LA RELIGION AUX ÉTATS-UNIS
En retraçant dans une autre note une partie des maux que l’union a répandus sur le monde, en signalant dans celle-ci quelques-uns des traits dont se compose la physionomie religieuse de l’Amérique du Nord, je prétends ajouter à mon travail un supplément plutôt qu’un complément. Je veux que mon principe soit cru pour lui-même et indépendamment de ce qu’on appelle les faits. Quand il n’y aurait point d’A-
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mérique dans le monde, je croirais au dogme de la séparation; et, de fait, je l’ai embrassé de toute la force de ma conviction avant d’avoir jeté les yeux sur la constitution ecclésiastique des États-Unis. Et si je pouvais croire qu’il soit donné à quelqu’un de connaître parfaitement la généalogie de ses propres idées, je dirais que celle-ci est née en moi de la simple considération de la nature humaine et de l’étude de l’Évangile.
Il en résulte pour moi cet avantage : c’est que je ne tiens pas, dans cette question, à un fait, ni à dix, ni à mille ; c’est que, par exemple, je n’ai pas besoin d’exagérer ce que l’Amérique a de bon, de dissimuler ce quelle a de mauvais. J’ai remarqué quelque part que je suis avant tout l’homme des souvenirs, et que personne ne saurait être moins radical que moi. (Qu’on excuse ce moi si répété : il m’offusque et m’excède; mais on comprendra que je ne puis l’éviter.) Je suis peut-être moins que beaucoup d’autres l’homme du système que je défends; et quant à l’Amérique, elle me blesse par plusieurs côtés. Non-seulement on peut croire que l’esclavage, l’excommunication sociale des hommes de couleur, le système d’extermination des indigènes par voie d’expropriation, n’ont pas mes sympathies ; mais beaucoup d’autres choses qui plaisent peut-être à des partisans de l’union, me déplaisent à moi. Je ne suis pas même bien sûr que la religion, en Amérique, ait fait une assez large part à certains éléments auxquels j’attache beaucoup de prix.
Il est vrai aussi que je ne suis pas assez injuste pour ne tenir aucun compte des circonstances ; pour confondre un état adolescent avec un empire vieilli, un pays sur lequel, sous le nom de migrations, roule incessamment le flot de l’invasion, avec un pays dont la population sort tout entière du sol. Je dis plus : s’il est un pays où l’Église d’État puisse sembler nécessaire, c’est assurément l’Amérique; s’il en est un où, d’après les idées communes, la religion, privée de cet appui, doive crouler au niveau du sol, c’est l’Amérique. Si
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la religion y excitait juste autant d’intérêt, y prenait juste autant de place que dans la plupart des États de l’Europe, ce serait, au point de vue de nos préjugés, un phénomène presque inexplicable. On répondrait peut-être : c’est qu’un instinct supérieur, un de ces instincts qui ne manquent jamais aux nations, a averti celle-ci que la religion était la seule ancre de salut ; mais pourquoi ce même instinct n’a-t-il pas averti les Américains qu’une Église d’État est une partie intégrante, le complément obligé de la religion, et qu’en séparant la religion de l’État ils la séparaient d’elle-même ? Si vous parlez d’un instinct, ne le scindez pas ; ou bien reconnaissez que le besoin d’une religion n’emporte pas le besoin d’une Église d’État.
11 y aurait certes plus d’apparence à prétendre que c’est parce qu’ils ont senti leurs dangers et l’indispensable nécessité d’une religion, que les Américains ont voulu que la religion fût indépendante do l’État. Nous ne le prétendons pas, nous ne le croyons pas ; une telle conviction était réservée à des temps meilleurs : c’est aujourd’hui qu’elle est établie ; mais aujourd’hui elle est universelle. Après un voyage de plusieurs mois dans la plupart des État3 de l’Union, après avoir interrogé sur ce sujet une multitude de personnes de tout ordre, M. Reed déclare n’en avoir pas trouvé six qui donnassent leur suffrage à l’ancien système; et les ministres qui pourraient avoir de si fortes raisons pour le regretter, sont unanimes dans leur attachement au nouvel ordre de choses. Sont-ils tous dans l'erreur? Leur opinion, contraire à tous nos préjugés, est-elle aussi un préjugé ? Mais de deux choses l'une : ou cette constitution ecclésiastique a exténué la religion, et alors les ministres ne peuvent être contents ni au spirituel ni au temporel ; ou bien, elle lui a été favorable, comme la satisfaction des ministres l’indique, et alors, certes, ce n’est plus un préjugé 1 .
