COMPÉTENCE QUE NOTRE SYSTÈME LAISSE A L’ÉTAT DANS LE DOMAINE MORAL
En établissant que la société, comme société, n’a point de conscience et n’est pas susceptible d’affection, nous avons énoncé une vérité rigoureuse, qui ne serait point du tout vraie si elle ne l’était pas tout à fait. Et il est également vrai que le gouvernement qui la représente, ne représentant pas un individu, ne peut, dans les actes qu’il accomplit au nom de cette société, Y individualiser. S’il en avait le droit, il aurait aussi le droit et serait même tenu de professer, de pro-
APPENDICE
léger , d'inculquer, d’imposer la religion de cet individu, c’est-à-dire, après tout, la religion de la majorité, ou la sienne propre, si, en sa qualité de gouvernement, il est réputé prophète. Voilà la limite inviolable que nous avons posée. Maintenant il nous est permis de passer de l’abstrait au concret, de l’idée au fait. Le fait ne nous apprendra rien de contraire à l’idée, c’est impossible ; mais il peut nous apprendre quelque chose de plus. La forme de la société, son incarnation, c’est le gouvernement. La société est un fait. Le gouvernement, ce sont des hommes ; ces hommes sont la providence humaine de la société. Ces hommes gouvernent des hommes, et l’on n’a jamais gouverné les hommes qu’avec leur concours et selon leur nature; sans correspondance morale entre le pouvoir et les administrés, point de gouvernement. Ceci suppose qu’il y a, par-delà les principes premiers sur lesquels chacun, bien ou mal, construit l’édifice de sa vie active, un fonds commun, indivis, de sentiments, de besoins moraux auxquels le gouvernement peut faire appel avec assurance, en considération de leur double caractère d’évidence et d’identité. La religion, sans doute, est un besoin comme tous les autres ; il sera même le premier que le gouvernement reconnaîtra ; mais le gouvernement reconnaîtra en même temps que la satisfaction de ce besoin ne lui appartient pas, que ce besoin se satisfait lui-même, et ne demande à l’État qu’une seule chose, la liberté. Quant aux affections et aux besoins d’une autre nature, le gouvernement, sans leur nier le droit de se satisfaire par eux-mêmes, peut leur faire des avances. Toutefois, ici encore, comme en religion , je donnerais la préférence au principe volontaire sur le principe compulsif, et je regarde d’avance comme une époque bénie dans son principe ou bénie dans ses effets , celle où le gouvernement ne serait plus que le protecteur de toutes les libertés. Alors encore, et dans l’intérêt même des libertés, il maintiendra certains principes sans lesquels la société se dissoudrait immédiatement. Ces principes, incompatibles
APPENDICE
avec la liberté sauvage ou insociale, sont les soutiens de la liberté rationnelle ou sociale. Il faudrait les soutenir et les venger, manquassent-ils d’évidence intrinsèque, parce qu’ils auraient, comme je vais le dire, l’évidence de la nécessité. Ces principes, dans leur ensemble, constituent ce que j’ai appelé ailleurs la morale sociale, morale qui peut bien se rattacher par des liens mystérieux à la religion, à une révélation primitive, mais qui n’en a pas moins une base distincte; morale qu’il faut absolument distinguer de la morale religieuse si l’on ne veut pas imposer la religion, et par conséquent une certaine religion, comme une obligation sociale ; morale enfin que tous les peuples modernes ont distinguée de l’autre, puisqu’elle seule est devenue pour eux l’objet d’une obligation positive, la matière de la loi écrite, et la condition de l’association.
