous un crime? Assurément non : l’État n’a point de zèle, parce qu’il n’en peut point avoir; parce que le zèle, de sa part, serait un pur contre-sens, si ce n’était une politique hypocrite; parce qu’il n’a pas pu s’associer à l’Église à de telles conditions et dans un tel esprit; et que son affaire est plutôt de réprimer le zèle que de l’exciter ou même de le ressentir.
On parle beaucoup des services qu’ont rendus les Églises nationales. Il semble que ce soit une de ces vérités constatées sur lesquelles la discussion est irrévocablement fermée. Nous osons la rouvrir, et demander quel est le bien qu’ont fait les Églises nationales, qui n’eût pu tout aussi bien se faire sans elles, et qui n’ait ses causes, très faciles à démêler, dans un principe vital qu’il n’appartenait aux Églises nationales ni de créer, ni de perpétuer, ni même d’éteindre ? Quoi 1 parce que, sous cette forme de gouvernement, l’Église ne sera pas morte absolument ; parce que quelques rayons de l’antique foi, quelques étincelles de
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l’ancienne flamme auront continué à briller ; parce que le fond aura été plus fort que la forme, incessamment occupée à l’éteindre et à l’étouffer, nous imputerons à ce système tout le bien qu’il n’a pu empêcher, et nous le louerons de tout le mal qu’il n’a pas pu faire! Quoi donc! sans lui les pasteurs n’auraient pas été fidèles, les troupeaux n’auraient pas été attentifs, les âmes n’auraient pas eu soif de Dieu, l’Évangile n’aurait pas été une puissance de salut? « Mais, dit-on, sous l’Église nationale le pasteur a « un troupeau tout trouvé, le troupeau est pourvu « d’un pasteur avant de l’avoir demandé ! » Et comment ne voyez-vous pas que c’est là le mal précisément, et que vous feriez beaucoup mieux de laisser à ce troupeau le souci de trouver un pasteur, à ce pasteur le souci de se créer un troupeau ? Ne savez-vous pas voir qu’en matière de religion la spontanéité est le principe même de la vie, et que tout ce qui est ôté à l’une est nécessairement enlevé à l’autre ? Quand il s’agit de besoins matériels, c’est la satisfaction qui importe; quand il s’agit de besoins spirituels, c’est le besoin qui importe ; et, avant de préparer au besoin son aliment, il faut s’occuper de créer le besoin lui-t même. Or ce ne peut être l’affaire de l’État, ou, si r.’cst son affaire et son devoir, il ne saurait mieux s’en acquitter qu’en se tenant à l’écart et ne faisant rien.
« Ne devons-nous, dira-t-on encore, aucun respect « à la Providence, qui a permis, qui a voulu que la « religion fût, chez la plupart des peuples, chose na-
360 l’églisb n’a-t-elle pas besoin de l'état?
« tionale et affaire d’État? » D’abord, je crois qu’on ne s’exprime pas bien, et que, chez la plupart des peuples, l’État a plutôt été religieux ou ecclésiastique, que la religion n’a été nationale. L’Église avant l’État, c’est l’ordre. Dès qu’entre elle et l’État il est question de rang, c’est incontestablement le premier qui lui appartient , et elle ne peut y renoncer qu’en se reniant elle-même. Indépendante ou souveraine, c’est tout ce qu’elle peut être. Mais passons là-dessus; et puisqu’on parle de la Providence, convenons que, depuis le commencement des sociétés, la Providence a permis bien des choses, et que, s’il faut honorer et maintenir tout ce qu’elle a permis, nos respects s’attacheront nécessairement aux choses les plus opposées (I). Quand les Églises nationales auraient jamais été nécessaires, la question serait, pour nous, de savoir si elles le sont encore; mais cette première nécessité, qui la prouve? Quoi ! le fait, le fait seul de leur existence? Oui, tout ce qui a existé fut nécessaire, dans ce sens que tout ce qui existe a sa raison d’être, et que celte raison l’ayant emporté sur toutes les raisons de ne pas être, toute existence par là même implique nécessité. Dans ce sens, toutes les erreurs, et môme les plus monstrueuses, ont été nécessaires. Veut-on dire par là qu’elles avaient le droit d’être? Veut-on dire que ce fut bien fait de les embrasser ? Veut-on dire que ceax qui les embrassèrent ne man-
(1) Comme preuve que Dieu n'approuve pas tout ce qu'il permet, rien n’est plu» frappant que les passages suivants de l’Écriture sainte, qu’il faut rapprocher l’un de l’autre : Deutéronome, XVII, M-20 et 1 Samuel, X, 19.