(Ij En Amérique, rien n’ébranle cette opinion. Là même où se manifestent des besoins auxqne.it l'Etat seul pourrait donner une prompte satisfaction, on préfère
AfPEKMCE.
Cette adhésion au principe de la séparation nous indique donc un état satisfaisant de la religion. Il n’est pas question ici du nombre des convertis et des élus, mais seulement de ce que l’œil de l’homme peut voir.
« Rien ne montre mieux, dit M. de Tocqueville, combien « la religion est utile et naturelle à l’homme, puisque le pays « où elle exerce de nos jours le plus d’empire est en même « temps le plus éclairé et le plus libre. » Il parle des États- Unis.
Du voyage de MM. Reed et Matheson, ce n’est pas une phrase, ni plusieurs, ce sont deux volumes entiers qu’il faudrait transcrire. Et en vérité, la procédure ne sera instruite pour nous autres Européens, que lorsque des hommes graves, éclairés, pieux, auront visité l’Amérique dans le but exprès d’en étudier l’état religieux, et qu’ils nous auront fait rapport. Ce rapport existera pour le continent quand ces deux volumes auront été traduits. Ce sera, nous le croyons, le plus grand coup qui ait été porté dans la défense du système américain. Nous ne voulons citer que la conclusion :
« Oui, ce peuple accomplira les plus grandes choses, « pourvu qu’il demeure sous l'influence de la religion. La « religion est la condition du bonheur pour tous les peuples; « mais celui-ci l’a rendue nécessaire, au plus haut degré, « non-seulement à sa prospérité, mais à son existence poli- « tique. Les maux auxquels l’exposent ses circonstances « particulières, sont la mondanité et la présomption, et ces « maux ne peuvent être surmontés que par la religion. Le « suffrage universel, quel qu’en puisse être le mérite ou le « démérite en sens abstrait, n’est désirable ni possible que « pour le peuple chez qui l’éducation et la piété sont unia verselles. L’Amérique sera grande, si l’Amérique est a bonne. Sinon, sa grandeur s’évanouira comme une nuée du « matin. »
sans hésiter l'emploi du voluutary principle. Reed and Matheson, Narrative, etc. Tome I", page 347.
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Le docteur Julius, philanthrope connu par ses travaux sur les prisons, a visité l’Amérique. Sans parler ici de tous les mérites de son ouvrage ( America’» sittliche Zustœnde), disons seulement que c’est un modèle de conscience et de candeur. Il est impossible de refuser sa confiance à un tel homme. Allemand de naissance, de cœur, de tempérament, le docteur Julius n’est pas fanatique de la politique, des mœurs, de la culture des États-Unis. Il ne se prononce pas positivement sur la séparation, dont le principe parait lui répugner. Mais voici comment il s'explique sur l’état religieux de ce pays :
« Tout tableau de la vie d’une nation, dans lequel on « omettrait de parler de son état religieux, serait nécessaire- « ment incomplet; mais combien ne le serait-il pas s’il s’a- « gissait du peuple américain, chez lequel la piété et la relier gion ont pénétré si avant dans toutes les parties de son « existence et de son activité qu’on peut, avec notre grand « poète, lui appliquer littéralement et joyeusement l’image « de ce fil rouge qui court d’un bout à l’autre de toutes les « pièces de la voilure des vaisseaux anglais, et reparaît jus- « que dans le plus petit morceau de toile suspendu à leurs « mâts. »
a Après avoir visité presque tous les États de l’Union, je « me crois autorisé à dire qu’il n’y a aucun peuple partagé « en autant de sectes, et en même temps aucun peuple où la « crainte de Dieu ait imprimé plus de traces de sa bienheu- « reuse influence, aucun où la foi soit tenue aussi fermement « comme le bien suprême et seul vrai de l’humanité, enfin « aucun où, malgré l’absolue et expresse récusation de l'État « en matière de religion, cette même religion se soit incor- « porée, dans une telle mesure, à toute la vie terrestre de a l’homme, et soit devenue à tel point un filon du plus riche « métal, traversant tout le sol et se montrant quelque part a qu’on l’ouvre, ou, pour mieux dire, une artère répandant « partout le sang et la vie. »
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« Ce qui fait que tout est pénétré de part en part et comme « saturé de cet esprit religieux qui rattache toutes les choses « de la terre au ciel et à l’éternité, c’est, disent presque una- « nimement les Américains, la complète séparation de l’É- « glise et de l’État.