Mais le gouvernement, dans notre système, ignorera-t-il totalement la religion ou le fait religieux? Nullement. II ne peut ignorer la religion dans les moments où il s’occupe ou de défendre cette liberté contre les autres libertés, ou de les défendre contre elle. Mais il a d’autres raisons encore de s’occuper du fait religieux. C’est un fait trop considérable pour que, même dans le système de la séparation, on passe à côté de lui sans l’apercevoir. Les convictions créent des habitudes et des opinions; les habitudes et les opinions communes à un nombre considérable d’individus sont dignes de considération ; elles le sont bien davantage quand elles prennent leur source dans une conviction religieuse. Les mêmes habitudes, ou répugnances, ou préjugés, auxquels il serait permis d’avoir peu d’égard si, en apportant quelque embarras dans le mécanisme du gouvernement, elles ne se rattachaient point à un principe religieux, se présentent, dans le cas contraire, sous un aspect tout différent. Le respect des convictions présumées sincères peut être regardé comme un de ces principes fondamentaux dont nous avons parlé, sans lesquels la société ne peut subsister. C’est par consé-
APPENDICE
q tient le devoir du gouvernement, sans apprécier l’objet de ces convictions, de les respecter comme convictions, et de ménager, autant que cela est conciliable avec l’ordre public, les habitudes qui se rattachent à elles. — Nous ne disons pas qu'il ménagera celles de la majorité, il va trop sans dire que la majorité saura se faire ménager ; c’est dans les rapports du gouvernement avec les opinions en minorité qu’on aura lieu de louer sa libéralité. Sans le respect des minorités, il n’y aurait pas dans le monde de tyrannie plus insupportable que les gouvernements dits de majorité ; mais dans la sphène des intérêts spirituels, cette tyrannie, ou, si l’on veut, cette indélicatesse , serait doublement odieuse. Si étroit que soit le pont sur lequel la société et les consciences individuelles sont exposées à se rencontrer, la société doit éviter cette rencontre. Elle ne pourra pas l’éviter toujours; il se peut que, l’espace manquant, l’un des deux contendants soit précipité. La société, pour laisser passer la conscience, ne peut se ranger dans l’abime ; mais comme la conscience, même erronée, est plus sociale qu’une obéissance dont la conscience ne serait pas le principe, comme les hommes de conscience, alors même qu’ils se trompent, constituent l’élite et la force de la communauté, l’État a le plus grand intérêt à ménager la conscience et les hommes de conscience, et lorsqu’un gouvernement vient à les mépriser, lorsqu’il les froisse, il a sonné lui-même l’heure de son châtiment.
Ici se présentent plusieurs questions d’application que nous ne pouvons toutes indiquer. Il y a celle des jours sacrés, et celle de l’exemption du port d’armes en faveur des ministres du culte. Nous ne prétendons pas les résoudre. Nous nous bornerons à dire que, dans notre conviction, la sainteté extérieure des jours fériés est plus en sûreté sous la garde des mœurs que sous celle des lois, et que, partout où la religion sera abandonnée à la force d’expansion qui lui est propre, ces mœurs ne tarderont pas à prendre le parti du respect. On se sent plus disposé aux égards envers un
APPENDICE
culte qui ne demande rien a» non» d’une loi qu'enter» un culte qui révolte, en leur imposant ses rites, ceux qui lui son* étrangers. Quant à l’exemption du service militaire réclamée en faveur des ministres, un gouvernement ne craindra pas, en la prononçant, de heurter le sentiment public. Nous ne prétendons pas justifier la loi de l’État de New-York qui déclare que « tout habitant de l’État appartenant à une «t religion quelconque où des scrupules de conscience font « condamner l’usage des armes, sera exempté en payant en « argent une compensation que b législature déterminera « par une Loi, et qui sera estimée d’après ki dépense de temps « et d’argent que fait un bon milicien ; » mais nous croyons que, là même où une pareille disposition serait repoussée, on pourrait, sans manquer à aucun principe et sans compromettre aucun intérêt, voter cette même dispense en faveur des ecclésiastiques. L’État de New-York va plus loin : <t At- « tendu que les ministres de l’Évangile sont, par leur pro- « fession, dévoués au service de Dieu et au soin des âmes, « et qu’ils ne doivent pas être distraits des grands devoirs de « leur état, aucun ministre de l’Évangile ou prêtre d’aucune « dénomination ne pourra , dans quelque circonstance et « pour quelque motif que ce soit, être appelé par aucune « fonction civile et militaire. » Cette disposition peut être défendue. Une exception est balancée par une autre. Une dispense est payée par une exclusion. Je ne prononce point. 11 faut pourtant avouer qu’entre Le ministère et les armes il y a une incompatibilité de plus qu’entre les fonctions civiles et le ministère. Mais, encore une fois, je ne prononce pas.
LL y a en tout pays des institutions dans lesquelles nécessairement le gouvernement et la religion se trouvent en présence : je piirle de l’école, de la prison et de l’hospice.