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quèrent à aucun devoir, et môme en cela remplirent un devoir? D’ailleurs, dans la marche de la malheureuse humanité, tel mal paraît bien et prend le nom de bien par cela seul qu’il succède à un mal plus intolérable; et toutefois, pris en lui-même, il n’en est pas moins un mal et rien qu’un mal. Prise en ellemême, la féodalité nous apparaît comme un mal ; vue dans la succession des faits politiques, ce mal apparaît comme remède ou comme palliatif; mais celui qui oserait exprimer le désir de son rétablissement semblerait faire injure aux progrès de l’humanité. Et pourtant, qu’on y réfléchisse, ce ne serait au fond qu’une erreur pire que certaines erreurs, meilleure que d’autres erreurs ; car si tout ce qui n’est qu’approximativement vrai est par là môme erroné, tout système politique est une erreur; et, si longtemps que puissent encore durer les sociétés humaines, nous ne pouvons prétendre en politique qu’à la vérité relative et au bien relatif. Mais la vérité absolue et le bien absolu étant l’objet propre de la religion, un système religieux faux et mauvais en principe l’est bien plus qu’un système de môme qualité en politique ; et sous ce point de vue le système des Eglises d’État est bien moins digne d’indulgence que le système féodal. Pesez cette assertion avant de la rejeter ; nous l’avons pesée avant de l’écrire. Si l’institution dont nous nous portons accusateur avait nécessairement et habituellement des effets pareils à ceux de l’institution féodale, si elle nous nuisait extérieurement, si elle faisait couler notre sang, si elle exposait nos
362 l’église n’a-t-elle pas besoin de l'état? propriétés, si elle troublait notre existence, nous la saurions bien juger, et le parallèle qui vient d’être fait ne nous étonnerait pas. Mais comme le mal quelle fait est essentiellement négatif, comme il n’atteint que nos propriétés morales, comme il connive avec toutes nos faiblesses, avec toutes nos lâchetés, ce désordre intérieur et sourd prend à nos yeux les caractères de l’ordre, et, bien loin de lui vouer la haine qu’il mérite, nous nous abaissons à l’aimer!
Prononçons toujours avec respect, avec amour, ce nom sacré de Providence, toutefois en nous souvenant que l’avenir, que le progrès, que le devoir, c’est aussi la Providence !
Mais enfin, puisqu’on fait, en celte question, intervenir la Providence, et qu’on parle de ce qu’elle a permis, montrons qu’elle a moins permis qu’on ne croit. On souffrira bien que nous mettions hors de cause les nations idolâtres, celles chez qui une religion fausse peut être dans des rapports vrais avec l’État sans que nous en soyons étonnés. Souveraine ou esclave, mais plutôt souveraine qu’esclave, jamais indépendante et solitaire, telle est, dans le monde, la position naturelle d’une religion humaine. Laissons donc, encore un coup, les religions humaines ; c’est le christianisme qui nous intéresse ; et d’ailleurs il suffit à tous les besoins les plus divers et les plus généraux de notre thèse. Est-il donc vrai que le système des Églises d’État occupe une si vaste place dans l’histoire du christianisme? De ce qu’on voit, dans les différents siècles, l’État mêlé, beaucoup trop mêlé
l'église s’a-t-ellk pas besoin de l’état? aux affaires de l’Église, il ne faut pas se hâter de conclure que l’Église ait été, tout ce temps, un établissement de l’État. Peu s’en faut que nous ne disions plutôt : l’État était un établissement de l’Église. Cela ne vaut pas mieux; c’est même pire, à parler vrai; mais cela montre au moins la force intrinsèque de l’Église. Elle fut Église d’État, dans ce sens qu’elle entraîna l’État dans son orbite. Quand elle a voulu faire de l’État une de ses succursales, elle y a réussi. Longtemps avant la période des Églises d’État ou des Églises nationales, il y a la période des Étals d’Église ou des nations ecclésiastiques. L’union, dans tous les sens, est mauvaise et combattue par nos principes; mais l’ordre des termes n’est pas indifférent dans la question qui s’offre à nous en ce moment. Il faut convenir que si l’Église catholique n’a que trop employé l’État à la réalisation de ses fins propres, elle ne s’est jamais laissé absorber par l’État. Elle lui a, bien malheureusement, emprunté de la force et de la majesté; plus malheureusement encore elle a appelé au secours de ses violences le bras de chair de l’État; mais il faut lui rendre cette justice, elle n’a jamais connu la servitude, et n’a jamais donné toute son indépendance pour prix de ses faveurs. En bien comme en mal, ce qu’elle a été c’est bien elle, ce qu’elle a fait est bien à elle; elle a ses lois, elle a ses règles, elle a son esprit, elle s’appartient, elle s’écoute, elle se respecte. Protégée par sa doctrine, qui fait découler à tout jamais toute vérité du siège apostolique, elle reste dans son domaine et relègue l’État dans le
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sien ; elle ne dédaigne pas de commander, c’est son malheur et sa honte ; mais elle dédaigne encore plus d’obéir, et c’est sa gloire; gloire pure et digne d’envie, si elle n’eût refusé l’obéissance aux hommes que pour la donner à Dieu (1)!