« Quelque grande que soit la diversité des sectes, et en « quelque proportion que l’erreur, dans chacune d’elles, soit « mêlée à la vérité, il faut reconnaître avec joie, que le zèle a pour la vérité, l’aspiration vers Dieu et la salutaire in- « fluence de la religion sur la vie, se font reconnaître chez « la plupart des membres de ces communautés. Aucun « peuple de la terre ne porte, dans une si absolue liberté « de développement, un cachet religieux plus profondément « empreint; mais aucun peuple aussi n’a un plus grand be- « soin de la religion. »
J’ai dit que le docteur Julius, sans s’expliquer sur le principe de la séparation, paraît l’aimer peu ; cette séparation lui paraît contre nature ; mais sa loyauté ne lui permet pas de supprimer ou d’affaiblir les faits qui démontrent que cette séparation, du moins, est compatible avec un grand développement de la vie religieuse. Avec la même droiture, il raisonne plus d’une fois dans le sens du principe qu’il ne professe pas :
« Si l'État, disent les partisans de l’entretien du culte par « les troupeaux, imposait la moindre contribution en faveur « du culte à ces hommes qui font peu de cas de la religion 0 sans avoir le courage de la combattre, ces mêmes hommes « se réuniraient contre la religion, formeraient dès lors un a parti, et les hérésies auraient partout des lieux de rassema blement.
« D’une autre part, accepter des fonds de l’État pour la « construction des temples ou l’entretien du culte , paraît a incompatible avec le système dominant. Gela propagerait « parmi le peuple, dit-on, l’indifférence et l’oubli de ses de- « voirs envers la religion. »
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« Le grand avantage de la séparation de deux institutions « dont le contact mutuel a été si souvent hostile, c’est que « les partis religieux sont tous également inconnus à l’État.» (Cf. Reed, II, 81.)
Ces détails sur la manière dont les particuliers pourvoient aux besoins religieux de ce vaste empire, sont de l’intérêt le plus vif. On appréciera les difficultés quand on se dira que dans l’espace de quarante ans la population d’une contrée s’est élevée de cinq cents âmes à plus d’un million. (Reed, I, 132.) La proportion du nombre des églises et des ministres avec celui des habitants, si l'on compare les principales villes de l’Angleterre avec les principales des États- Unis, est décidément en faveur de ces dernières (t). (Ibid. I, 147). Dans des villes tout récemment bâties, cette proportion est vraiment étonnante. Une ville de 3,000 habitants a trois églises et cinq ministres ; une autre a 3,200 habitants et six églises. Les besoins des nouveaux établissements excitent le plus vif intérêt, et provoquent les dons les plus généreux. Une société d’ecclésiastiques et de laïques apprend que dans une de ces contrées les ministres manquent ; une souscription s’ouvre entre les assistants , et au bout d’une heure, il est pourvu à l’entretien de quarante étudiants destinés à desservir ces postes lointains. Il faut lire dans Julius (I, 169) des détails vraiment touchants sur la sollicitude des fidèles pour cette sorte de défrichements spirituels. Cette sollicitude de l’Amérique ne se borne pas à elle-même : on retrouve les missionnaires américains sur tous les champs de bataille du prosélytisme chrétien. On se fera quelque idée des larges proportions dans lesquelles se déploie celui
' (l) Le New-York Observer publie, d’après XJlmanach américain pour |84!, un tableau statistique des églises ou congrégations religieuses aux États-Unis. Il en résulte que, pour 1 4,526,000 âmes, il y a 16,000 ministres. « Si l’on déduit, « ajoute le journaliste, ceux qui voient moins que rien, et ceux qui ne sont pas « employés, le nombre total se trouvera sensiblement réduit. » Je n’en doute pas; c’est comme partout; reste à savoir si la réduction, aux États-Unis, serait aussi forte qu’ailleurs.
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de l’Amérique, en jetant les yeux sur le tableau des recettes des grandes sociétés de missions et autres semblables, dans l’année 1834; la somme s’élève à 910,961 dollars. Un grand nombre de sociétés locales ne sont point comprises dans ce tableau.
Le nombre des sectes aux États-Unis est ce qui effarouche le plus les adversaires de notre principe. Il se pourrait bien, après tout , que cette division des sectes ne fût essentiellement qu’une division du travail. Il y a bien de l’unité dans cette diversité. Par un seul fait, on en pourra juger. Les presbytériens sont surtout établis dans une certaine portion du territoire, les congrégationalistes dans une autre; mais quand un ministre de l’une de ces sectes va s’établir dans le territoire de l’autre, il devient, sans difficulté, pasteur d’une des églises de cette secte qui n’est pas la sienne (1).