De ces trois institutions, il n’en est qu’une qui appartienne nécessairement à l’État : encore est-ce un établissement plutôt qu’une institution, autrement il faudrait honorer l’échafaud du nom d’institution; on voit que nous voulons parler
APPENDICE
de la prison. En donnant pour unique base au droit pénal la nécessité ou le principe de la propre conservation , et en faisant entrer dans cette idée l’élément afflictif, on n’arrivera jamais qu’à ces deux conclusions : ôter à ceux qui ne sont pas encore coupables l’envie de le devenir, et mettre le coupable hors d’état de nuire. Si, du principe de la nécessité, on s’élève à celui de la rétribution, ou si l’on veut encore que la pénalité devienne un symbole visible d’une idée à la fois morale et sociale, on voudra que le coupable souffre; mais on ne pourra jamais vouloir qu’il souffre dans ses intérêts moraux : la contradiction serait ,trop patente. Le principe ne nous conduit pas là : il nous dirige en sens opposé. Le régime de captivité le plus rigoureux ne saurait exclure la possibilité, pour le prisonnier, de se mettre en communication avec des idées qui lui sont plus nécessaires et auxquelles peut-être il est plus accessible que jamais. Et j’observe à cette occasion que cela même impose une limite aux rigueurs matérielles de la prison, puisque, portées à un certain degré , elles rendraient trop difficile, si ce n’est impossible, une réforme morale. Or le moyen de cette réforme, c’est la religion ; et dans tous les cas , la religion est une liberté, la dernière liberté, celle sur laquelle, après avoir confisqué toutes les autres, l’État ne peut mettre la main. Il faut donc que cette liberté puisse pénétrer dans les prisons. Sous quelle forme? sous quelles conditions? Je ne doute pas un instant que le zèle religieux .des hommes libres ne pourvût au besoin religieux de ceux qui ne le sont pas. Mais je pense aussi que l’État , lorsqu’il ôte à un individu les occasions et les moyens de s’édifier, dont il n’a pas profité sans doute, mais dont il pourrait se prévaloir dans l’état de liberté, doit pourvoir à ce que sa position, entamée de tant de manières, demeure intacte sous ce rapport; il n’attendra donc pas jusqu’à ce que le secours vienne du dehors. 11 se pourrait aussi que la police des prisons ne comportât pas un assez libre accès vers les prisonniers pour qu’on pût s’en
APPENDICE
tenir à cette unique ressource. Mais on ne pourrait dire, sans affaiblir les droits de la conscience (sacrés même chez un prisonnier), et sans attribuer au gouvernement une compétence religieuse, une autorité spirituelle qu’il n’a pas, on ne pourrait dire que le prisonnier, aussi longtemps que dure son incarcération, n’est plus membre de la société, et que son droit de conscience est purement négatif. Libre d’ouvrir ou de fermer son cœur aux instructions qu’on lui présente, il devrait l’être, non de choisir ses lieux et ses heures, mais de choisir son guide spirituel, de s’associer pour le culte à ceux-ci plutôt qu’à ceux-là.
Nous avons raisonné dans la supposition de l’indépendance mutuelle de l’Église et de l’État. Dans l’autre système la question ne se pose pas même. « Il est naturel en effet, dit « un écrivain, que le gouvernement salarie dans les prisons « les cultes qu’il salarie dans le pays. Mais, ajoute le même « auteur, là où les cultes ne sont paâ salariés, la question est « plus simple qu’elle ne le paraît au premier abord. L’em- « prisonnement étant un état exceptionnel , les conditions « dans lesquelles il se réalise doivent être exceptionnelles « aussi. Le gouvernement doit satisfaire dans l’enceinte des « murs de la prison aux besoins de notre nature auxquels il « est impossible de pourvoir sans lui. Le culte est de ce « nombre , et le gouvernement comprendra sa mission , « quand, pour le choix des cultes à y établir, il se réglera « sur l’état de la société aux destinées de laquelle il préside. « Quoi que vous fassiez, la prison, ou, si vous voulez, la « maison pénitentiaire suivra, quant à l’influence accordée à « la religion, une ligne parallèle à celle que suit la société. « Malgré l’union de l’Église et de l’État, le système péniten- « tiaire sera probablement privé en France de l’inlluence « régénératrice du dogme , et cela parce que le pays lui- « même n’est pas placé sous cette influence. Aux États-Unis, « au contraire, malgré la séparation de l’État et de l’Église, « la religion sera puissante dans la prison parce qu’elle est
456 APPENDICE
« puissante dans la société; la Bible pénétrera dans chaque « cellule , parce qu’elle pénètre dans chaque maison ; les «r laïques pieux dirigeront des écoles du dimanche dans les « pénitentiers de Wethersfield et de Boston, parce qu’il9 en «r dirigent hors de ces établissements. » ( Semeur , 1836.)
