DANS QUEL SENS D’HABILES GENS ONT SOUSCRIT A L’UNION
Ce qui explique souvent la longue persistance de certaines erreurs en théorie et en pratique, c’est l’appui qu’elles trouvent dans deux intérêts ou dans deux partis exactement contraires l’un à l’autre, mais qui, dans un esprit opposé, se réunissant à désirer le même résultat, forment ensemble une majorité. Il y a longtemps que l’Église d’État n’existerait plus si les chrétiens intérieurs ou les incrédules politiques avaient cessé de la soutenir. Chacun de ces deux partis avait besoin de l’autre. On comprend la prévention du premier, et les calculs du second : le premier a craint, en sollicitant la résiliation du bail, d’entrer dans les voies d’une politique mondaine ; le second a pressenti que la religion, en devenant libre, deviendrait puissante. Si vous ajoutez à ces deux classes de personnes ce grand nombre de chrétiens qui croient assez à leur religion pour en désirer la conservation, et pas assez pour consentir qu’elle refuseun appui mondain, vous avez certainement une majorité très imposante. Il y a cette différence entre ces différentes opinions, que celle des chrétiens, même des chrétiens mondains, se professe sans détour, au lieu que l’autre, celle des non-croyants, se dissimule avec soin. Toutefois elle ne s’est pas toujours dissimulée. 11 y a un temps de se taire et un temps de parler. Nous ne citerons pas Machiavel. Qu’on veuille trouver dans son livre l’expression de la franchise la plus effrontée ou celle de la plus cruelle ironie, ce sera toujours Machiavel, ce sera toujours le livre du Prince ou du tyran, et nous n’aurons rien dit. Laissons-le donc, sans en prendre note, proclamer hautement « qu’il n’est pas possible à un prince a d’observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes « sont réputés gens de bien ; mais qu’il faut toutefois qu’à
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« le voir et à l’entendre on le croie tout plein de dou- « ceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principale- « ment de religion, qui est encore ce dont il importe le plus « d'avoir l'apparence. » Ceci ressemble trop à un jeu d’esprit, et, après tout, c’est une leçon d’hypocrisie plutôt que de politique. Mais écoutons d’autres écrivains faisant de la politique, et non pas (du moins sciemment) de l’hypocrisie. Écoutons des écrivains qui, ne croyant à aucune religion positive (et deux d’entre eux peut-être à aucune religion), recommandent néanmoins au pouvoir l’adoption exclusive d’un culte particulier, et à la manière dont ils le font, aux expressions dont ils se servent, nous comprendrons peutêtre que les religions d’État ne peuvent pas avoir de plus zélés défenseurs que les adversaires de toute religion positive. Peut-être que les partisans religieux des religions d’État se demanderont alors s'ils peuvent raisonnablement désirer ce que désirent les ennemis de leur foi et de toute religion.
Le déiste Rousseau dit a qu’il y a une profession de foi « purement civile , dont il appartient au souverain de fixer « les artioles, non pas précisément comme dogmes de reli- « gion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels « il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans « pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de m l’État quiconque ne les croit pas. Que si quelqu’un, après « avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se con- « duit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort. » <( outrât social, liv. IV, ch. 8.)
Est-ce dans ce sens et dans cet esprit, hommes religieux, que vous voulez une religion d’État? Maintenant, écoutons Hume :
« L’activité intéressée du clergé est une chose que tout « sage législateur s’appliquera à prévenir ; attendu que dans >i toute religion, excepté dans la véritable, » (Hume ne dit pas si nous l’avons déjà; il faut croire qu’il n’a en vue que les É uts païens, qui doivent lui être bien obligés de sa sollici-
tude), « dans toute religion donc, excepté dans la véritable, « c'est une tendance aussi naturelle que pernicieuse d’al- « térer la vérité par une forte dose de superstition, d’extrava-
« gance et de déception En réalité, l'arrangement le plus
« décent et le plus avantageux que le magistrat civil puisse « prendre à l'égard des ecclésiastiques, c’est de les gagner à « l'indolence (to bribe their indolence), en assignant à leur « ministère des salaires fixes, et en les dispensant par là de « plus d’activité qu’il n'en faut exactement pour empêcher « leurs troupeaux de se mettre en quête d’une nouvelle pâ- « turc spirituelle. De cette manière , l’établissement ecelé- « siastique, qui a dû son origine à des vues religieuses, finit « par devenir avantageux à la société sous le rapport poli- « tique. »
C’est ainsi que parle Hume dans son Histoire d'Angleterre (règne de Henri VIII). Est-il guidé par un instinct juste, par une juste appréciation des faits, ou se trompe-t-il dans ses calculs ? La vérité même paraît suspecte quand elle a de tels défenseurs.
Écoutons enfla l’abbé Raynal (l’Église d’État peut fourmiller d’abbés ouvertement incrédules, une abbaye n’étant qu’une pension, une gratification du pouvoir civil); voici comme il s’exprime dans son Histoire philosophique et politique, et vous allez voir si cet abbé n’est pas grand philosophe et grand politique :
« On a vu des États favoriser la corruption des prêtres « pour affaiblir l’ascendant que la superstition leur donnait « sur l’esprit des peuples. . . Quelques politiques ont avancé « que le gouvernement ne devrait jamais fixer de revenu « aux ecclésiastiques. Les secours spirituels qu’ils offrent « seraient payés par ceux qui voudraient employer leur mi- « nistère. Cette méthode redoublerait leur vigilance et leur « zèle. Leur habileté pour la conduite des âmes s’accroîtrait « chaque jour par l’expérience, par l'étude et par l’applica- « tion. Ces hommes d’État ont été combattus par des phi-
AFPBTf D1CK.
« losophes qui ont prétendu qu’une économie qui aurait « pour but d’augmenter l’activité du clergé serait funeste au « repos public, et qu'il valait mieux l’endormir dans l’oisi- « veté (c’est le to bribe their indolence de David Hume) que « de lui donner de nouvelles forces. Ainsi le bien des em- « pires veut qu’on assure des revenus au clergé. »
Un grand homme, qui peut-être ne fut pas chrétien, donna d’autres conseils aux pouvoirs de la terre, et l'on peut remarquer ici combien il y a de rapport entre la bonne politique et la bonne morale. C’est Montesquieu; écoutons-le parler :
« La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des o Grecs (du Bas-Empire), c’est qu’ils ne connurent jamais la « nature ni les bornes de la puissance ecclésiastique et de la «séculière; ce qui fit que l’on tomba, de part et d’autre , « dans des égarements continuels.
«Cette grande distinction, qui est la base sur laquelle « pose la tranquillité des peuples, est fondée, non-seulement « sur la religion, mais encore sur la raison et la nature , qui a veulent que des choses réellement séparées , et qui ne « peuvent subsister que séparées, ne soient jamais confon- « dues. »
(Grandeur et Décadence des Romains, ch. XXII.)
NOTE VI, page 357.