Mais cette multiplicité des sectes est un document précieux. Tous les lecteurs de M. de Tocqueville se rappellent le chapitre, en quelque sorte foudroyant, où il reproche à la démocratie d’avoir hnmatérialisé le despotisme en créant la tyrannie morale des majorités. Ce mal semble être arrivé en Amérique à scs dernières limites. Mais il est évident qu’il n’a pas atteint la religion ; il est visible, au contraire, que la religion est le dernier asile du principe disgracié. Le vrai christianisme est le réactif le plus puissant contre l’unité factice; c’est tour à tour et un ciment et un dissolvant. Plaindrons-nous l’Amérique d’avoir trouvé ce contre-poids , et peut-être ce remède aux inconvénients de la démocratie ?
Quand on aurait prouvé que les sectes sont absolument un mal, on n’aurait rien fait encore. Il faudrait prouver que c’est le nouveau système qui les a produites ; or, il est bien connu que la plupart existaient avant l’époque où les colonies anglaises sont devenues un état indépendant. Elles ne sont pas l’effet, mais bien plutôt une des causes de la sépa-
('i)On verra, dan» les noies de Foüvrage de Reed cl Mathcson, T. Il, p. sis, plusieurs aeclcs différente» contribuant i 'érection d’un temple pour l ime d'elle».
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ration. Ne pouvant adopter une de ces sectes, l’État dut se placer vis-à-vis de toutes au point de vue de l’impartialité et de l’indifférence; et toute la question était de savoir si, outre le soin de la surveillance, qui, dans tous les cas lui est imposé, il devait en outre pourvoir à l’entretien de ces Églises et au salaire de leurs ministres.
Au reste, ce n’est pas la neutralité du gouvernement central d’une confédération qui doit nous étonner; et nous en avons, jusqu’à un certain point, le spectacle dans l'état politique de la Suisse, comme nous l’avions, avant 1830, dans celui des Pays-Bas, espèce de confédération sous un roi. C’est dans l’intérieur de chacun des États de l’Union que cette neutralité religieuse vaut la peine d’être remarquée. Or je ne crois pas que, si l’on excepte quelques excroissances tardives et insignifiantes qui peut-être même ont succédé à d’autres, le morcellement des sectes ait sensiblement augmenté aux États-Unis depuis la séparation. Seulement, en se séparant de toutes à la fois, l’État a consolidé l’unité politique. L’Angleterre, pays d 'église établie, a des sectes comme l’Amérique, et l’on peut même dire que le premier de ces États en a doté le second. Où donc est la différence, sinon qu’en Amérique toutes ces sectes sont égales aux yeux de la politique, et qu’en Angleterre il y a un aîné privilégié et des cadets réduits à leur légitime, et par là même un élément de division qui n’existe pas de l’autre côté de l’Océan’
Il n’y a que le catholicisme qui, avec une apparence de raison , se puisse vanter de ne pas engendrer de sectes. Le protestantisme est si éloigné de cette prétention que , même sous le régime des Églises d’État, il en produit toujours. Certains caractères nationaux fécondent plus que d’autres ce principe bon ou mauvais; mais il n’est pas sûr qu’en Amérique la séparation lui ait été favorable; il se pourrait même qu’elle eût mis, pour l’avenir, une borne à ce morcellement. Si l’Amérique a un grand nombre de sectes, cela tient à d’autres causes , qui ont produit le même effet en Angle-
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terre. Sous le régime de la séparation , il est douteux que l’Allemagne, de même que la France, présentât le spectacle d’un grand fractionnement. La coagulation cesserait sans doute; les éléments artificiellement unis se sépareraient; d’autres se réuniraient ; il y aurait une crise, on plutôt des crises successives; mais ce sont ces crises qu’il faut rendre à la fois possibles et pacifiques.
Quelques personnes parlent avec dédain de l’instruction du clergé américain. Je ne connais en Europe qu’une nation de la part de laquelle ce dédain soit en quelque sorte excusable. Et à celle-là même il faudrait demander si son clergé vaut, sous le rapport du zèle et de la piété , celui de l’Amérique, dont un observateur grave, un homme pieux a pu dire :
« Quel que soit le degré de culture du clergé américain, un « fait demeure au-dessus de toute contestation : il est de tous « les clergés celui dont le ministère est le plus efficace , par « la raison toute simple que voici : c’est un clergé régénéré.» (Reed, II, 199.) Du reste, nous citerons un fait : Il n’y avait pas, en 4808, un seul séminaire théologique; maintenant, c’est-à-dire en 1836, il y en a 36. (Julius, I, 259.) Quant à l’instruction des ministres, voici le jugement de Reed : « Sur « 44,000 ministres 3,000 peuvent être considérés comme « autodidactes ; des 8,000 restants, il en est au moins 2,000 « qui n’ont pas été gradués dans les collèges de leurs com- « munions respectives; il en reste 6,000 dont l’instruction a « été complète. Je crois pouvoir conclure que, si l’on prend « l’ensemble du clergé, on le trouvera aussi intelligent et « aussi cultivé qu’il peut l’être partout ailleurs... En Amé- « rique, le candidat au saint ministère reçoit une meilleure « éducation générale et classique qu’il ne la recevrait dans « aucun de nos collèges dissidents; et son éducation théolo- « gique est incomparablement meilleure que celle qu’il « pourrait recevoir à Cambridge et à Oxford. » (II, 498.)