La question est plus simple pour les hôpitaux, parce qu’il n’y a pas les mêmes motifs d’en interdire l’accès. Il semble que le devoir de l’autorité est d’amener auprès du malade les ecclésiastiques qui sont demandés par lui, ou, dans le cas où la demande n’a pas lieu, ceux de la religion à laquelle le malade appartient par sa naissance. Le malade, dans sa maison, aurait le droit de refuser la visite d’un ministre et les secours de la religion ; mais un hôpital est un champ de bataille ou l’on ne peut défendre aux ministres, ces médecins de l’àme, ou aux laïques pieux, de chercher, d’aborder et de panser les blessés. Le droit et le devoir des chefs de ces établissements me parait dicté par cette pensée : la religion est le dernier bien des infortunés recueillis dans ces tristes asiles; il est impossible aux maîtres de la maisdn de fermer la porte à ces religieux consolateurs. Mais pourront-ils empêcher que, lorsque le malade a accepté les consolations d’un culte et les secours d’un ministre de ce culte, le ministre d’un autre culte ne vienne, contre le gré du patient, prendre la place du premier et essayer de détruire son ouvrage ? Je ne sais. Dès qu’on a permis à la religion d’aborder librement ces malheureux, qui, dans leur propre maison, auraient pu défendre leur porte au ministre, comment interdire à un ministre la faculté de disputer, non plus à l’irréligion, mais à l’hérésie, cette âme qui n’a que quelques moments pour se préparer à paraître devant Dieu ? Toutefois il me semble que la lutte qui s’établit entre un ministre et un malade qui repousse tout secours de la religion est affligeante, mais sans danger ; celle qui s’élève entre deux religions qui se disputent un prosélyte est scandaleuse et malfaisante. On doit l’éviter, et, lorsque le malade a choisi le
APPENDICE
culte par lequel il veut être consolé, il ne doit pas être permis au fonctionnaire d’une autre communion de venir travailler dans le champ d’autrui.
Nous avons parlé ailleurs de l’école populaire (page 407). L’école supérieure, outre qu’elle peut exister indépendamment de l’État, est nécessairement caractérisée par la liberté de l’enseignement, sans laquelle elle n’a aucun droit à son titre. Il ne s’agit donc ici que de l’école populaire, et de la place que l’enseignement de la religion y prendra ou n’y prendra pas. Mais une question préjudicielle nous arrête dès le premier pas. Plusieurs hommes, qui ont fait de la philosophie sociale l’objet de leurs méditations, ne regardent pas comme établi que le soin de pourvoir à l’instruction primaire soit irrévocablement dévolu à l’État , ni que l’influence qu’il exerce au moyen de cette institution soit parfaitement en harmonie avec l’esprit nouveau des sociétés modernes. Écoutons-les un moment :
a Le nouvel édifice social est semblable , disent-ils, à une « maison dont un côté serait fondé sur le roc et l’autre dans « le sable. Il est impossible que ce dernier côté, en s’affais- « sant, n’entraîne pas l’autre. La liberté est ce roc, la servia tude est ce sable. On a institué la liberté dans le domaine « purement politique , la servitude dans tout le reste. On a « proclamé la liberté extérieure, on a condamné la liberté « intérieure. Les corps sont libres, les âmes ne le sont pas « en proportion. La liberté de l’âme, c’est la spontanéité, a c’est la conscience de sa responsabilité, c’est le droit et a l’obligation de se faire à soi-même sa destinée. Or, le « peuple semble avoir abandonné cette liberté en échange « de l’autre. Il s’amuse autour des droits politiques, qui sont c bien, il est vrai, la condition et le gage de cet autre droit « que nous réclamons pour lui ; mais il semble avoir pris le c moyen pour le but. Nous disons hardiment qu’un peuple « jaloux de sa liberté politique, et indifférent pour la liberté « religieuse, ne comprend pas plus la première que la se-
APPENDICE
« conde, et qu’une constitution qui garantit la première et « nie la seconde n’est que vulgairement et grossièrement « libérale. Or, la liberté religieuse n’est que l’espèce du a genre. Le genre , c’est la liberté de tous les développe- « ments, et les gouvernements n’ont pas de plus beau rôle « que celui de protéger efficacement cette dernière liberté. « Ce que nous voyons aujourd’hui est l’inverse de ce qui « devrait être. Extensivement les gouvernements peuvent « trop ; intensivement beaucoup trop peu. Us jettent de tous « les côtés leurs mains défaillantes. Dans un sens ils gou- « vernent trop , et pas assez, dans un autre. Nous voudrions « leur action plus forte à la fois et plus concentrée. L’esprit « de nos sociétés modernes, nous dirons volontiers de nos « sociétés chrétiennes, diffère de celui des sociétés antiques « en ce que l’influence, dans ces dernières, avait lieu dude- « hors sur le dedans, et que, dans les premières, elle veut « avoir lieu du dedans sur le dehors. La république faisait « le citoyen, c’est le citoyen qui doit faire la république : au « moins cette note est la dominante dans le concert social. « On a remarqué avec raison que, quand un gouvernement « dispose des idées générales, il les exagère dans le sens de « son principe, et suscite de loin des révolutions qui ne sont a qu’un effort pour rétablir l’équilibre (4). Mais, sans nous « arrêter à ces idées de l’ordre politique, remarquons que « l’homme n’a toute sa valeur que lorsqu’il sait ce qu’il vaut, « et qu’il ne le sait que lorsqu’il est mis en demeure de se « le demander. C’est merveille comme il se retient à plaisir « dans un état de tutelle, méconnaissant, niant ses forces « parce qu’il ne les exerce pas, et ne faisant rien parce qu’on « fait tout pour lui. C’est là le côté faible de certains pays « qui se piquent de démocratie. Mais il est clair qu’en tout « genre il faut commencer par le commencement, et qu’il y a a une hiérarchie des libertés comme il y en a une des
(l) Wilb. T. Hohboldt, Gesammelte ff'erke. Tome I, page 33a.