L’Église d’Élat, proprement dite, est une invention de la Réforme, lorsque, ayant peur de son principe, elle le nia en fait après l’avoir proclamé en paroles. La Réforme, en se séparant de l’Église romaine, qui n’était ni la multitude ni le pouvoir civil, dut, pour trouver une tète, s’adresser au peuple ou au pouvoir civil. Son principe l’adressait au peuple; en général, elle n’osa pas ; et pour avoir une autorité présente et visible, elle s’adressa au pouvoir, qu’elle fit évêque. Tel est le caractère des Églises d’État ; elles se réduisent à ce peu de mots : Épiscopat du gouvernement civil. Ce gouvernement lui-même, on ne nous dit pas qui l’a fait évêque; les catholiques romains se donnent un peu plus do peine pour établir l’autorité du siège apostolique ; les protestants, pour toute justification du fait, s’en tiennent au fait, sauf, si on les presse, à lui donner cette valeur providentielle qu’on ne saurait, à bien dire, refuser à un fait quelconque. Ainsi donc, les véritables Églises d’État ne sont pas si anciennes ; elles datent du seizième siècle, et peuvent être appelées sans injure l’avortement du protestantisme. Car le protestantisme, en consacrant le principe de l’individualité, s’engageait à la république, se liait à la liberté; on voit qu’il a tout au moins
O) Voir U Noie VII de X Apprndict.
l'église n" A-T-ELLE PAS besoin de l’état? 365 affaibli, entamé son principe au moment même qu’il le proclamait. Bien différent du divin ouvrier qui, son œuvre achevée, la regarda et vit que tout était très bon, le géant du seizième siècle n’eut pas plus tôt exécuté son dessein, qu’il sembla dire en détournant les yeux : Voilà, ce que j’ai fait est mauvais!
Le système des Églises d’État n’est donc pas un système, mais un fait; c’est tout simplement une malheureuse inconséquence des grands hommes du seizième siècle ; nous essayons, après coup, d’ériger ce fait en système; mais nous n’v pouvons rien, ce n’est qu’un fait. Jamais, comme système, il n’eût pu prendre pied, il n’eût pu même se poser; on sortait à peine d’un combat qui avait eu pour but le renversement d’un système analogue; la contradiction, en se formulant, eût paru trop forte ; elle ressortait beaucoup moins en se renfermant dans le domaine de la pratique. Personne alors, sinon les adversaires de la Réforme, n’eut conscience de la contradiction, parce que le même zèle animant alors le peuple et ses chefs, et le même dessein, le même intérêt paraissant être le dessein et l’intérêt de tous, cet accord momentané jeta un voile sur le principe, et ne permit pas de voir de quelle profonde blessure il venait d’être atteint. Hélas ! ce ne sont pas les blessures, ce sont les cris de la vérité maltraitée, qui nous avertissent de sa présence. Un principe peut souffrir longtemps impunément, s’il souffre en silence; et nous ne sentons guère le mal qui l’atteint que lorsque ce mai dévient le nôtre, lorsque, ce principe étant devenu
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chair et notre chair, ce n’est plus lui seulement qui souffre, mais nous-mêmes. Mais ce moment vient pour toute vérité ; un jour elle devient partie d’un être sensible et vivant; un jour elle devient un droit personnel, une propriété personnelle ; et ce nouveau caractère la revêt d’une évidence et d’une nécessité qu’à son état de pure idée elle eût difficilement obtenues.
Et c’est précisément à mesure que la vérité dont nous parlons a pris, dans des êtres vivants, un corps et une vie, que le fait grossier du seizième siècle s’est peu à peu érigé en système : deux transformations inverses, dont l’une n’était pas moins inévitable que l’autre. Quand la vérité devenait un fait, il fallait que, de l’autre part, le fait devint système. Il l’est devenu. On lui a cherché, après coup, une théorie; on l’a étayé de mille raisons, dont pas une n’était présente dans les esprits avant que le fait fût présent dans le monde; on lui a, peu à peu, construit sa philosophie, et il occupe aujourd’hui une place honorable parmi ces faits qui, ayant exhibé leurs titres et leurs preuves, prennent position et rang dans la société, sous la protection, à ce qu’il semble, de la raison publique.
Il est cependant digne de remarque que ses moyens et ses arguments changent avec les temps, c’est-àdire à mesure que cette même raison publique, dont il se réclame, a mis au rebut quelques-uns de ses arguments. Dépossédé d’un terrain, il en cherche un autre, jusqu’à ce qu’ enfin la terre manque sous ses pas. Le système des Églises d’État ne se défend plus
l'église n’a-t-elle pas besoin de l’état? 367 aujourd’hui comme il se défendait naguère; certains arguments lui sont devenus impossibles. Et en général, il se défend moins qu’il n’attaque, se réduisant le plus souvent à contester la bonté et surtout la possibilité des systèmes qu’on lui oppose, et tâchant d’établir par voie d’exclusion le droit qu’on lui dénie.