Nous avons abordé, dans une autre note, la question de la dépendance des pasteurs. Nous n’avons fait guère que rai-
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sonner, mais nous avons raisonné en présence des faits. Qu’on parcoure le livre de MM. lieed et Matheson; qu’on lise surtout (T. II, p. 451 et suiv.) ce que dit ce dernier sur la situation du clergé dans la Pensylvanie, et qu’on nous dise si le système de la séparation ne ménage pas aux ministres le degré d’indépendance extérieure dont ils peuvent avoir besoin.
Mais nous avons presque regret à nos citations, quelque peu nombreuses qu elles soient. Ce sont les détails qui subjuguent l’incrédulité ; ce sont les preuves indirectes qui sont puissantes : il faut montrer te système incorporé dans les mœurs. Il nous était plus aisé d’entrer dans cette voie que d’en sortir; nous aurions transcrit les deux volumes de Reed et Matheson et une grande partie de l’ouvrage de Julius. Bornons-nous à indiquer, en finissant, quelques-uns des endroits que nous aurions voulu citer. La mission dans les défrichements, Julius, I, 469. — Le clergé des pauvres à Boston, Ib., p. 478. — Une société de marchands , Reed et Matheson, I, 83. — Tableau d’une paroisse, I, 469. — Changement religieux à Charlottevillc, I, 234. — Religion et mœurs à Northampton, I, 368, 374. — Pittsburgh, II, 463.
On veut, et en général on a raison, qu’un système religieux ou ecclésiastique se légitime par l’état moral des populations qui vivent sous sa loi, et l’on demande jusqu’à quel point l’état moral de l’Amérique recommande le système qu elle a adopté. Ceux qui regardent l’appui de l’État comme indispensable à l’Église devraient se contenter que l’Amérique n’ait pas empiré; or personne ne l’accuse d’avoir empiré. Si elle ne vaut pas plus, elle ne vaut pas moins que jadis. Que s’ils opposent à ce système le maintien de l’esclavage dans les États du Sud, l’opprobre de la couleur dans les États du Nord, l’expatriation forcée des indigènes, et combien d’autres choses ! ils oublient que tout cela n’est pas d’hier, et que l’Église, alors qu’elle disposait des forces de l’État, n’a point enlevé ces scandales. Quant à nous, sur 1c rapport des témoins les plus croyables, nous estimons
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que, malgré ces déplorables torts, l’Amérique a gagné, sous le rapport moral, à la séparation de l’Église et de l’État. Nous croyons qu’exposée par sa situation, par sa prospérité même, à des dangers immenses, l’Amérique n’y échappe que par la religion, et que le nouveau système est venu fort à propos redonner du ressort à l’élément religieux au moment où s’ouvrait pour l’Union américaine un avenir aussi redoutable que glorieux. Aucun État, sans doute, ne peut se passer de religion à la longue; mais on connaît des pays qui font de cet aliment divin une consommation très faible et qui vivent néanmoins : la religion est pour l’Amérique, dans un sens moral, ce que sont pour la Hollande ses merveilleuses digues. Un principe de dissolution travaille l’une, comme un élément envahisseur menace l’autre. Ces dunes enlevées rendraient la Hollande à l’Océan ; cette vie religieuse de moins rendrait l’Amérique au chaos. Le désert et la mer ne sont pas l’unique salut de l’Amérique; ni le désert ni la mer ne peuvent tout absorber. Dans un pays où la liberté politique déborde, et qui est à la fois immense et en quelque sorte insulaire, dans cette démocratie à haute pression , dont les paquebots des fleuves américains sont une image trop fidèle, quelle sûreté aurait-on, quels tempéraments sel’aient possibles, quelle mesure serait gardée, sans l’action vive, universelle, constante de cette discipline intérieure qu’on appelle religion ? Et comment concevoir une telle action dans le système des Églises officielles et de la religion territoriale ? Partout où l’on donnera l’essor à la démocratie, il faudra donner l’essor à la religion; elle peut le prendre d’elle-même, mais elle ne deviendra chose populaire, nationale, puissante, qu’en cessant d’être chose d’État.
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NOTE VII, page 361.