APPENDICE
« pouvoirs. La liberté religieuse est la première. On u’anti- « cipe point, ou l’on anticipe en pure perte. On n’a la vérité « d’aucune liberté quand celle-là manque. Encore moins « a-t-on la liberté de la pensée , de l’étude , de l’enseigne- « ment, quand on n’a pas celle de la conscience. Quand nous « voyons les hommes dépenser dans l’arène politique tout « leur instinct de liberté, il nous semble voir des soldats qui « usent leur sabre à force de l’aiguiser. Une des raisons qui « nous font désirer la liberté religieuse (et elle n’est consom- « mée à nos yeux que dans la séparation), c’est que, quand « l’homme aura goûté de cette liberté , il voudra goûter de « toutes les autres ; c’est que, quand il se sera trouvé capa- « ble de la liberté religieuse, il sera capable des autres liber- « tés analogues et corrélatives ; c’est que, quand on la lui a aura accordée, on ne pourra lui en refuser aucune. Elle « sera pour lui, tout ensemble, l’inauguration et l’apprentis- « sage de son émancipation.
« La libéralité de l’État est souvent mal entendue, et n’en- « richit pas toujours, mais au contraire appauvrit ceux en- « vers qui elle s’exerce. On sait que l’homme estime peu ce « qui ne lui coûte rien, que ce qu’il n’a pas créé n’est pas à « lui, que dans une certaine sphère on lui donne beaucoup « plus en lui donnant des besoins qu’en satisfaisant ces be- « soins avant de les avoir excités. Aucune libéralité n’est in- « finie comme celle de Dieu ; et cependant on ne peut pas « dire que Dieu nous donne le salut tout fait : c’est en nous, « sinon par nous, que le salut s’achève. (Paul aux Philipp., « II, 12.) En toutes choses c’est un mauvais point de départ a que la supposition d’une incapacité fondamentale et d’une « indifférence incurable. La supposition contraire est la seule « heureuse, la seule féconde. Guidés par cet instinct plutôt « que par une théorie, les Américains, chez qui fleurit l’in- « struction populaire, n’ont pas employé, pour la répandre, « des moyens coercitifs. Nous n’avons pas ouï dire , que « comme ces États modernes, plus Spartiates que Sparte
APPENDICE
« elle-même, ils envoient en prison les parents dont les fils a manquent à fréquenter l’école, hideuse mesure* propre à « faire haïr le bienfait de l’instruction (I). On nous dira qu’en o Amérique il y a d’autres stimulants ; mais ces stimulants « manquent-ils tout à fait dans les pays où triomphe le régi- « me coactif? Leur a-t-on fait appel pour pouvoir dire qu’ils « n’existent pas ? Les circonstances sont-elles si différentes, a ou, du moins, si inégales? Et n’y a-t-il pas, pour exciter a à chercher l’instruction, des moyens indirects plus géné- « reux à la fois et plus énergiques? Nous comprenons bien « que, là où le plus noble des besoins (le besoin de Dieu) « n’est pas supposé, on ne suppose pas celui de la culture « intellectuelle, et que, quand on a pu dire : « Les gens ne a croiront pas en Dieu sans nous, » on dise à plus forte « raison : « Les gens, sans nous, n’apprendront pas à lire. » « C’est là, c’est dans cette différence de convictions qu’est a la vraie différence entre l’Amérique et d’autres pays. Quand a le peuple sera renvoyé à lui-même pour la satisfaction de a ses besoins religieux, il y pourvoira, et quand il pourvoira a à ceux-ci, les autres s’éveilleront. Quand la société en sera a là, elle sera vraiment émancipée ; alors le gouvernement o sera réduit au rôle de gardien des libertés et de protecteur « de la morale sociale. C’est un assez beau rôle pour qui sait a le comprendre. »
Nous ne pouvons souscrire en plein qu’au point de départ ou à l’esprit général de ces observations ; on peut être pé-
(I) Dans ce cas l’homme riche pourra négliger scandaleusement l’instruction de scs enfants et n'étre pas exposé à ce châtiment. Scs enfants auront pour le moins appris à lire et à écrire, et très commodément. Du reste il aura pu être beaucoup plus «souciant et beaucoup plus coupable que le père de famille pauvre; mais il n'ira pas en prison : la prison n’est que pour le pauvre. Je suis même persuadé que jamais un homme riche qui aura refusé à ses enfants ce minimum d'instruction ne sera mis en prison. Voilà une pénalité bien peu démocratique, outre qu’elle a Uneonvénient d’apprivoiser l’esprit du peuple à l’idée de la prison, eide détruire peut-être pour toujours l’autorité morale d'un chef de famille. Ne pourrait-on pas lui substituer une corvée au profil de l’Èlat, ou la suspension de l’exercice des droits politiques ? (fl ’ote de [auteur.)
APPENDICE
nétré de cet esprit sans nier à l’État l'obligation et le droit de pourvoir à l’instruction du peuple, générale et spéciale, élémentaire et supérieure : nous ne repoussons décidément que la contrainte directe envers les individus. Nous avons défendu nous-mème, dans un autre écrit (1), le principe de cette contrainte : nous n’avons pas fait les distinctions nécessaires. Quand il serait prouvé que le gouvernement doit fonder des écoles, il ne s’ensuivrait pas qu’il doive contraindre les chefs de famille à y envoyer leurs enfants. L’auteur de la loi française de 1833, M. Guizot, dans le bel exposé de motifs qui la précède , n’a pas même abordé cette question, qui ne se présentait, ce semble, à l’esprit de personne; et les considérations supérieurement développées dans l’exposé des motifs de la loi du canton de Vaud (par M. le professeur Gindroz) n’aboutissent point à la contrainte directe, quoique cette contrainte, et une pénalité que nous osons appeler odieuse, se trouve dans la loi même. Il est étonnant qu’on oublie qu’il en est de la contrainte indirecte comme des arguments indirects, qui sont les meilleurs en éloquence, et des impôts indirects, qui sont les meilleurs en administration. Il est d’une bonne politique de ne pas rendre immédiatement obligatoire ce que d’une autre manière on peut rendre indispensable. Nous croyons ne rien emprunter que de vrai au malheureux système d’Owen en disant qu’un grand art du gouvernement est de créer des milieux dont l’action soit favorable au but général de l’association. Ce qui est évidemment de devoir, ce qui est de devoir en soi , qu’on le présente comme tel ; pour le reste il vaut mieux le rendre nécessaire que de le commander. D’après un témoignage qui mérite toute ma confiance, telle province de France n’a pas, dans ses écoles primaires, un écolier de moins que le système coactif ne pourrait leur en assurer. Et les États de
(O Mémoire en faveur de la liberté des cultes. Note XXVI de la première édition (I8Q6) : Sur le droit dti gouvernement sur Vinstruction pnmaire. — Cest la NoleXXVIl de la deuxième édition (1852).
APPENDICE
la Nouvelle -Angleterre, où il ne parait pas que le compelle intrare soit plus appliqué à l’école qu’à l’Église, ne sont point, quant à l’état général de l’instruction élémentaire, au dessous des pays de l’Europe où s’exerce la contrainte individuelle.
(1 est intéressant de voir comment, aux États-Unis, le principe volontaire, appliqué d’abord à la religion seule, a pénétré peu à peu dans l’instruction primaire. Je ne parle pas de l’instruction supérieure. On sait assez que la libéralité des particuliers a doté les différents États de l’Amérique du Nord, non-seulement de séminaires théologiques, mais de véritables académies, et que tel de ces établissements a reçu en peu d’années, d'un seul individu, 200,000 dollars (plus d’un million de francs). Les écoles primaires, en général, relèvent, dans chaque État, du gouvernement ; les villes sont sommées de créer des écoles, de nommer des maîtres, de votor des fonds pour l’entretien de ces établissements ; alors seulement l’État met à leur disposition, comme complément de ressources, une somme destinée à cet emploi par la législature. L’action du pouvoir central ne va pas plus loin. On trouvera, sur toute l’organisation de l’instruction publique aux États-Unis, des détails précieux et des renseignements authentiques dans le livre de MM. Reed et Matheson, intitulé : Narrative of tke visit to the American Church, etc. Londres, 1835 (t. I, pages 202 et suivantes). M. Reed remarque, page 214, que, dans les États de la Nouvelle- Angleterre, la sagesse du gouvernement se montre, non pas à supplanter le principe volontaire, mais à l’encourager; et il est généralement reconnu que, là où ce principe est directement ou indirectement exclu, l’éducation publique est bien loin de porter les fruits qu’elle porte ailleurs.
« 11 est de principe dans l’État de New-York (ajoute le « même écrivain, page 219) que l’État ne prend jamais Tiff nitiative dans la fondation d'une école. 11 requiert les ci- « toyens de le faire et leur offre son aide. Il leur donne
APPENDICE. 463
« d’abord l’autorisation de se taxer eux-mêmes dans ce but. « Fuis, avant de les faire participer aux fonds scolaires, il « exige qu’ils aient donné des preuves évidentes de leur in- « térêt pour cet objet, en bâtissant une maison d’école, en « organisant l’école elle-même, et en la faisant marcher au « moins pendant trois mois, sous un instituteur légalement « autorisé. Ceci témoigne d’une grande connaissance de la « nature humaine. Je n’ai pas besoin de le faire sentir. L’oi- « seau que l’on nourrit est l’oiseau que l’on aime. Il est aisé « de reconnaître dans ce plan la main habile d’un de Witt « Clinton. »
On sait que l’État de New-York est cité, sous le rapport de l’instruction publique, comme le pays modèle. Un quart de la population va à l’école. J’admets les réductions. L’impartial et circonspect docteur Julius, dont le témoignage a tant de poids, nous avertit de ne pas nous en rapporter à quelques chiffres; il signale, dans le tableau, quelques ombres que M. Reed n’a pas remarquées, et tout le chapitre III de son livre (Nord America’ s sitiliche Zustœnde ) peut être considéré comme le complément de la 39f lettre de l’auteur anglais (i). Mais de ces deux documents réunis, et complétés l’un par l’autre, il résulte au moins clairement que l’Amérique n’a pas à regretter d’avoir exclu de ses lois la contrainte par corps en matière d’instruction publique.
Si l’on alléguait, à l’appui de cette contrainte, l’obligation plus étroite des citoyens et la nécessité plus évidente de l’instruction dans les pays où le suffrage universel est introduit,
(l)Ce chapitre du docteur Julius est une véritable statistique de l'instruction publique aux États-Unis. Elle ne donne pas, comme tant d'autres, le produit brut, mais le produit net de chacun des systèmes. Elle tient compte des éléments impondérables, et ne rejette pas tout ce qu'un chiffre ne peut pas représenter. Entre autres Taits qu’elle signale, on remarquera peut-être celui-ci : c'est que la fréquentation des écoles est constamment en raison inverse de l'ardeur pour les intérêts matériels, et des chances d'un gain rapide. On y voit aussi que des sommes considérables allouées aux écoles ont fait languir l'inslruction plutôt qu'elles ne l’ont . Tait prospérer.
APPENDICE
nous ne répondrions pas en citant l’Amérique, pays de suffrage universel ; on trouverait, nous n’en doutons pas, quelque différence dans les situations pour motiver la différence des lois. Nous demanderons seulement que, si l’on persiste dans la contrainte directe, et par conséquent dans la pénalité, on assortisse les peines à la nature du délit. Il faut prendre garde que le peuple ne voie du même œil l’école et la douane.
Admettons maintenant, sans ultérieure discussion, l’école primaire unie à l’État. Fondée par l’État, par l’Église ou par des particuliers, n’importe, l’école, dit-on, renfermera nécessairement la religion, si ce n’est comme moyen éducatif, du moins comme science. En supposant donc qu’il appartienne à l’État d’ouvrir des écoles, il lui appartient aussi d’y faire enseigner la religion, comme science. Mais ces derniers mots expriment une distinction impossible et chimérique. L’État, sous aucune forme, ne peut faire enseigner la religion. L’Église, à son défaut, n’y pourvoira-t-elle pas? Il est clair d’ailleurs que nous ne pouvons l’y inviter qu’en supposant qu’elle-même est libre; car, ainsi qu’on l’a bien fait observer, « cette concurrence (ou ce concours), entre les a écoles de l’ÉgHse et celles de l’État, est à peu près impos- « sible dans un pays où les Églises elles-mêmes sont dans la « dépendance de l’État (1). »
L’Église, que nous supposons libre, ne pourvoira-t-elle pas à ce besoin que l’État ne peut satisfaire? Nous ne faisons aucune difficulté d’avouer que nos espérances à cet égard ont pour fondement principal l’idée que nous nous faisons du christianisme, et le souvenir des services que l’Église a rendus, de son propre mouvement, à la cause de l’instruction populaire. Le même docteur Julius, qui fait un si magnifique tableau de la vie religieuse aux États-Unis, nous apprend que le zèle des sectes n’a point encore comblé la
(1) Semeur du 26 janvier 1842.
APPENDICE
lacune que la séparation de l’Église et de l’État a occasionnée dans l’école sous le rapport de l’enseignement religieux. « L’école, dit-il , à laquelle on ne devrait arriver que par « l’Église, en a été complètement détachée, et ce qui en est « résulté de plus fâcheux, c’est que l’enseignement religieux « a été légalement banni de toutes les écoles qui ne sont « pas ouvertes par les partisans d’une secte particulière. Un « changement à cet égard, au moyen de l’établissement paît rallèle de plusieurs cours de religion dans une même « école, sous la direction respective d’instituteurs apparte- « nant à deux communautés, est une chose que la jalousie « mutuelle des partis ne permet pas d’espérer. Les disposi- « lions religieuses du peuple peuvent donc seules et trop « faiblement compenser pour l’Amérique l’exclusion de l’é- « lément le plus important de toute culture humaine, de « celui qui devrait être à la base de toute école, et faire la « base de cette institution. »
Si, comme le dit le docteur Julius, c’est par l’Église qu’on doit arriver à l’école; en d’autres termes, si l’école est une dépendance de l’Église , il s’ensuivrait que la première séparation consommée en Amérique est le prélude d’une seconde. Si l’école ne peut se passer de la religion, ni la religion de l’école, et si l’institution politique actuelle les sépare, il est nécessaire, ou que la religion rentre au giron de l’État, ce que personne ne croit possible, ce que personne ne désire, ou que l’école se détache de l’État pour aller où est l’Église. Cette idée ne sera pas combattue par tous les adversaires de la séparation. Il en est pour qui l'Église et l’école ne font qu’un, et qui ne nous disent pas même si l ecole fait partie de l’Église, ou si l’Église fait partie de l’école. De ce nombre est Coleridge. À en juger par les termes qu’il emploie, c’est l’Église qui enveloppe l’école ; mais comme, dans son sens, l’objet de l’Église, ce n’est pas la religion seulement, mais la civilisation en général, comme le clergé de l’Église nationale comprend, selon lui , « les sa-
APPENDICE
o vants de toute dénomination, les jurisconsultes, les proo fesseurs de médecine et de physiologie, de physique, d’ara chitecture civile et militaire (pourquoi pas de tactique et o de stratégie), et enfin des professeurs de mathématiques, « comme de la science qui sert de base commune à toutes a les autres ; » on trouvera peut-être qu’il eût pu tout aussi bien nous montrer l’école enveloppant l’Église, ou faire de l’Église une partie intégrante de l’école. Il n’était pas naturel que l’école fût la première à se séparer de l’État ; mais on se demande si, la séparation de l’Église étant consommée, celle de l’école ne doit pas suivre; si l’école, appelée à choisir entre l’Église et l’État, ne choisira pas l’Église, ou si, tout au moins, sans s’inféoder à l’Église, elle ne cessera pas pour jamais d’être inféodée à l’État. Nous réservons tout entière à l'avenir la réponse à cette question. Nous remarquons seulement que, dans les pays où l’Église est encore unie à l’État, mais où le principe de la liberté de conscience a été proclamé, on se trouve placé dans cette dure alternative, ou de démentir le principe en comprenant la religion parmi les branches d’enseignement de l’école, ou d’exclure la religion du domaine de l’instruction primaire. La difficulté n’est plus en perspective, elle est actuelle, et le nœud du problème se serre de plus en plus.
En résumé, nous voulons qu’on n’individualise pas l'État, qu’on ne lui prête pas ce qui appartient exclusivement à l’individu, qu’on l’envisage non comme un homme, mais comme une collection d’hommes, mais qu’on n’oublie pas non plus que ce sont des hommes ; qu’on les traite comme tels; qu’on respecte, qu’on invoque et qu’on emploie, dans le gouvernement, ces idées nécessaires et incontestées, ces idées présentes chez tous, les mêmes chez tous, et qui sont, pour l’État , une espèce de fonds social indivis et inépuisable.
NOTE V, page 300.